Ile Maurice: L'indépendance industrielle, une nécessité confirmée par la pandémie

La crise économique mondiale due au Covid-19 affectera l'export comme l'import. Un des changements envisagés dans le secteur manufacturier est de favoriser la production locale. D'un autre côté, le textile, entre autres secteurs, se retrouvera en difficulté. Mais il se peut que les acheteurs étrangers voient Maurice comme un marché alternatif.

Rs 10 milliards de produits de la mer, Rs 4 milliards de produits laitiers, Rs 4 milliards de produits céréaliers, Rs 3,6 milliards de fruits et légumes, Rs 3 milliards de viandes, et plus de Rs 15 milliards d'autres produits alimentaires transformés. Il s'agit des montants estimés de nos importations alimentaires en 2019. Au total, cela représente près de 10 % du PIB de Maurice. Des chiffres choquants pour Bruno Dubarry, Chief Executive Officer de l'Association of Mauritian Manufacturers (AMM). D'autant que, souligne-t-il, «ces cinq dernières années, nous avons beaucoup alerté sur les dangers de dépendre excessivement des importations, de négliger notre production locale, de ne pas faire plus dans la coopération régionale».

Aujourd'hui, l'approvisionnement mondial dans les prochains mois s'avère très incertain, ce qui ajoutera une pression encore plus importante sur notre économie. D'ailleurs, rien ne garantit que nos devises soient suffisantes pour tenir ce rythme. Encore moins que nous aurons accès à ces provisions étant donné que la priorité nationale se réaffirme partout dans le monde. «Il n'y aura pas d'alternative à mettre toutes nos forces sur le local et le régional», conclut-il.

L'une des missions de l'AMM qui est d'accompagner la transformation de l'industrie locale, prend tout son sens dans la situation actuelle. Un manifeste a été rédigé en ce sens, «Lindistri Dime», dont la diffusion a commencé avant la crise. Il comprend trois axes qui font appel chacun à trois moyens, notamment ; la sécurité alimentaire et la Buy Mauritian Act avec pour moyens la soutenabilité économique, responsabilité écologique et équité sociale ; l'AMM et le label Made in Moris comme partenaires de la transformation avec pour moyens «innover, former, RSE - sustainability, internationaliser » et finalement, la coopération régionale dont les moyens sont l'intelligence économique collective, un fonds d'investissement régional et la mutualisation d'expertises.

Comme la situation est catastrophique, la Mauritius Export Association (MEXA) de son côté, travaille sur un sondage afin de connaître l'impact exacte du Covid-19 sur le commerce. Lilawtee Rajmun-Joosery, directrice de l'organisme, déclare que le secteur du textile et de la bijouterie, secteurs clé qui amènent des devises dans le pays, sont très affectés. «Dû au lockdown et les frontières fermées, il n'y a pas de production, donc pas de revenu. Et cela va durer pour les quatre à cinq mois à venir», fait-t-elle ressortir. Le lockdown a aussi limité la quantité de produits importés. Ce qui fait que notre approvisionnement est diminué.

«Durant cette période de crise, qu'est-ce qu'on aurait fait si nous n'avions pas de fabricant de désinfectant pour les mains ? Ce serait pire si nous ne pouvions pas produire les matières premières comme l'alcool pour le faire. Qu'est-ce qu'on aurait fait sans la production locale des masques ?» se demande Lilawtee Rajmun-Joosery. Selon elle, le lockdown qu'a engendré cette pandémie a confirmé notamment que pour surmonter les crises, il faut une base industrielle solide.

«Je suis du même avis qu'Emmanuel Macron, le président de France, qui dit qu'il faut travailler sur l'indépendance industriel. Maurice doit produire ces produits locaux bien que la production a un coût plus élevé que l'importation. Car il est important que Maurice ait une base industrielle forte», insiste-t-elle.

