Afrique: Chine - Discrimination contre les Africains dans le contexte du COVID-19

Africans face discrimination in China.
communiqué de presse

New York — Le gouvernement chinois devrait mettre fin au traitement discriminatoire des Africains dans le cadre de sa lutte contre la pandémie de Covid-19, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Les autorités chinoises devraient également protéger les Africains et les personnes d'ascendance africaine à travers tout le pays contre les discriminations à l'emploi, au logement et dans d'autres domaines.

Début avril 2020, les autorités chinoises de la ville de Guangzhou, située dans la province du Guangdong dans le sud du pays et où vit la plus grande communauté africaine de Chine, ont lancé une campagne de dépistage obligatoire du coronavirus à l'intention de tous les Africains, leur ordonnant de s'isoler ou de se mettre en quarantaine dans des hôtels désignés. De nombreux propriétaires ont ensuite expulsé les résidents africains, nombre d'entre eux étant alors forcés à dormir dans la rue. En outre, de nombreux hôtels, magasins et restaurants ont refusé l'entrée à des clients africains. Les autres ressortissants étrangers n'ont généralement pas subi de traitement similaire.

« Les autorités chinoises prétendent avoir une "tolérance zéro" vis-à-vis de la discrimination, mais leur traitement des Africains de Guangzhou en est un exemple même », a déclaré Yaqiu Wang, chercheuse sur la Chine auprès de Human Rights Watch. « Pékin devrait immédiatement enquêter, et exiger des comptes de tous les fonctionnaires et autre individus responsables de tels traitements discriminatoires. »

Le 12 avril, les autorités du Guangdong ont annoncé que tous les étrangers de la province devaient accepter les « mesures de prévention et de confinement pour contrer le Covid-19 », y compris « les tests, l'échantillonnage et la quarantaine ». En pratique, les autorités ont simplement pris pour cible les Africains, qui sont contraints au dépistage et à l'isolement. Elles se sont rendues aux domiciles de résidents africains, les ont dépistés sur place ou leur ont demandé de passer un test à l'hôpital. Certains ont reçu l'ordre de rester chez eux, des caméras de surveillance ou des alarmes ayant été installées à l'extérieur de leurs appartements.

Il n'y a aucune base scientifique à une telle politique. La plupart des cas de Covid-19 importés dans la province étaient le fait de ressortissants chinois de retour de l'étranger. De nombreux Africains avaient déjà été testés négatifs pour le coronavirus, n'avaient pas effectué de déplacements récents ou été en contact avec des porteurs avérés.

Ailleurs en Chine, certains Africains ont indiqué que la police et les autorités locales les avaient harcelés, et que des hôpitaux et restaurants leur avaient refusé l'entrée.

Le gouvernement chinois a nié avoir pratiqué une discrimination à l'égard des Africains à Guangzhou, affirmant qu'il « rejetait le traitement différencié » et avait « une tolérance zéro pour la discrimination ». Les médias d'État chinois ont également publié des articles cherchant à réfuter les critiques selon lesquelles les autorités chinoises auraient maltraité les ressortissants africains, accusant les « médias occidentaux » d'avoir « provoqué [des] problèmes entre la Chine et les pays africains ».

Les statistiques officielles indiquent qu'environ 14 000 ressortissants africains vivent à Guangzhou, mais des chercheurs estiment que des milliers d'autres y sont en situation irrégulière. En raison des mauvais traitements liés au virus, de nombreux Africains en Chine ont exhorté leurs gouvernements à appeler Pékin à cesser toutes les formes de discrimination contre les Africains, et certains souhaitant être évacués de Chine. Le gouvernement kenyan a annoncé qu'il évacuerait ses ressortissants de Chine le 1er mai.

Des informations faisant état de discriminations à l'encontre des Africains en Chine ont suscité l'indignation des communautés africaines dans le monde entier, a noté Human Rights Watch. Les ambassadeurs chinois ont été convoqués par plusieurs gouvernements mécontents, dont le Nigeria, l'Ouganda et le Ghana. Les ambassadeurs de plusieurs pays africains en Chine ont écrit au ministère chinois des Affaires étrangères, appelant le gouvernement à cesser « les dépistages forcés, la mise en quarantaine et autres traitements inhumains infligés aux Africains ».

