Afrique: Arts / Jeanne Mercier - «Créer de nouvelles croyances pour résister au monde actuel»

interview

À notre époque de grande incertitude, comment l'art et les croyances s'influencent mutuellement ? Juste avant la pandémie du coronavirus, l'Institut des Cultures d'Islam (ICI) à Paris a esquissé un inventaire de ce potentiel artistique surprenant.

L'exposition « Croyances » évoque les religions, superstitions et mythes du continent africain. À visiter sous forme d'exposition virtuelle.

Transes, vaudou, prière au wifi, l'au-delà... il y a d'innombrables possibilités de « faire et défaire l'invisible ». Le sous-titre de l'exposition Croyances nous renvoie à un certain esprit expérimental et ouvert aux glissements de cette approche inédite et inspirante.

Transformés en œuvre d'art ou transmis par des gestes artistiques, les rites traditionnels s'exposent ici côte à côte avec l'histoire de l'impérialisme culturel, la mémoire de l'esclavage ou les nouvelles pratiques spirituelles à l'ère digitale.

Travaillant en relation avec le continent africain, seize photographes et vidéastes interrogent les univers de la croyance où la fiction accouche le réel et le passé fait naître le futur. Ici, les connexions et pensées restent souvent mystérieuses.

Entretien avec Jeanne Mercier, commissaire de l'exposition et cofondatrice de la plateforme Afrique in Visu, un laboratoire de la création. Les propos ont été enregistrés quatre jours avant le confinement en France, mais ils restent d'actualité et sortent même renforcés par l'épreuve.

À l'ère numérique, peut-on parler d'une apparition de nouvelles croyances dans l'art ?

Pour nous, oui. C'est un peu le pari de cette exposition. Les artistes des nouvelles générations, nés dans les années 1990 et 2000, se sont emparés de l'Internet et des réseaux sociaux et de tous les outils numériques pour les investir de différentes spiritualités.

Les nouvelles croyances de quelle façon agissent-elles sur les pratiques artistiques ?

Elles influencent et révolutionnent les pratiques artistiques, parce qu'elles déconstruisent tous nos schémas prédominants.

Elles déconstruisent les stéréotypes que l'on peut avoir par rapport aux croyances pour en créer des nouvelles. Ces nouveaux récits, qui se construisent, ne sont plus linéaires.

Ils sont sans hiérarchisations. Finalement, tout est au même niveau. Internet va être au même niveau qu'une religion ou une pratique religieuse, un cauris géant [coquillage utilisé historiquement comme monnaie, ndlr], pour sa valeur symbolique, va être au même niveau qu'un fétiche.

C'est comme une sorte de hiéroglyphe et de différents alphabets et de symboles qu'on va mettre ensemble pour arriver à une nouvelle manière de raconter des histoires.

Par exemple ?

L'artiste Josèfa Ntjam, par exemple, a créé une énorme palissade en plexiglas devant l'Institut des Cultures d'Islam, rue Léon. Elle travaille depuis des années sur des formes de photocollages numériques.

Dans son œuvre On a distillé quelques larmes d'opal, elle nous montre un nouveau monde possible, un monde fantastique où il peut y avoir du rêve et à la fois des souvenirs passés.

À l'intérieur de ses collages, on trouve des images de sa famille, mais on voit aussi cohabiter des symboles de la religion musulmane avec des fétiches traditionnels africains, des cauris, des cartes de marabout...

Tous ensembles, ils créent une nouvelle manière de lire nos croyances et de montrer à quel point tout se nourrit, entre autres, grâce à Internet.

C'est aussi une artiste qui nous permet de nous rendre compte à quel point, il est facile aujourd'hui, de comprendre d'une autre manière notre histoire collective.

Et comment, à travers une histoire personnelle, nos croyances personnelles, nos peurs, les maux de notre société, on peut arriver à vivre ensemble et à créer de nouvelles croyances pour résister au monde actuel.

Vous avez cofondé la plateforme Afrique in Visu. Les photographies que vous exposez dans Croyances sont fortement liées au continent africain. Évoquent-elles une croyance décolonisée ?