La Mauritius Export Association milite pour l'indépendance industrielle. La directrice soutient qu'après cette situation, il faudra favoriser la production locale et la valoriser et aussi encourager les consommateurs à acheter local.

Textile

«L'économie mondiale passe par des moments extrêmement difficiles. Tous les opérateurs se trouvent en difficulté quel que soit le secteur, y compris le textile», déclare Georges Chung Ming Kan, Senior Partner-Contentious Insolvency de BDO Maurice.

Au niveau local, le textile sera l'un des secteurs à subir de plein fouet la crise actuelle car la demande a drastiquement chuté avec le confinement. Les consommateurs se concentrent pour l'heure sur leurs besoins basiques, notamment en alimentation et en produits de santé.

Il rappelle que «le textile était déjà en difficulté avant l'arrivée du Covid-19. Nous avions nousmêmes travaillé sur deux gros receiverships en 2019, soit Palmar et Tara Knitwear. La guerre des prix faisait rage entre les high-street retailers et les boutiques de vente en ligne». Selon lui, le Covid-19 n'a fait qu'exacerber ces crises existantes au point où plusieurs «high-street retailers» au Royaume-Uni ont dû fermer boutique temporairement ou de façon permanente. Il y a eu beaucoup d'annulation de commande et les stocks déjà achetés sont en train d'être bradés. Certains marchés, comme l'Italie, la France et l'Afrique du Sud seront affectés pendant longtemps. Le taux de chômage a également pris l'ascenseur aux États-Unis et en Europe, soit nos deux principaux marchés d'exportation pour le textile.

«Comment allons-nous combler le manque à gagner de ces pertes ? Quand l'exportation reprendrat- elle ?» s'interroge Georges Chung Ming Kan. «Actuellement, le manque à gagner au niveau des recettes d'exportation aura une incidence sur l'économie et le taux de change. Nous ne savons pas combien de temps durera cette crise et à quel point elle nous affectera.»

Eric Dorchies, Chief Operating Officer de CIEL Textile, abonde dans le même sens. Il nous confie que l'usine subira de manière immédiate les conséquences de la fermeture des magasins dans leurs principaux marchés, notamment en Europe, aux États-Unis et en Afrique de Sud. Dans un deuxième temps, la crise économique qui s'amorce va réduire de manière significative le pouvoir d'achat des ménages et donc le volume de ventes. «Nous accusons d'ores et déjà des baisses de commandes conséquentes et la reprise sera lente et progressive», souligne-t-il.

Dans ce contexte, CIEL Textile réorganisera son mode de fonctionnement. «Nous travaillons activement avec toutes les équipes pour revoir et adapter nos modèles économiques, accélérer notre transformation digitale et être en mesure de répondre aux nouvelles attentes du marché dès les premiers signes de la reprise», fait valoir Eric Dorchies. Et en parallèle, la compagnie a lancé la production de masques et de blouses de protection à Maurice, Madagascar et en Inde pour contribuer à la lutte contre le Covid-19 et valoriser leur savoir-faire et leurs outils de production.

Néanmoins, soutient Georges Chung Ming Kan, la demande pour le textile chinois risque de chuter et les acheteurs pourraient se tourner vers d'autres pays comme Maurice, avec des commandes plus petites et plus fréquentes. «Nos usines doivent traverser cette crise afin de saisir d'avantage d'opportunités après le Covid-19», dit-il.

En ce qui concerne les solutions, le gouvernement travaille actuellement sur un plan de restructuration pour le secteur, ce qui déjà un bon début, estime le Senior Partner-Contentious Insolvency de BDO Maurice. Mais il faut, selon lui, savoir que le monde post-confinement sera différent de ce que l'on a connu. Comment ? Il est d'avis que «la manière de consommer et les filières de distribution vont se digitaliser davantage. L'on verra fort probablement l'essor de l'achat en ligne, la livraison à domicile et du 'cashless payment'. Le secteur manufacturier et le textile devront suivre cette tendance».

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