Plus de 300 organisations de défense des droits humains et près de 1 800 militants en Afrique ont adressé une lettre ouverte à l'Union africaine appelant à prendre « des mesures correctives immédiates » s'agissant du « traitement xénophobe, raciste et inhumain des Africains en Chine ».

Au cours des deux dernières décennies, la Chine est devenue le partenaire économique le plus important de l'Afrique. L'implication de Pékin sur le continent dans le cadre de l'initiative La Ceinture et la route, un investissement d'un montant de 1 000 milliards de dollars dans les infrastructures de près de 70 pays, a permis de dynamiser les économies africaines, mais a également donné au gouvernement chinois une influence considérable sur le continent. Les gouvernements africains ont rarement critiqué les autorités chinoises pour les mauvais traitements infligés aux Africains en Chine, ou pour les violations des droits humains qui y sont perpétrées.

Les Africains en Chine subissent depuis longtemps une discrimination raciale. La police s'en prend fréquemment aux Africains, souvent présentés sur les réseaux sociaux chinois comme étant liés à des crimes violents et ayant dépassé la durée de leurs visas, pour l'application des lois relative à l'immigration. Certaines offres d'emploi excluent spécifiquement les « heiren » ou Noirs, ou fixent un salaire inférieur pour les candidats africains. Certains Africains assurent être payés moins que leurs collègues blancs pour le même travail. Beaucoup ont également déclaré avoir été refoulés par des taxis, des restaurants ou des magasins.

En 2018, un sketch diffusé lors du gala annuel du Nouvel An chinois sur la télévision d'État mettait en évidence une actrice chinoise au visage noirci en train de tenir des propos tels que « La Chine a tant fait pour l'Afrique » et « J'adore les Chinois ! J'aime la Chine ! » Une publicité pour une marque chinoise de lessive présentait un homme noir poussé dans une machine à laver, « nettoyé » avant d'émerger sous la forme d'un Asiatique à la peau plus claire.

« Ensemble, les gouvernements africains devraient appeler sans équivoque le gouvernement chinois à cesser toute discrimination contre les Africains de Chine et à ouvrir des enquêtes rapides et transparentes pour demander des comptes à tous ceux qui se livrent à des pratiques discriminatoires », a déclaré Carine Kaneza Nantulya, directrice du plaidoyer au sein de la division Afrique de Human Rights Watch. « Les gouvernements africains devraient également inciter la Chine à prendre des mesures en vue de prévenir toute discrimination à l'avenir. »

Informations complémentaires sur la discrimination à Guangzhou

Tests forcés, mise en quarantaine à Guangzhou

Le 2 avril, l'agence de presse officielle Xinhua a signalé qu'un Nigérian atteint du Covid-19 s'était attaqué à une infirmière chinoise qui avait tenté de l'empêcher de quitter une salle d'isolement dans un hôpital de Guangzhou. L'information s'est répandue sur les réseaux sociaux chinois, déchaînant des réactions virulentes en ligne contre les Africains. Le 7 avril, les autorités de Guangzhou ont déclaré que cinq Nigérians sur place avaient été testés positifs au coronavirus.

Le 20 avril, les autorités de Guangzhou ont escorté David E. (pseudonyme), un homme d'affaires du Niger, pour qu'il se fasse dépister, lui ordonnant de se mettre en quarantaine chez lui pendant 14 jours, bien qu'il n'ait pas quitté Guangzhou depuis l'épidémie et n'ait pas eu de contact avec des personnes connues pour avoir été infectées. « Je n'ai aucun problème à me faire dépister », a déclaré David à Human Rights Watch. « C'est pour sauver des vies. Mais ce qu'ils font est discriminatoire. Pourquoi seulement nous Africains ? Pourquoi sommes-nous traités comme si nous étions le virus ? »

Dans la nuit du 9 avril, les autorités se sont rendues au domicile de Jean-Claude Micomyiza, du Burundi, avant de le conduire dans un hôtel où il a été place en quarantaine 14 jours durant : « Je dois payer pour la chambre d'hôtel, 300 yuans (soit 50 dollars) la nuit, plus la nourriture et les boissons. Je veux respecter la loi, mais je n'ai plus à rester à l'hôtel, ayant déjà été testé négatif à deux reprises », a-t-il déclaré.

