Afrique: Le chainon manquant des lits d'urgence dans les hôpitaux

Alors que l'Afrique passe au déconfinement, l'absence de statistiques sur les lits de soins intensifs est inquiétante. L'exemple de l'Allemagne montre que leur nombre est essentiel pour réduire la mortalité.

Connaître le nombre de lits d'hôpitaux dans un pays est facile. L'Organisation mondiale de la santé mais aussi Eurostat, l'Institut européen de statistiques, publient des relevés précis des lits disponibles.

Mais du point de vue statistique, ces chiffres ne permettent pas d'éclaircir la situation face à la pandémie de Covid-19. En effet, les lits d'hôpitaux ne garantissent pas un standard de soins. Ils font du chiffre avant tout.

Même les lits de soins curatifs, une autre catégorie statistique, offrent une vision encore trop large qui ne permet pas d'évaluer le niveau de préparation des différents pays face au nouveau coronavirus.

De ce point de vue, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans un document publié au mois d'avril, exprime l'importance de disposer d'un capital de lits suffisant.

"L'expérience de la Chine et de l'Italie a mis en évidence la nécessité cruciale de garantir une capacité adéquate des lits d'hôpitaux en général et des lits de soins intensifs plus spécifiquement pour faire face à une vague de patients gravement atteints d'une maladie infectieuse", explique l'organisation dans cette étude intitulée : "Au-delà du confinement, les réponses des systèmes de santé à la Covid-19".

L'avantage de l'Allemagne

Pour avoir un tableau plus représentatif de la capacité de riposte, il faut donc resserrer la recherche et s'intéresser aux lits de soins intensifs mais à partir de là, les chiffres sont difficiles à trouver. L'enquête devient plus ardue.

Eurostat n'a pas de données sur cette catégorie pourtant essentielle des lits de soins intensifs. Interrogé sur ce manque, le service de statistiques de la Commission européenne explique que "en raison de problèmes de comparabilité et d'une disponibilité limitée des données, les statistiques sur les lits en unité de soins intensifs n'ont pas été incluses" en tant que catégorie autonome.

Pourtant les sources existent. Une étude datant de 2012 et intitulée"La variabilité du nombre de lits de soins intensifs en Europe" indiquait déjà l'avance prise par l'Allemagne sur ses voisins.

En 2020, au début de la pandémie de Covid-19, la situation n'avait pas changé si l'on en croit l'étude publiée par l'OCDE et reprise par DeStatis, l'Office allemand des statistiques : l'importante réserve de lits de soins intensifs expliquerait que la pandémie a fait moins de morts en Allemagne qu'ailleurs.

"La capacité en lits de soins intensifs était nettement inférieure dans les pays particulièrement touchés par la pandémie de coronavirus: l'Espagne comptait 9,7 et l'Italie 8,6 lits de soins intensifs pour 100 000 habitants", explique DeStatis dans un communiqué.

L'Allemagne pour sa part disposait de 33,9 lits de soins intensifs pour 100.000 habitants.

"Les chiffres montrés dans ce graphique reflètent la situation qui existait avant la crise de la Covid-19", explique toutefois Gaetan Lafortune, de la Division de la santé à l'OCDE. "La plupart des pays qui ont été touchés par la crise ont réussi à augmenter le nombre de lits en soins intensifs pour répondre à l'afflux des patients."

C'est à partir de là que les regards se tournent vers l'Afrique : quel est le nombre d'unités de soins intensifs dans les différents pays ? Est-ce que les systèmes hospitaliers pourront faire face à une vague de contamination qui suivrait les déconfinements en cours ?

Le standard international Niveau 3 USI (unité de soins intensifs) est un protocole de soins qui permet de palier à la défaillance d'au moins deux organes ou de délivrer une aide respiratoire.

C'est ce niveau qui est nécessaire avec des patients gravement atteints par la Covid-19 qui sont en détresse respiratoire.

Mais ce chiffre des lits de soins intensifs reste une énigme et les informations sont rares.

Interrogé, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement ivoirien, Sidy Touré, explique que "le dispositif national est en capacité de pouvoir absorber toute situation en termes d'hébergement des différents cas de maladies signalées".

Mais sans donner de chiffres. Avant d'ajouter : "Voilà ce que je peux dire sur cette question."

