Burkina Faso: Berges du barrage de Pibaoré - Le COVID-19 plonge les producteurs maraîchers dans le désarroi

Les mesures restrictives prises par le gouvernement pour rompre la chaîne de contamination de l'épidémie de coronavirus ne sont pas sans conséquences sur les acteurs du monde agricole. En effet la mise en quarantaine de certaines villes ainsi que la fermeture de marchés et yaars sont intervenues au mauvais moment, c'est-à-dire aux mois de mars et d'avril qui sont connus pour être ceux des récoltes des produits facilement périssables.

A Pibaoré, dans la province du Sanmatenga, les producteurs maraîchers sont dans le désarroi, car sur les berges, les tomates, les oignons et autres productions pourrissent emportant, de ce fait leur espoir de rembourser les prêts contractés auprès des vendeurs d'intrants.

En ce temps de chaleur torride d'avril, la nature est exceptionnellement clémente dans la matinée du mardi 21 avril 2020 à Pibaoré, commune rurale située à une trentaine de kilomètres à l'est de Kaya.

La localité a en effet été arrosée la veille par une pluie bienfaisante. Contrairement à la commune voisine, Pissila, dont de nombreux villages se sont vidés de leurs habitants en raison de l'insécurité, Pibaoré est, fort heureusement, épargnée.

Elle est même le refuge de nombreux déplacés internes venus des autres communes de la province du Sanmatenga. Avec l'arrivée massive des populations, il y a une forte pression sur les maigres ressources de la commune qui doit en partie son salut au maraîchage.

La main d'œuvre venue d'ailleurs s'est mise à la tâche et a atteint une production record. Mais alors que l'on attendait ce mois, les produits étant à maturation, à des rires et autres manifestations de joie, l'heure est au contraire à l'amertume.

L'unique sujet de conversation, c'est bien le Covid-19 mais pas sur son caractère contagieux, encore moins son niveau de létalité.

Les conversation portent plutôt sur les mesures restrictives prises par le gouvernement pour lutter contre la propagation de l'épidémie et qui impactent négativement le secteur de la production maraîchère, considéré comme l'un des poumons économiques de la commune.

Les producteurs ne pourront pas rentabiliser leurs efforts

Jacques Sawadogo est un producteur maraîcher qui accepte volontiers de nous conduire sur le site du périmètre maraîcher du barrage. A une centaine de mètres des lieux, en lieu et place de l'air frais du microclimat des berges, ce sont des odeurs nauséabondes qui annoncent que le site est sans vie.

« C'est l'odeur de nos productions qui pourrissent dans les parcelles maraîchères », nous prévient notre guide, tournant un regard résigné vers nous. Et d'ajouter : « Voici le triste sort qui est le nôtre cette année. »

Délimitées par du grillage, les parcelles maraîchères, à perte de vue, sont exploitées par plus de 500 personnes issues de 26 groupements.

Nous sommes accueillis à l'entrée du site par une dizaine de personnes sur les visages desquelles se lit la tristesse. « Vous allez savoir que la situation de détresse que vivent de nos jours les producteurs maraîchers n'est pas loin du coronavirus », lance l'un d'entre eux.

A l'intérieur du périmètre maraîcher, le décor est désolant : des feuillages brun clair, des choux, tomates, aubergines, poivres et courgettes dans un état de pourrissement pendant que les vers, les insectes et autres ravageurs s'en donnent à cœur joie et semblent se moquer du sort des braves producteurs.

Pour sauver ce qui peut l'être, Boukaré Ouédraogo, aidé par de jeunes garçons et filles, trie les choux encore commercialisation dans sa parcelle.

« Depuis la fermeture des marchés pour lutter contre le coronavirus, nous n'arrivons pas à écouler nos produits.

Nos fidèles clients sont les vendeuses de légumes de Kaya, de Boulsa, de Pissila et des marchés des villages environnants ; la restriction imposée aux populations dans leur déplacement a été un coup de massue sur nos têtes ».

Contrairement à l'oignon et au piment qui peuvent être conservés, le chou, la tomate, l'aubergine, le poivre et la courgette sont des légumes qu'il faut vendre forcément à frais.

