Sénégal: Amadou Bal Bâ, auteur - « La diaspora est frappée par la double perception discriminatoire »

26 Avril 2020
interview

Se définissant comme « authentiquement Foutankais », Amadou Bal BA est né à Danthiady, dans la région de Matam au Sénégal. Résidant en France depuis « très longue date », marié et père de deux enfants, le docteur en droit public se destinait à l'enseignement et au barreau, mais finalement, par un hasard de l'histoire, il mène carrière dans les ressources humaines au sein de l'administration française.

Ce « Parisien de Danthiady » a à son actif plusieurs publications et un blog très suivi. En 2019, il avait publié « L'Afrique, sa culture, son destin et sa diaspora » aux éditions Broche. A travers cette interview (re-publiée), il nous livre une analyse lucide des enjeux de ces différentes composantes d'un même ensemble.

Pourquoi le choix de telles thématiques ?

Dans ma contribution littéraire, je me situe, résolument, dans la ligne de conduite dégagée par le philosophe italien, Antonio Gramsci, celle de l'hégémonie culturelle. En effet, la diaspora, pour sa dignité et sa survie, doit affirmer et soutenir, résolument son héritage culturel africain. Certains, au Sénégal, ont perverti le concept noble : «Neddo Ko Bandoum» (la piété familiale).

Si la diaspora souhaite défendre efficacement ses droits, elle doit se pencher sur les conditions de réalisation et de maintien de sa dignité : «Si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d'où tu viens» dit un proverbe africain.

Défendre son identité culturelle, ne signifie nullement une manifestation d'hostilité aux autres. Tout au contraire !

Quand on est en paix avec soi-même, on peut mieux entrer en relation apaisée et fructueuse avec les autres, pour «un rendez-vous du donner et du recevoir» suivant le président Senghor. On s'enrichit toujours en s'inspirant des bonnes choses développées par les autres.

C'est pour cela, qu'en France, mon engagement citoyen, en faveur de la diaspora, est d'abord apparu sous une forme associative.

Sous Valery Giscard D'Estaing, avec la loi dite «sécurité et liberté», les étudiants africains étaient abandonnés à eux-mêmes et étaient victimes de retraits de titres de séjour arbitraires.

Nous avons fondé une association, appelée INTERCAPA, de défense des étudiants étrangers. Il se trouve que la première génération d'immigrants africains en France, dans son difficile rapport à l'écrit, avait de grandes difficultés pour solutionner ses démarches administratives.

Nous avons fondé une association dite AIDEMA, pour accompagner nos compatriotes africains dans leurs démarches administratives.

Cet engagement, pour la diaspora, a changé de nature, avec l'arrivée de François Mitterrand au pouvoir, le 10 mai 1981. En effet, Mitterrand a décidé d'une importante régularisation des sans-papiers, et c'est lui qui a institué la carte de résident de 10 ans.

Notre association a tenu des permanences sur plusieurs mois pour accompagner les immigrants africains. Bien que je m'intéressais avant à la Politique, je suis devenu un militant socialiste.

Au sein du Parti socialiste, comme dans les autres formations politiques, nous avions remarqué que les Français issus de l'immigration étaient écartés de la représentation politique.

Nous avons fondé, avec mon ami Saliou Diallo et bien d'autres, une association qui existe toujours, appelée Equité, luttant pour la diversité en politique. J'ai été le premier Français Sénégalais élu à Paris.

Depuis lors, la diversité en politique a bien progressé en France, puisque nous avons de nombreux députés Français originaires d'Afrique, Mmes Rama Yade et Sibeth N'diaye sont connus du grand public.

La conception paternaliste et colonialiste que les partis ont de la diversité en politique est un autre sujet brûlant qui nous mènerait loin.

Je suis frappé par la double perception discriminante dont est victime la diaspora. Au Sénégal, on a tendance à nous ostraciser du débat citoyen, au motif prétendu que résidant à l'étranger, la diaspora ne peut jouer que le rôle de «tiroir-caisse» ; il faut «casquer» par des mandats réguliers à la famille et au marabout, mais nous n'avons pas voix au chapitre, par méconnaissance des réalités du pays.

Pourtant, plus on est loin du pays, plus on l'idéalise et on s'en rapproche, par le cœur et l'esprit. Il n'est pas étonnant que Paris soit capitale culturelle de l'Afrique. Les principaux mouvements politiques et culturels, concernant l'Afrique, sont nés à Paris.

J'essaie d'y apporter ma petite touche personnelle, par cet ouvrage, «l'Afrique et sa diaspora». L'Afrique n'est pas qu'un concept géographique, elle est présente, partout dans le monde, où se trouve sa diaspora.

Par conséquent, la diaspora a des choses à dire sur l'Afrique, ce continent riche de ses matières premières, de sa culture et de ses populations, mais toujours maintenu dans la dépendance et l'esclavage.