Donc pas grand-chose.

Que dissimule l'absence de chiffres?

Le Niger, pour sa part, ne dispose que de 11 lits d'assistance respiratoire et le gouvernement a promis 300 lits supplémentaires dont "il est difficile de vérifier la livraison", selon notre correspondant dans ce pays, Marou Madougou Issa.

Actuellement, le Niger dispose d'une trentaine de lits de réanimation à Niamey, la capitale, dont quatre dans des cliniques privées, 16 lits de soins curatifs à Maradi, quatre à Zinder et 14 lits de soins intensifs au niveau des centres hospitaliers régionaux.

Pour ce qui concerne les machines respiratoires, il y en a onze à Niamey mais aucune dans le reste du pays. 50 seraient en cours d'acquisition.

"Il est très difficile de vérifier la situation sur le terrain car les centres d'accueil sont interdits de visite. Ce sont des données fournies par le ministère de la Santé publique mais il est impossible de les vérifier", ajoute Marou Madougou Issa.

Pourtant, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a demandé des informations aux pays africains. Elle a envoyé il y a quelques semaines un questionnaire détaillé qui aborde des enjeux larges comme la logistique, le personnel soignant, la prévention ou les capacités en laboratoires.

34 Etats africains ont répondu à ce questionnaire et l'OMS en conclut qu'une dizaine d'entre eux seulement disposent d'une préparation suffisante et d'une réponse "adéquate" à la pandémie (Liberia, Côte d'Ivoire, Ghana, Nigeria, Ethiopie, Ouganda, Rwanda, Botswana, Afrique du Sud et Madagascar).

Parmi les questions posées, celle des soins intensifs apparait deux fois.

Premièrement, lorsque l'OMS demande le nombre de lits de soins intensifs existant : mais seuls trois pays répondent en indiquant une valeur : l'Ethiopie (quatre lits), le Liberia (quatre lits) et la Sierra Leone (30 lits).

Enfin, à la seconde question : "Existe-t-il des unités de soins intensifs dans votre pays pour traiter des cas graves de Covid-19 ?", 17 Etats répondent Oui et 17 par la négative. Parmi les pays francophones à avoir répondu Non : le Burundi, le Burkina Faso, la Centrafrique, le Mali, le Niger et la République du Congo.

Ces informations ne correspondent pourtant pas à notre enquête dans ces pays où il existe des lits de soins intensifs même si leur nombre est faible et varie entre dix et quinze.

Le Rwanda affirme posséder cette capacité de soins mais ne donne aucun chiffre. Une attitude qui correspond à l'atmosphère dans le pays où les autorités ont la main sur les chiffres sanitaires et ne laissent rien filtrer. "Même les médias d'Etat, les seuls autorisés à approcher le centre spécialisé de lutte contre la Covid-19, ne publient aucun chiffre", constate une source anonyme à Kigali.

Au Burundi voisin, la même censure d'Etat pèse sur la crise sanitaire et à Bujumbura, en dépit d'un premier mort enregistré, les autorités continuent à remercier la grâce divine d'avoir épargné le pays.

"Dieu nous a épargné du coronavirus et tout le monde vaque à ses occupations sans problème", déclarait fin avril Gaston Sindimwo, premier vice-président du Burundi.

Absence de statistiques

Pour creuser cette question des lits de soins intensifs, la presse est une autre source d'information mais son apport ne fait que confirmer la confusion.

Le média sud-africain News24 avance ainsi, sur la base des déclarations d'un expert médical, que le pays dispose de 1.500 lits de soins intensifs.

Le Premium Times au Nigeria publie pour sa part le chiffre de 350 lits de soins intensifs. Une nette augmentation par rapport à 2017 quand le pays ne comptait, selon un rapport de la société de conseil McKinsey, que 120 lits de ce type.

Tandis que le quotidien kenyan Standard affirme que ce chiffre est de 503 au Kenya.

Mais une étude scientifique intitulée "Capacité des unités de soins intensifs dans les pays à faible revenu", identifiait pour sa part, en 2015, seulement une trentaine de lits de soins intensifs au Kenya.

Ce document, qui a travaillé sur une quarantaine de pays dans le monde, met le doigt sur l'absence de statistiques dans les pays en développement.