Plusieurs artistes travaillent sur ce propos. Très proches de mouvements postcoloniaux, ils essaient justement de remettre en question l'histoire telle qu'on nous l'a apprise dans les livres d'histoire.

Il s'agit de reconstruire ensemble un récit à travers d'histoires personnelles. Par exemple, avec Tchamba [nom donné à l'esprit sans paix des personnes mortes en esclavage, ndlr], Nicolas Lo Calzo a reconstitué un hôtel vaudou.

Il travaille depuis dix ans sur les mémoires immatérielles et matérielles de l'esclavage. L'exposition aborde tous les schémas dominants, mais aussi les schémas au-delà de la colonisation, tout ce qui perdure de ce système colonial, de cette « colonialité ».

Autre exemple : Tatsuniya, l'œuvre de l'artiste nigériane Rahima Gambo. Elle s'est saisie de nouveaux rituels en créant de nouveaux rituels pour contrecarrer et faire une résistance visuelle à toutes les images qu'on voyait circuler autour de Boko Haram.

Elle a voulu montrer comment on pouvait créer de nouvelles croyances, de nouveaux rituels pour résister, pour résilier, pour vivre ensemble dans un pays comme le Nigeria dans lequel elle vit.

Montrez-vous également les abus et les excès de ces nouvelles croyances ?

Une partie de l'exposition est autour de la magie et des êtres comme les djinns [des créatures surnaturelles décrites dans le Coran, ndlr].

Il y a un travail réalisé au Maroc par Btihal Remli (The Djinni Diaries - Recipes), un autre par Mohammed Laouli (Barouk). Ils montrent aussi comment ces croyances abusent parfois de certaines populations.

Mohammed Laouli revient, par exemple, sur les sacrifices que font les femmes pour tomber enceintes ou pour pouvoir se marier, où elles sacrifient des poules.

Ce qu'elles ne savent pas, mais ce que nous explique l'artiste en montrant l'envers du décor : ces poules sont finalement mangées quelques mètres plus loin par des hommes qui utilisent ces croyances traditionnelles. Il y a donc une manipulation de la raison des femmes.

À ses côtés, on voit l'œuvre de Bénédicte Kurzen & Sanne de Wilde, Land of Ibeji [un projet de recherche sur les croyances autour de la gémellité au Nigeria, ndlr]. Ce duo a travaillé sur la mythologie des jumeaux et montre aussi des abus qui peuvent y avoir.

Les jumeaux sont à la fois des êtres surnaturels qui peuvent être positifs, mais aussi maléfiques.

Les images des artistes captent des moments où les jumeaux sont fêtés lors du festival des jumeaux d'Igbo Ora, mais elles montrent aussi des jumeaux abandonnés à l'orphelinat de Gwagwalada, parce qu'ils ont été considérés comme des êtres maléfiques.

L'artiste Seumboy VRAINOM : € met en scène une Prière au wifi pour se réconcilier et s'adapter à ce monde nouveau. L'art, influence-t-il les croyances d'aujourd'hui ?

J'espère que l'art influence nos croyances et qu'il va continuer à influencer nos croyances. C'est aussi le but de cette exposition : faire découvrir au grand public les différentes croyances que, eux aussi, peut-être investissent.

Dans une période qui est assez incertaine et où l'on a peur, qu'ils se disent, finalement, nos petits rituels et nos petites croyances, ces artistes vont nous les montrer, ils vont nous servir de guides, comme Seumboy avec sa Prière au wifi. Il nous explique assez simplement comment la refaire chez soi.

Croyances nous confronte aussi avec des thèmes souvent réintroduits dans l'art contemporain grâce aux artistes africains, comme la spiritualité, le chamanisme, la sorcellerie...

Depuis les années 1990, en France, entre autres, de nombreux artistes du continent africain ont été invités, parce qu'ils puisaient dans des connaissances situées en dehors des manuels d'histoire, des livres et encyclopédies : des contes, des histoires, des fables, des mythes.

Des spiritualités diverses qui montrent à quel point les croyances ont évolué et continue d'évoluer et à cohabiter ensemble.

Plus de: RFI

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