Si nous vivons à l'extérieur, contraints à l'exil, c'est que nos sociétés africaines ont failli à une bonne partie de leurs missions de développement, par des régimes indolents, monarchiques ou préhistoriques, qui ont castré leurs forces vives.

C'est pour cela que je soutiens le président Macky Sall, ce pharaon des temps modernes, qui a créé les 15 postes de députés de la diaspora. Il faut que la diaspora soit davantage entendue, écoutée, soutenue et qu'elle s'exprime sur le Sénégal et le pays de résidence.

En France, avec la poussée du Rassemblement National et des idées populistes, dans tous les grands pays européens, la diaspora a un rôle majeur, dans ses écrits, et comme je tente de le faire, à travers mon ouvrage, «l'Afrique et sa diaspora», pour la défense de l'égalité réelle et la fraternité.

Là aussi, la diaspora, peu consciente de son identité et inorganisée, s'est désengagée de la vie citoyenne. Les politiciens, faisant de la diaspora un fonds de commerce électoral, ne cessent de nous calomnier et de nous stigmatiser, sans aucune sanction ou réaction de notre part.

On se limite au bavardage, au commentaire et aux réactions puériles, et les injures à l'égard de la diaspora continuent de plus belle.

«Le poisson pourrit par la tête» dit un dicton. Si nous avons intégré ce sentiment d'infériorité, avec un comportement obséquieux, digne du roman, «La Case de l'Oncle Tom». Je condamne, sans ménagement, le concept d'assimilation, une injonction coloniale invitant la diaspora à capituler, sans conditions.

A travers mes écrits, je refuse de rendre les armes. Nous pouvons vivre ensemble, aussi bien au Sénégal, qu'en France, dans le respect de nos différences. La différence n'est pas un mal, mais une richesse considérable.

En France, en particulier, nous avons une double culture, à la fois Sénégalais et Français, mais nous restons des Hommes, des citoyens, avec nos droits et nos obligations. Je ne rejette aucune des deux sociétés, je les revendique, fièrement et assume, pleinement, ce double héritage.

Si j'ai donc pris la plume au sujet de ce livre, l'Afrique, «sa culture, son destin et sa diaspora» c'est pour redonner à la diaspora la parole qu'elle n'aurait pas dû perdre. La problématique générale de mes travaux concerne «le bien-vivre ensemble», mais au sens où l'entendait le philosophe grec, Aristote.

La Politique, au sens noble du terme, c'est la réalisation du Bien commun, pour la justice, l'égalité et la fraternité.

Il faut que les politiciens cessent de nous mentir ; ce qu'on attend d'eux, c'est tout simplement de répondre favorablement, aux aspirations légitimes des populations, servir au lieu de se servir, réaliser le bien-être de tous.

Comment s'est passé le processus d'écriture ?

Le processus d'écriture est toujours douloureux, surtout quand on vient d'un continent de tradition orale, où on préfère parler que d'écrire. Il est vrai que les contraintes sociales, si pesantes et lourdes au Sénégal, ne favorisent pas le succès d'une ambition littéraire.

En France, la vie sociale est si pauvre, voire médiocre, donc la solitude est un élément utile à la méditation et à l'écriture, d'autant qu'on a accès aux grandes bibliothèques, y compris électroniques, avec un haut débit pour télécharger les livres tombés dans le domaine public.

Ayant exercé le métier d'enseignant pendant 6 ans, j'ai toujours été passionné par la lecture, et habité par un rêve et une passion dévorante de l'écriture. L'enseignement m'a fourni des méthodes efficaces de recherche.

Cependant, il ne suffit pas d'écrire, il faudrait également pouvoir être publié. Au début, l'exercice et les tests ont commencé par ma page Facebook et mon blog.

Un jour, un cousin et ami, Alassane Diallo, journaliste, m'a demandé un article pour le journal Ferloo. C'est ainsi que cette passion pour l'écriture a pu renaître de ses cendres.

Il est difficile, quand on est un illustre inconnu de se faire publier, par les grandes maisons d'édition françaises. Les portes sont fermées, et on vous renvoie à vos origines, à la rue des écoles, à Paris 5ème, chez Présence africaine et où l'Harmattan.

Compte tenu de l'affluence et des contraintes budgétaires, ces maisons d'édition orientées vers l'Afrique et sa diaspora, ne peuvent pas publier tous les nouveaux venus.

Aussi, je me suis tourné vers l'autoédition, en créant mon entreprise personnelle d'éditions, portant le nom de ma fille, Arsinoé. Ma fille m'accompagne souvent dans des événements littéraires à Paris, elle aura la lourde tâche de reprendre le flambeau.

Mon livre, l'Afrique et sa diaspora n'est donc disponible que sur le site d'Amazon. On peut donc partout, dans le monde, y compris au Sénégal, le commander en cliquant sur le lien suivant :

Plus de: Le Soleil

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