Sénégal: Dr Cheikh Sokhna Anta (IUH de Marseille) - « Vivre avec le virus, c'est tout faire pour ne pas être contaminé »

interview

Le Docteur Cheikh Sokhna Anta est l'un des éminents scientifiques sénégalais qui ont travaillé pour plusieurs institutions internationales de recherche. Ce chercheur sénégalais a dirigé deux essais vaccinaux contre la méningite et la grippe et des essais cliniques sur des médicaments antipaludiques.

L'actuel chef d'équipe à l'Institut universitaire hospitalier de Marseille dirigé par le Professeur Didier Raoult, confirme, dans cet entretien, que les scientifiques n'ont pas cerné tous les modes de transmission du coronavirus.

Le scientifique soutient également que le test PT-PCR, malgré sa très haute spécificité et sensibilité, sa fiabilité est de l'ordre de 60-80%. Celle-ci peut décroître pour avoisiner 40-50 % entre 15 et 39 jours post infection.

Tout compte fait, Dr Cheikh Sokhna Anta recommande la combinaison des tests pour détecter, à la fois, les porteurs de virus, ceux qui ont développé une réponse immunitaire et les personnes les plus exposées à une infection. Il partage des conseils pour apprendre à vivre avec le virus.

Docteur, le Sénégal a été cité en exemple, il y a trois semaines, dans la lutte contre la pandémie de coronavirus. Aujourd'hui, le Sénégal fait partie des pays d'Afrique qui ont plus de malades. Comment peut-on l'expliquer ?

En regardant la courbe sur la dynamique du nombre de cas positifs jusqu'au début du mois d'avril, le Sénégal a montré une augmentation régulière, sans emballement, alors que presque tous les autres pays connaissaient une augmentation exponentielle qui commence entre le 30ème et le 35ème jour de l'épidémie.

Il y avait moins de cas au Sénégal que dans les pays européens à la même date après le début de l'épidémie. C'est parce qu'il y a eu au Sénégal une prise en charge très précoce et un isolement systématique des proches des gens identifiés.

Ainsi, les agents ont identifié les contaminations de l'entourage, d'où l'augmentation précoce, là où les autres pays ne faisaient que traiter les cas identifiés.

Les autres pays n'ont pas vu les contaminations de proximité, et ont, en pratique, laissé le virus se diffuser jusqu'à l'explosion comme la France, l'Italie, etc.

Le taux de guérison au Sénégal était supérieur à 50% tandis que celui de létalité (le pourcentage de décès) représentait 1,2%, selon les chiffres officiellement publiés. La pandémie de la Covid-19 avait une sévérité très faible dans le pays.

Malheureusement, cette performance du Sénégal est aujourd'hui gravement menacée par l'accélération des nouveaux cas confirmés et surtout les cas dits communautaires.

Actuellement, les nouveaux cas se sont « multipliés par six » au cours des 30 derniers jours. Chacun de ces cas communautaires possède de nombreux contacts et le gros lot des nouveaux infectés se recrute parmi ceux-ci ; un seul cas communautaire pouvant transmettre le virus à plus de vingt personnes.

Et, rien ne dit que d'autres cas communautaires et plusieurs autres contacts ne circulent pas dans la société, sans qu'ils soient connus par les services de santé à la base.

C'est pourquoi, les autorités sanitaires ont opté pour une détection précoce des cas, dans les régions, en augmentant le nombre de tests, en renforçant les capacités d'alerte, de détection, d'isolement, mais aussi de prise en charge.

Le pays vit donc dans une grande incertitude qui ne peut générer qu'une inquiétude pour les populations et un vrai risque sur leur santé.

Le Président de la République, Macky Sall, à la suite d'autres spécialistes, a invité les Sénégalais à apprendre à vivre avec le virus. Comment vivre avec le virus tout en réduisant les contaminations ?

Les premières mesures prises par le gouvernement du Sénégal ont comme objectif de limiter la propagation du virus, c'est-à-dire d'aplanir la courbe des nouveaux cas. Ce sont des stratégies qui ont d'abord été utilisées en Chine, ensuite en Europe et aux États-Unis.

Et, je pense que c'est nécessaire de le faire pour éviter des périodes critiques, avec une augmentation exponentielle des cas, avec des structures sanitaires débordées de cas graves qui nécessitent des soins intensifs.

C'est pourquoi, scientifiquement, je ne peux pas comprendre ces mesures d'assouplissement prises récemment par le gouvernement.

Par contre, sur les plans économique, social et religieux, ça peut se comprendre parce que ça peut permettre plus de liberté aux acteurs du secteur informel par exemple. Il faut dire aussi que ces mesures de restrictions, qui concernent tous les Sénégalais, ont un coût faramineux.

Des secteurs de l'économie sont paralysés, les échanges commerciaux dégringolent, le chômage s'envole.

Apprendre à vivre avec le virus, c'est être conscient que le danger (le virus), l'ennemi est là, partout. Il faut faire attention, prendre toutes les précautions pour ne pas être contaminé et ne pas propager le virus (donc respecter les mesures barrières, le port du masque... ) ; mais c'est mieux que « vivre avec le virus » qui consiste à laisser le virus circuler et contaminer la population et les plus solides vont survivre.

Quelle est le rôle que les populations doivent jouer dans cette croisade ?

Avant de parler de la place de la population, le ministère de la Santé doit faire passer maintenant des messages clairs, simples et correspondants à la compréhension des populations.

En réalité ; beaucoup de personnes ont peur de se signaler pour ne pas affronter, avec leurs familles et leurs entourages, la stigmatisation et le confinement à l'hôtel.

Certains vont même jusqu'à rejeter les traitements ou sont incrédules par rapport aux résultats positifs de leurs tests.