Après avoir la fin de cette quarantaine forcée, Micomyiza a reçu l'ordre de la police de passer deux tests supplémentaires.

James K. (pseudonyme), un étudiant en médecine kenyan, a déclaré qu'en dépit d'une quarantaine obligatoire de 14 jours dans son dortoir, il n'avait toujours pas été autorisé à quitter le campus. « Les autorités nous ont dit que seuls les Africains devaient être testés et mis en quarantaine. Cela n'avait aucun sens. Maintenant qu'elle est terminée, je ne peux toujours pas franchir la porte de l'établissement. Pourquoi ? C'est absurde. »

Expulsions forcées, services refusés

Selon des sources informées avec qui Human Rights Watch s'est entretenu, les autorités de Guangzhou avaient donné des instructions orales aux propriétaires et aux hôtels pour qu'ils expulsent ou refoulent les Africains, nombre d'entre eux se retrouvant sans abri. Des images et des vidéos montrant des rangées d'Africains dormant dans la rue avec leurs bagages posés à côté d'eux ont été largement diffusées en ligne.

Les restaurants, magasins et installations publiques de Guangzhou ont également interdit aux Africains d'entrer. Dans une filmée à l'intérieur d'un McDonald's, un panneau indiquait que les Noirs n'étaient pas autorisés à y entrer. Plus tard, McDonald a présenté ses excuses. Dans une autre , des travailleurs d'un centre commercial ont déclaré à une femme noire qu'elle ne pouvait entrer tout en autorisant la femme blanche à côté d'elle à le faire.

David a déclaré qu'un de ses amis, le 19 avril, s'était vu refuser l'accès à son appartement par la sécurité du bâtiment après avoir effectué 14 jours de quarantaine dans un hôtel : « Vous ne pouvez pas retourner à votre appartement, vous ne pouvez pas rester dans un hôtel. Ce que disent les autorités de Guangzhou : "Nous n'avons plus besoin de vous. Rentrez dans votre pays d'origine".

Michael N. (pseudonyme), un Noir de nationalité canadienne, a déclaré s'être vu refuser l'entrée dans le métro pendant deux semaines à compter du 10 avril :

L'agent se trouvant dans la station nous a dit : « Ce matin, on nous a dit de ne laisser aucun Noir dans le métro ». Ensuite, quatre ou cinq agents de sécurité se sont présentés et m'ont interrogé. L'entrée m'a été refusée juste à cause de la couleur de ma peau. Ils ne se soucient d'aucun document ni de ce que mon application de santé disait.

Malgré des résultats négatifs à trois tests, Micomyiza a été confronté à un racisme flagrant :

Les chauffeurs de taxi n'autorisent parfois pas les Africains à entrer, ceux des bus publics demandent souvent aux Africains de s'asseoir sur les sièges arrière parce que les passagers chinois peuvent être effrayés, et lorsque nous sortons, des Chinois nous crient dessus, nous fuient, d'autres se pincent le nez alors même qu'ils portent des masques. Ce sont des comportements racistes horribles, mais le gouvernement chinois nie constamment ces faits.

