Tunisie: Moncef Sliti - «L'investissement public devrait être la locomotive de croissance après la crise du COVID-19»

interview

Durant la période du confinement total qui s'étalait du 22 mars au 3 mai, 4 000 projets publics ont été suspendus. Avec l'entrée en vigueur du confinement ciblé le 4 mai, la quasi-majorité des travaux des projets en cours de réalisation va être progressivement poursuivie, affirme le ministre de l'Equipement, de l'Habitat et de l'Aménagement du territoire dans une interview accordée à La Presse. Il a souligné que l'investissement public devrait jouer un rôle central dans la reprise de l'économie, une fois la crise du coronavirus passée.

Pour dégager les ressources financières nécessaires à la lutte contre le coronavirus, le choix qui a été, a priori, établi, était de sacrifier l'investissement public sur l'autel de la lutte contre le Covid-19. Quel est, alors, l'impact de cette crise sur la réalisation des grands projets qui sont prévus pour l'année 2020 ? Y aura-t-il une replanification de ces projets?

A son arrivé, le gouvernement s'est assigné l'objectif de relancer l'économie. Or la crise du coronavirus a subitement surgi et avec les mesures de confinement qui ont été décidées dans le cadre de la stratégie nationale de lutte contre l'épidémie, le ministère a arrêté tous les chantiers. De ce fait, il y a eu des répercussions négatives sur l'ensemble du secteur du bâtiment, des travaux publics et de l'immobilier. Mais cela permet de dégager des ressources financières supplémentaires en réorganisant le budget pour l'année 2020 qui consacre 6,9 milliards de dinars à l'investissement public. L'objectif étant de venir en aide au secteur de la santé. 4 000 projets d'un montant global de 6,3 milliard de dinars ont été suspendus durant la période du confinement général qui s'étalait du 22 mars au 3 mai. Avec le confinement ciblé qui est entré en vigueur le 4 mai, le ministère va reprendre tous ces projets qui sont, désormais, en cours de réalisation. Sur un nombre total de 250 projets dirigés et budgétisés par le ministère de l'Equipement pour un montant global de 2,6 milliards de dinars, le département a entamé la poursuite d'un bon nombre de projets. On cite essentiellement l'échangeur de l'aéroport Tunis-Carthage, la route X2 au niveau des sorties G9 et G8, le projet de protection du Grand Tunis contre les inondations dont le coût total s'élève à 150 millions de dinars ainsi que tous les travaux de protection des villes contre les inondations, en l'occurrence 52 chantiers financés à hauteur de 2 17 millions de dinars. En outre, 21 projets nationaux de bâtiments civils d'un montant global de 530 millions de dinars dirigés par le ministère de l'Equipement en tant que maître d'ouvrage délégué, notamment nombre d'hôpitaux, le stade de Sousse, le Palais de Justice de première instance Tunis, etc. seront repris. Il s'agit, également, de poursuivre les travaux de 6 ports de pêche pour le compte du ministère de l'Agriculture pour un budget total de 178 millions de dinars. Par ailleurs, les grands projets structurants dont le démarrage des travaux était prévu pour cette année mais suspendu à cause de l'épidémi feront l'objet de concertation avec le ministère des Finances et la présidence du gouvernement, en vue de reconsidérer leur planification. Il est à noter que le budget d'investissement du ministère de l'Equipement pour 2020 est de 1 million de dinars, ce qui représente le tiers du budget d'investissement du titre 2.

Actuellement, on est en train de revoir la planification de l'ensemble des projets dirigés par le département étant donné que, dans ce contexte difficile où l'économie est frappée de plein fouet, avec un secteur touristique en difficulté et des exportations en chute libre, c'est l'investissement public qui va jouer un rôle central dans la reprise économique. Il devrait être la locomotive de croissance après le Covid-19. C'est un secteur qui représente 7% du PIB, qui emploie 510 mille personnes et qui constitue 25% du total de l'investissement dans le pays.

Cela fait des années que la Tunisie connaît une crise immobilière aiguë qui sera accentuée par la crise du Covid-19. Est-ce que le département compte prendre des mesures pour réduire l'impact de la crise du coronavirus sur le secteur immobilier?

Le secteur immobilier est en souffrance depuis quelques années et il faut mettre en place un certain nombre de mesures pour le libérer. Le secteur de l'habitat est un moteur de croissance et non pas un secteur social et il est doté d'une dimension stratégique sur les plans économique et social. Il a, également, un effet d'entraînement sur d'autres secteurs économiques, comme les banques.

