Maroc: La couleur n'est pas l'apanage des artistes

Le recours aux couleurs dans l'art d'exercer ne constitue pas la prérogative des artistes, ni celle des artisans. Le monde des couleurs est ouvert à tout le monde. Quoi de plus visuel qu'une couleur? Le choix des couleurs va au-delà du visuel simple, il est stratégique et permet de communiquer une émotion ou de manipuler l'esprit.

Prenons l'exemple des Etats, détenteurs selon le sociologue allemand Max Weber du monopole de l'exercice de la violence légitime. Ils choisissent soigneusement les couleurs de leurs drapeaux et celles des uniformes de leurs différentes armées et forces de l'ordre. Pour ce faire, ils tiennent compte des contraintes géographiques, sociales, culturelles, religieuses et sécuritaires inhérentes à la zone de souveraineté qui est la leur. Pour habiller leurs troupes, les forces armées ont toujours évité les couleurs flash ; hormis pour les tenues de parade. Pour les tenues de combat, les armées prennent en considération les nécessités du camouflage pour éviter à leurs hommes d'être vus facilement par l'ennemi. La couleur prend alors tout un sens stratégique.

L'histoire contemporaine nous apprend que l'Etat marocain a d'abord utilisé les couleurs pour distinguer les partis politiques qui hélas sont devenus si nombreux que la palette des couleurs disponibles s'est vite épuisée, ce qui justifia le recours à des objets et des animaux pour les différencier. Aussi paradoxale que cela puisse paraître , et sur un autre plan , les décideurs de l'Etat dont certains ont eu la chance pendant leur enfance de s'initier au coloriage, ont opté pour l'abandon des plans quinquennaux et autres programmes de développement hérités de l'ère soviétique pour les remplacer par des projets pour lesquels on ne part pas des nombres pour les nommer mais plutôt des belles couleurs de la nature terrestre , maritime et céleste. C'est l'ère de la génération coloriage qui a été inaugurée.

Dans le domaine du marketing, la couleur a joué un rôle important dans la différenciation des produits, des marques et des producteurs. Le choix judicieux de la gamme des couleurs des produits a contribué à la réussite de bien des entreprises.

Les assureurs ont depuis toujours fait appel aux couleurs dans l'exercice quotidien de leur activité mais aussi pour s'annoncer à travers leurs enseignes. Ils ont d'abord eu recours à la numérotation des dossiers qu'ils gèrent. Mais les numéros et codes alphanumériques n'ont pas été suffisants pour différencier les multiples catégories de contrats et de sinistres qui s'y rattachent. La différenciation par les couleurs s'est imposée d'elle-même ; et ce depuis l'introduction de l'assurance, au Maroc, par les assureurs occidentaux. Les chemises cartonnées renfermant les contrats ont des couleurs différentes choisies en fonction de la catégorie d'assurance gérée.

En ce qui concerne l'automobile, certaines compagnies réservaient et réservent toujours la couleur rouge aux dossiers sinistres. Le rouge dans la culture occidentale (dont l'assurance marocaine s'est largement inspirée pour ne pas dire copier) c'est l'amour certes, mais aussi l'interdit, le danger et de manière moins poétique, le sang, symbole même de la vie mais aussi de la mort et de la maladie. Dans la culture arabo-musulmane, son de cloche différent ; le rouge est la couleur préférée par l'homme et par la femme. Le sociologue tunisien Abdelwahab Bouhdiba, n'évoque-t-il pas le « règne multiséculaire du rouge sur le vêtement arabe » 1.

Si au Maroc, les compagnies d'assurances, soumises au contrôle de l'Etat 2, choisissent librement la couleur de leurs dossiers, elles doivent par contre respecter celle de l'attestation de l'assurance obligatoire des véhicules automobiles qu'elles délivrent aux assurés et qui fait l'objet d'une réglementation très stricte, laquelle a évolué avec le temps. En 1934, l'Etat ‹‹ est intervenu pour mettre en place un ensemble de règles juridiques obligatoires que toutes les entreprises d'assurances sont tenues de respecter ›› 3.Pour éviter tout dérapage et conscient du fait que « le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir» 4 , il est intervenu pour adopter progressivement des mesures adéquates en vue de mettre de l'ordre dans le secteur des assurances et a même eu recours aux couleurs pour bien réussir sa mission.

C'est ce qu'on évoquera en détail dans l'article qui suivra qui est intitulé : L'assurance un monde de couleurs.

*(Intermédiaire d'assurance à Berrechid)

(1) Abdelwahab Bouhdiba , «Les Arabes et la couleur » article publié dans : Cahiers de la Méditerranée, pp. 63-77, 1980 Sous la direction de Clémence Sugier.

(2) Mohamed Zerhouni, «Le contrôle des entreprises d'assurances au Maroc», édition imprimerie Fédala, 1988.

(3) Abdesalam GUELLAF, « Le contrôle de l'Etat sur le secteur des assurances », Arabian Al Hilal, Rabat, 2eme Edition, 1998, p.91.

(4) Citation de Léo Ferré.

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