"Les pays à faible revenu manquent de lits de soins intensifs et plus de 50% de ces pays ne disposent d'aucune donnée publiée sur la capacité des soins intensifs. La plupart des unités de soins intensifs dans les pays à faible revenu sont situées dans de grands hôpitaux de référence dans les villes", conclut cette étude.

Respirateurs artificiels en commande

Dès lors, une enquête de données sur un sujet où les statistiques n'existent pas se retrouve dans une impasse embarrassante.

Un ultime espoir, représenté par le Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) de l'Union africaine, s'avère décevant. En effet, si le CDC publie des données complètes et quotidiennes sur l'évolution de la pandémie en Afrique, il n'est pas en mesure de donner de chiffre sur les lits de soins intensifs.

"Nous sommes toujours en train de collecter les données", assure Raji Tajudeen, chargé de la prise en charge des statistiques sur la Covid-19 au sein de ce centre.

"Les chiffres sont en constante évolution et je ne saurais vous donner un montant exact. Par exemple, 300 nouveaux respirateurs artificiels viennent d'être livrés aux pays africains", ajoute Benjamin Djoudalbaye, chef de la division communication du CDC.

Cette réponse, certes incomplète, a le mérite de livrer une piste : un lit de soins intensifs contre le coronavirus étant un lit doté d'un respirateur artificiel, connaître le nombre de ces machines revient à connaître celui des structures capables de soigner les cas graves de Covid-19.

Selon les retours que nous ont apportés nos correspondants, au Burkina Faso, sept lits étaient équipés de respirateurs. Il y en a neuf à présent suite à un don de deux respirateurs par la Belgique.

La République démocratique du Congo dispose de 60 appareils mais certains sont en panne.

En République du Congo, on dénombre onze lits de soins intensifs mais seulement quatre respirateurs, tous dans une clinique privée à Pointe-Noire.

Quant au Sénégal, le pays comptait une dizaine de machines respiratoires mais devait réceptionner 59 nouveaux lits équipés de ce type d'appareil, a annoncé début avril Aloyse Waly Diouf, porte-parole du ministère de la Santé et de l'Action sociale.

Quatre prototypes de respirateurs sont par ailleurs en fabrication à l'Ecole polytechnique de Thiès.

Les gouvernements tchadien et centrafricain ont passé des commandes de respirateurs artificiels mais ceux-ci ne sont pas encore disponibles.

0,5 lit de soins intensifs pour 100.000 habitants

Finalement, on conclut cette enquête avec deux certitudes et une question.

La première certitude concerne le lien entre le nombre de lits de soins intensifs et le nombre de morts de la Covid-19. L'exemple allemand montre qu'un nombre important de lits équipés de respirateurs artificiels permet une meilleure prise en charge des malades et une réduction des décès.

"Il y a une grave pénurie en Afrique de structures de traitement pour les cas critiques de Covid-19", a admis l'OMS. Le nombre de lits disponibles dans les unités de soins intensifs ne dépasserait pas 0,5 pour 100.000 habitants, toujours selon l'OMS.

La seconde certitude touche à la faiblesse des chiffres disponibles sur les lits de soins intensifs en Afrique. Ni l'OMS ni l'Union africaine ne sont en mesure d'établir des statistiques fiables ce qui nuit à la visibilité de la riposte face à la pandémie.

Enfin, la question concerne la raison de cette quasi-absence de statistiques. Est-ce une explication technique liée à la difficulté de collecter les données ? Ou est-ce que cela tient à un impératif politique de dissimuler les carences sanitaires de certains pays africains ?

Un parallèle avec le chiffre officiel des malades de la Covid-19 apporte un éclairage. Celui-ci est sous-estimé en raison de la faiblesse du nombre de tests réalisés sur le continent. L'augmentation récente des tests dans un pays comme le Bénin par exemple s'est traduite par un accroissement logique du nombre de cas.

Le directeur du CDC, John Nkengasong, a ainsi admis que, faute de tests, les statistiques ne sont "pas parfaites".

Elles ne sont "pas parfaites" non plus, loin de là, pour les lits de soins intensifs et aux difficultés de rassembler les informations s'ajoute l'opacité des pouvoirs publics qui dissimule la pénurie.

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