James, l'étudiant en médecine kenyan, a déclaré avoir été victime de discrimination « quotidiennement » au cours des six années où il a vécu à Guangzhou, bien avant la pandémie de coronavirus : « A plusieurs reprises, des gens se sont retournés sur mon chemin après m'avoir vu. Étudiant en médecine, j'étais stagiaire. Quand je me suis approché des patients, ceux-ci ne voulaient même pas que je les touche. Vous ne pouvez même pas essayer de vous approcher d'eux. »

Il a déclaré que les expériences passées et actuelles de discrimination l'ont convaincu de quitter la Chine : « J'attends la réouverture de la frontière, puis je quitte la Chine, immédiatement. »

Le 29 mars, Kyeyune Derrick, un ressortissant ougandais, et sa femme enceinte se sont rendues à l'hôpital de Dongguan, dans la province du Guangdong, pour un bilan de sa grossesse. On leur a refusé l'entrée. Après la dissémination de la vidéo de l'incident sur Internet, les autorités se sont rendues à leur domicile pour les conduire dans un autre hôpital pour un examen. Plus tard cependant, elles ont fait pression de manière répétée pour qu'ils fassent des vidéos afin de remercier le gouvernement chinois et qualifier le déni de soins initial de « malentendu » lié à des « difficultés linguistiques ». Kyeyune a déclaré à Human Right Watch : « Je ne me sens pas en sécurité, je suis trahi et instrumentalisé... Appeler ça un malentendu, c'est une torture psychologique pour nous. »

Normes juridiques internationales

La Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale (ICERD), que la Chine a ratifiée en 1981, contraints les gouvernements à « s'engager à interdire et à éliminer la discrimination raciale sous toute ses formes et à garantir le droit de chacun à l'égalité devant la loi sans distinction de race, de couleur ou d'origine nationale ou ethnique. »

Le comité d'experts des Nations Unies qui surveille la mise en œuvre par les États de l'ICERD a spécifiquement appelé les gouvernements à « mettre pleinement en œuvre la législation et les autres mesures déjà en place pour garantir que les personnes d'ascendance africaine ne soient pas victimes de discrimination ». En outre, les gouvernements devraient « [ré]examiner, adopter et mettre en œuvre des stratégies et des programmes nationaux en vue d'améliorer la situation des personnes d'ascendance africaine et de les protéger contre la discrimination par les organismes publics et les agents publics, ainsi que par toute personne, groupe ou organisation. »

Les Africains en Chine demandent une réponse plus vigoureuse de leurs propres gouvernements

Des résidents africains de Guangzhou ont confirmé à Human Rights Watch que les autorités chinoises avaient commencé à lever les restrictions imposées aux Africains fin avril, tout en confirmant que la discrimination et le racisme persisteraient après la pandémie. Michael a dit :

Vous ne pouvez pas simplement dire un jour aux gens que les Noirs ont le virus, et le lendemain qu'ils ne sont pas si mauvais que ça. Vous ne pouvez pas vous attendre à ce que les gens acceptent soudainement cela. Les gens s'éloignent de moi dans la rue, littéralement. C'est tellement absurde. Il faut en rire.

Micomyiza a déclaré :

Même après l'isolement, les gens nous crieront dessus, nous intimideront et nous traiteront de « virus ». La vie sera différente même après la pandémie... Je suis lassé d'être humilié quotidiennement et les dirigeants africains gardent le silence sur le racisme qui sévit à Guangzhou parce qu'ils ne veulent pas gâcher la coopération économique avec la Chine. Les dirigeants accordent plus de valeur aux affaires et détournent le regard de l'humanité.

John F. (pseudonyme), un ressortissant camerounais vivant à Wuhan, a déclaré que l'école où il enseignait ne l'avait pas payé depuis le début de l'épidémie de coronavirus mais qu'il connaissait au moins deux collègues blancs qui continuent à recevoir leur salaire mensuel : « Les enseignants africains se sentent victimes de discrimination. Nous ne savons pas quoi faire, nous ne savons pas où aller, nous n'avons pas d'argent, personne ne veut parler de cette situation. Nous voulons que les gouvernements africains abordent les problèmes avec le gouvernement chinois. »

Selon David, l'homme d'affaires du Niger, l'inaction des gouvernements africains a vulnérabilisé les Africains en Chine : « Nos dirigeants ne se soucient pas de nous. Si les Chinois nous traitent comme des animaux, nous n'avons pas le droit d'être en colère, car même nos dirigeants nationaux ne se soucient pas de nous. »

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