L'accès à un logement abordable et décent est un déterminant majeur du bien-être des citoyens et un facteur important de la cohésion sociale. Malheureusement, ce n'est plus le cas pour la plupart des citoyens. En effet, la crise de l'immobilier est complexe et puise ses origines dans une politique qui a atteint ses limites. Depuis 1957, l'Etat a instauré des outils qui ont permis au secteur de se développer. A commencer par la Snit qui a été créée en 1957. La société construisait, alors, 1 logement sur 4 en Tunisie. Ensuite, il y a l'AFH qui a été créée en 1975 et dont l'objectif est d'aménager des lotissements afin de les vendre à des prix abordables. Il y a également l'AFI et l'Agence foncière du tourisme qui sont chargées, respectivement de l'aménagement foncier dans les secteurs de l'industrie et du tourisme. Tous ces outils ont permis de développer le secteur immobilier et de disposer d'un parc logement national de 3,3 millions d'habitations. Cependant, avec la croissance démographique qui a engendré une forte augmentation de la demande, ces outils mis en place par l'Etat ne permettent plus de répondre à la demande du marché. Aujourd'hui, la pénurie de l'offre foncière est la première problématique à laquelle sont confrontés les promoteurs immobiliers. Elle se répercute sur les prix des terrains qui deviennent de plus en plus chers, induisant par conséquent une augmentation du prix du logement. Avec les conditions actuelles, à savoir une TVA immobilière de 13%, un TMM au-delà de 7%, un taux de crédit des banques commerciales aux alentours de 13%, couplées à une baisse du pouvoir d'achat, le citoyen n'est plus en mesure d'acquérir un logement. En 2018, on a recensé la construction de seulement 6 000 logements. Avant 2011, le nombre était de 15 000 logements construits par an. Le promoteur immobilier demande qu'on révise la TVA et le droit d'enregistrement à la baisse. Il s'agit également de réduire le TMM. L'objectif est d'atteindre un taux de crédit acceptable aux alentours de 7%. Toutes ces mesures doivent être prises en concertation avec la Banque centrale et le ministère des Finances.

Il y a, également, le phénomène de l'habitat anarchique qui a touché tous les gouvernorats de la République.

L'Etat déployait un effort considérable pour la mise à niveau de ces quartiers spontanés. Actuellement, on compte 1 300 quartiers réhabilités abritant un total de 3,5 millions d'habitants. Parmi les raisons du développement des quartiers spontanés, figurent principalement les longs délais d'élaboration et d'exécution des plans d'aménagement.

Les citoyens qui ne peuvent pas acheter les lots aménagés dans le cadre de ces plans-là vont construire illégalement des habitations dans le voisinage. Il faut reconsidérer l'approche de l'Etat en matière de plan d'aménagement. C'est pour cela qu'on est en train de réviser le code urbain.

Ce nouveau code va permettre de trouver des solutions beaucoup plus faciles et réduire les délais de la mise en oeuvre du plan d'aménagement de manière à suivre le rythme de la croissance urbaine.

Nous allons travailler sur la création d'un comité de réflexion au sein du ministère, qui va regrouper toutes les compétences nationales et impliquer tous les acteurs en vue d'arrêter une stratégie de l'habitat.

Où en est-on par rapport au programme spécifique des logements sociaux ?

C'est un programme qui a été mis en place depuis 2012 et qui est en train de gagner en maturité.

Il comporte deux volets, en l'occurrence un premier volet qui concerne le remplacement des habitations précaires. Il s'agit de 9.000 nouvelles habitations dont 7.000 sont désormais construites avec un coût de 200 millions de dinars. Pour l'heure, 4.700 logements de cette catégorie ont été distribués. Le deuxième volet du programme concerne la construction des logements sociaux.

Le ministère a reçu, à cet effet, 234 mille demandes d'octroi de logements de cette catégorie. Le programme table sur un total de 20 000 logements dont 8 400 sont désormais réalisés ou en cours de réalisation et 5 100 dont les travaux démarreront très bientôt.

Actuellement, il y a 1 944 logements prêts pour distribution. Nous avons déjà entamé la distribution de ces logements et nous allons veiller à accélérer les procédures d'octroi de ces nouvelles constructions.

Quelle est la stratégie du ministère pour la réduction des inégalités territoriales en matière d'infrastructure et d'accès aux équipements publics ?

La discrimination positive est inscrite dans la constitution. Compte tenu du modèle économique qui a été, jadis, adopté, c'est le littoral qui a pris le dessus sur l'intérieur du pays.

Selon les chiffres de la direction générale de l'aménagement du territoire, 70% de la population habitent sur le littoral, 90% de l'industrie touristique ainsi que 80% des industries manufacturières sont basées dans les régions côtières. Des études prospectives à l'horizon 2030 ont été désormais élaborées à cet effet.

Elles s'articulent autour de trois grands axes. Un premier axe qui concerne l'infrastructure routière et qui a pour objectif le décloisonnement des régions de l'intérieur en les reliant aux régions côtières. Il s'agit d'un programme qui vise à mettre en place un réseau routier transversal.

Il faut préciser, à ce sujet, que le réseau routier est très important pour l'échange de marchandises étant donné que 80% des échanges de marchandises s'effectuent à travers le réseau routier.

Le deuxième axe porte sur le logement dans les villes de l'intérieur. Il s'agit d'une stratégie qui consiste en premier lieu à identifier l'insuffisance des logements dans les régions intérieures et ensuite établir, à la lumière du bilan dressé, un programme qui réponde aux besoins des régions intérieures en matière de logements.

Enfin, le troisième axe concerne la dynamisation des zones frontalières. Nous souhaitons que les ressources financières nécessaires à la mise en oeuvre de ces projets soient disponibles et nous tablons beaucoup sur le partenariat public-privé dans l'exécution de cette stratégie.

Pensez-vous que la crise du coronavirus pourrait aggraver davantage les inégalités territoriales ?

Si la situation épidémiologique est maîtrisée, l'impact de la crise du coronavirus sur le développement régional sera limité. Mais si l'épidémie perdure, cela peut se répercuter négativement sur l'investissement public et par conséquent sur le développement régional.

Dans ce cas, certainement les villes de l'intérieur seront touchées. Nous espérons que l'épidémie sera maîtrisée et que l'on arrivera à augmenter dans les années à venir le budget consacré à l'investissement public pour que les régions de l'intérieur en profitent.

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