Ne pouvant pas observer ce désastre économique qui se profile à l'horizon sans rien faire, certains producteurs n'hésitent pas, par des chemins détournés, à se rendre dans les centres urbains pour écouler, à perte ou à crédit, leurs légumes.

« Le sac de choux qui coûtait 10 000 F avant l'apparition du Covid-19 se négocie présentement à moins de 5 000 F dans la rue », affirme un producteur, la mort dans l'âme. Boukaré Ouédraogo dénonce le fait que les mesures soient tombées comme un couperet avec des conséquences dévastatrices : les commandes ont été annulées en cascade.

«Notre client qui revend ses produits dans les pays voisins nous a fait savoir qu'en raison de la fermeture des frontières, il ne peut pas acheter la quarantaine de sacs de piment que nous lui avions envoyés. Nous étions obligés de payer le transport aller-retour pour pouvoir ramener nos produits ici », se lamente-t-il.

La question du remboursement des crédits contractés par les producteurs pour l'achat d'engrais, de semences et de motopompes et le carburant préoccupe notre brave producteur qui voit la faillite venir à grandes enjambées.

« Comment les groupements pourront éponger leurs dettes auprès des coopératives et des structures financières alors que leurs membres ont enregistré d'énormes pertes ?», s'interroge-t-il.

Et Ladaogo Bamogo, président d'un groupement, de renchérir : « Il y a des risques de famine dans nos familles si rien n'est fait pour nous venir en aide ».

Il dit être inquiet car les activités maraîchères pratiquées pendant la saison sèche permettaient aux producteurs de subvenir à leurs besoins, de combler le déficit céréalier de la saison agricole écoulée à travers l'achat de vivres et aussi de préparer celle à venir.

Des légumes pour engraisser les animaux

Sur le périmètre maraîcher, les femmes sont nombreuses et ne savent plus, pour ainsi dire, quel pagne nouer pour se tirer d'affaire.

Assise sous un hangar, Ruth Ouédraogo observe avec tristesse la détérioration des productions de plusieurs mois de labeur.

« Ce sont nos espoirs qui s'envolent ainsi. Nous avions espéré faire de bonnes affaires pendant les fêtes et les célébrations ; malheureusement, les chrétiens n'ont pas fêté la résurrection du Christ en raison de la fermeture des églises, idem pour les baptêmes », regrette-t-elle.

Certaines femmes, en désespoir de cause, découpent les légumes frais qu'elles font sécher pour leur propre alimentation tandis que d'autres les utilisent pour nourrir leurs animaux domestiques.

Au nombre de celles-ci, Bibata Sawadogo. Nous l'avons trouvée avec deux autres fillettes, la mine serrée, son bébé au dos, la main droite sur la joue et le coude de la main gauche sur le siège de son vélo, observant désespérément les petits sacs qu'elles ont remplis de choux. « C'est mieux d'utiliser ces choux pour engraisser les animaux que de les laisser pourrir », soupire-t-elle.

Sa voisine Lamoussa Sawadogo, nous montre trois sacs remplis de choux en décomposition à l'ombre d'un arbre avant de nous inviter à constater les dégâts dans une de ses parcelles de choux.

Elle nous raconte avec amertume le vécu quotidien des producteurs maraîchers en détresse : « Nous souffrons dans notre chair ; nous ne pouvons pas rester à la maison et le fait que nos productions pourrissent nous est insupportable. Notre douleur est beaucoup plus grande quand on pense que l'Etat nous a oubliés alors qu'il est responsable de ce qui nous arrive ».

Les déplacés internes vivent cette situation comme une peine de trop, voire une malédiction

Les déplacés internes ne sont pas épargnés

Avant l'apparition du Covid-19 au Burkina, certains d'entre eux bénéficiaient de petites activités rémunératrices dans le périmètre maraîcher. « Nous obtenions des revenus en aidant les producteurs à enlever leurs légumes lorsqu'ils avaient des commandes.

Mais depuis la fermeture des marchés, nous souffrons aussi car nous sommes au chômage», nous relate Rihanata Bamogo, une déplacée interne venue d'Arbinda, dans le Soum, il y a environ 5 mois.

Plus de: L'Observateur Paalga

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.