Congo-Kinshasa: «Congo in Conversation» de Finbarr O'Reilly, lauréat du prix Carmignac

interview

Après l'épidémie d'Ebola et la pire flambée de rougeole au monde, la RDC est frappée par la pandémie du coronavirus. Avec Congo in Conversation, Finbarr 0'Reilly, photographe d'exception et expert de l'Afrique, a inventé un reportage collaboratif avec des journalistes congolais sur place, mis en ligne ce mardi 28 avril, à partir de 18 h. Entretien.

Quand le confinement mène à un nouveau genre de photojournalisme : un reportage collaboratif en ligne, orchestré par un photographe d'exception doté de plusieurs World Press Awards, le Canado-Britannique Finbarr O'Reilly. Après avoir vécu douze ans en Afrique de l'Ouest et centrale, couvert depuis 25 ans des conflits et des guerres dans le monde entier, il lance, dans le cadre du prix Carmignac, la plateforme Congo in Conversation pour rendre visible la résilience de beaucoup de Congolais.

RFI : Où vous vous trouvez aujourd'hui et comment vivez-vous le confinement ?

Finbarr O'Reilly : Je suis dans ma maison à Londres. Comme tout le monde, j'essaie de rester chez moi, mais je continue à travailler sur le projet Congo in Conversation avec l'équipe du prix Carmignac. En même temps, je travaille sur quelques photoreportages pour le New York Times.

Congo in Conversation, de quelle façon est-ce une manière inédite de travailler pour vous ?

L'idée du prix Carmignac est de financer pendant six mois le reportage d'un photographe. J'ai eu la chance d'être le lauréat de cette année pour un sujet concernant la République démocratique du Congo (RDC). Normalement, il était prévu que je ferais pendant six mois mon reportage pour produire un livre et une exposition à Paris, à l'origine prévue pour décembre.

À cause de la pandémie du coronavirus, je n'ai pas pu voyager, les frontières sont fermées. Alors, nous avons décidé de reconfigurer le projet, de travailler avec certains journalistes congolais locaux, dans plusieurs villes du pays, pour savoir comment le pays est en train d'évoluer pendant la pandémie.

Alors, il s'agit plus d'un dialogue photographique évolutif qu'une œuvre finie à exposer ?

C'est exactement cela. On a toujours l'intention de réaliser le projet proposé au début, avec l'intention de me rendre au Congo et d'y faire mon reportage et d'en faire un livre. Mais en attendant que je puisse me rendre sur place, on a décidé de faire ce projet qui est en évolution et en dialogue avec les journalistes congolais pouvant nous montrer la situation sur place alors que je ne peux pas m'y rendre.

Vous signez l'œuvre. C'est votre signature au-dessus de l'œuvre lauréate, mais, en fait, vous vous retrouvez plutôt dans le rôle d'un chef d'orchestre ou d'un cinéaste qui signe un film avec l'aide de beaucoup de gens réalisant des textes, des photos, des vidéos...

J'occupe plutôt le rôle d'un curateur, c'est-à-dire que je suis en contact avec mes confrères et consœurs congolais et congolaises pour discuter avec eux de ce qui se passe dans leur vie et dans leur ville, pour bien comprendre la situation sur place. Comment se fait la riposte, non seulement sur le coronavirus, mais aussi sur les autres sujets comme l'épidémie d'Ebola ou l'épidémie de la rougeole, la plus grave au monde. Ces derniers douze mois, il y a déjà plus de 6 000 personnes décédées à cause de la rougeole, surtout des enfants. Et maintenant, il y a en plus la pandémie du coronavirus. Donc, on voulait ajouter les voix congolaises au discours global sur ce sujet. Pour cela, nous avons créé une plateforme, un site et des comptes sur les réseaux sociaux.

Peut-on dire que ce reportage collaboratif en ligne est plus destiné aux écrans des téléphones et les réseaux sociaux comme Instagram qu'aux cimaises d'un musée ou d'une galerie ?

Cette partie du projet n'est pas destinée à être dans un livre ou une exposition. Pour le moment, Congo in Conversation est prévu pour le site du prix Carmignac, mais aussi pour les réseaux sociaux, comme Instagram, Facebook ou YouTube. Actuellement, tout le monde est coincé chez soi, donc, c'est une opportunité de partager ces histoires.

Une photo, prise en février de cette année, montre une scène dans la ville de Rutshuru, au Nord-Kivu. Des voisins et employés de la Croix-Rouge en tenue de protection se rassemblent devant la maison d'une fille de onze mois, décédée lors de l'épidémie d'Ebola. Comment décriviez-vous cette photo ?

J'ai commencé en janvier mon reportage sur place. À ce moment-là, il y avait l'épidémie d'Ebola en cours, mais la pandémie du coronavirus n'était pas encore prévisible. Il y avait une centaine de villageois autour de la maison. Il y a des traditions pour les enterrements. Les membres de la famille et de la communauté doivent avoir le droit de voir le corps de l'enfant. Donc, les gens de la Croix-Rouge se sont habillés avec leurs masques, leurs gants et bottes et leurs vêtements blancs de protection. Ils ont aussi habillé un membre de la famille pour que celui puisse entrer avec eux dans la maison pour tout inspecter. Parce que, dans la population, il y a beaucoup de suspicions que les gens de la riposte font des choses bizarres avec les cadavres. Donc c'est pour rassurer la famille qu'il n'y ait pas de mensonges proférés. Pour cela, il y a un membre de la famille qui surveille tout, l'opération de désinfection et l'enterrement du corps.

Vous avez vécu au Congo et au Rwanda. Vous travaillez depuis 25 ans en Afrique. Qu'est-ce qui vous a frappé le plus concernant la manière dont les Congolais affrontent aujourd'hui le Covid-19 ?

Le Congo n'affronte pas seulement le Covid-19. Ce pays a une longue histoire. Il y a l'ombre colonial sur ce pays qui a beaucoup souffert sous le règne des Belges, mais aussi sous la dictature de Mobutu (1965-1997) et de plusieurs guerres. Mais, malgré toutes les difficultés que les Congolais ont vécues, il existe toujours un esprit de résilience qui m'étonne toujours et qui m'inspire aussi. À travers mon projet, je voulais vraiment montrer cet aspect de la vie congolaise : comment les gens continuent à vivre et à survivre, malgré tous les problèmes qui existent.

Aujourd'hui, beaucoup de facteurs empêchent les photojournalistes de circuler librement : le terrorisme, le changement climatique, le fondamentalisme, les dictatures, les guerres, les épidémies, la pandémie du Covid-19... Cette approche d'un reportage collaboratif développé pour Congo in Conversation, est-ce que cela ouvre de nouveaux horizons pour le photojournalisme ? Ce travail en réseaux, est-ce le mode d'emploi pour le futur du photojournalisme ?

Le photojournalisme est vraiment une industrie en crise avec les difficultés de financement des magazines et des journaux qui font travailler presque tout le monde comme pigiste. Il y a une tradition de l'« étranger » qui voyage dans tous les coins du monde pour imposer ses impressions des pays étrangers. Moi, je crois qu'il est très important aussi - surtout avec l'Afrique, qui est toujours représentée d'une certaine façon, souvent négative -, d'écouter les perspectives des journalistes africains, et dans notre cas, des journalistes congolais. Ce sont vraiment les Congolais qui dirigent. Cela donne une perspective plus complète offrant quelque chose de différente que si c'était moi, l'étranger, qui arrive sur place avec mes idées. C'est très important de voir comment les Congolais voient leur vie et comment eux souhaitent raconter leurs histoires. C'est cela qu'on est en train d'encourager avec ce projet.

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