C'est le cas de Touba où des vidéos circulent où les gens ne croient plus à la maladie car ils disent « on te donne juste qu'un1/2 comprimé, à manger, à boire, on sent rien... , tout ça c'est de la politique... », parce que la létalité n'est pas spectaculaire comme Ébola ; beaucoup ne la prennent pas au sérieux et aussi le fait que certains soient asymptomatiques n'est pas une chose facile à comprendre pour beaucoup.

C'est pourquoi, il faut mobiliser les leaders locaux qui sont écoutés au sein de leurs communautés (chefs religieux, chefs de quartier, bajénou gox (marraines de quartier) pour mieux les sensibiliser d'abord sur le caractère banal de la maladie (sans symptômes), ensuite sur le caractère très contagieux et enfin sur le caractère mortel de la maladie, surtout chez les personnes âgées.

Une stratégie de communication intense doit être déployée dans les quartiers et les villages pour convaincre les populations d'adopter les bons comportements.

La population doit s'approprier toutes les mesures de lutte contre cette maladie qui est tout à fait nouvelle chez l'homme avec des symptômes bénins et graves qui peuvent évoluer très soudainement.

On peut aussi être porteur asymptomatique et disséminer activement le coronavirus autour de soi.

C'est pourquoi la stratégie du « restons chez-nous » ou se confiner est efficace contre ce virus. Les populations doivent être la première défense contre les transmissions communautaires.

Ce sont elles qui doivent s'auto-discipliner en premier et respecter les mesures barrières. Car, aujourd'hui, le pays est mobilisé pour la bataille contre le coronavirus.

Chaque citoyen doit s'engager et se dire qu'il lui revient de servir de barrière à la maladie, en portant systématiquement un masque et en respectant les normes de distanciation physique.

Chaque famille, chaque communauté de quartier doit être à l'avant-garde de la lutte et signaler très vite les cas suspects aux structures de santé si les personnes concernées refusent de le faire.

Au regard des infections qui touchent des milliers de personnes à travers le monde en un temps si court, est-ce que les scientifiques ont finalement cerné tous les modes de transmission ?

Pas du tout ! Cette maladie est tout à fait nouvelle chez l'homme avec des symptômes bénins et graves qui peuvent évoluer soudainement. On peut aussi être porteur asymptomatique et disséminer activement le coronavirus autour de soi.

Il a été démontré que le coronavirus se propage à travers des postillons de salive, de toux ou d'éternuements, autrement dit, par contacts rapprochés avec des personnes infectées.

C'est pourquoi il est déconseillé de faire la « chaleureuse » et fameuse poignée de mains et les accolades ou embrassades habituelles.

Les scientifiques vont continuer à apprendre et à mieux comprendre la transmission de cette maladie et continuer à adapter les mesures préventives contre la Covid-19 en fonction des nouvelles connaissances.

Quelle position les pays d'Afrique doivent avoir face à des essais thérapeutiques et vaccinaux ?

Les médicaments que nous consommons tous les jours en Afrique, ceux que nous achetons dans les pharmacies prescrits par ordonnance, les vaccins qui figurent sur nos carnets de vaccination, y compris ceux de nos enfants sont issus d'essais cliniques pratiqués sur des humains.

Les protocoles pour les essais cliniques sont précédés d'une série de précautions éthiques et déontologiques dont les manquements entraînent l'interdiction ou l'arrêt des essais.

Je faisais partie des 15 personnes ressources pour ne pas dire experts pour mettre en place, à partir de 2000, le comité d'éthique du Sénégal.

La quasi-totalité des pays africains sont dotés de comités d'éthique qui étudient, valident ou s'opposent aux essais qui concernent leurs populations. Il faut le reconnaître, des failles existent, l'histoire coloniale est riche de campagnes de vaccinations sauvages et d'essais malheureux.

Des risques subsistent sur les plans éthique et humain, mais l'Afrique n'est pas, ni de près ni de loin, la cible privilégiée des essais cliniques à ce jour. Des milliers d'essais cliniques sont effectuées tous les ans dans le monde.

Je peux donner comme exemple les essais cliniques initiés en 2017 ; le pourcentage de participation par continent est de 57 % pour l'Amérique du Nord, 38 % pour l'Europe, 27 % pour l'Asie et 8 % pour l'Afrique.

L'Afrique subsaharienne est la partie du monde la moins sollicitée pour les essais cliniques. L'Afrique est très peu présente dans ce registre de la recherche clinique et cette marginalisation du continent vis-à-vis de la participation aux avancées de la science n'est pas acceptable et les africains doivent se remobiliser pour que le continent ait une part plus importante à la production de la connaissance.

Je donne l'exemple de la faible participation des pays à ressources limitées au grand essai clinique « Solidarity » lancé par l'Organisation mondiale de la santé (Oms) dans la réponse à la Covid-19 dans 30 pays, avec un seul pays africain qui y participe, et c'est l'Afrique du Sud.

D'autres essais impliquent petit à petit des pays africains, comme le Sénégal, le Burkina Faso autour de l'association de la chloroquine avec d'autres molécules.

Dans le passé, j'ai dirigé deux essais vaccinaux contre la méningite et la grippe et des essais cliniques sur des médicaments antipaludiques, le paludisme.

Où en est-on avec la recherche ?

Je rappelle que l'Afrique participe à hauteur de 2% de la production scientifique mondiale. C'est très faible.

En prévision d'une augmentation rapide du nombre de patients Covid-19, en particulier sur le continent africain, l'Oms exhorte les pays à accroître leurs capacités de recherche qui varie d'un pays à l'autre.

La situation de l'Afrique est critique avec le niveau très bas de la plupart des pays en ce qui concerne les capacités de dépistage.

La recherche au Sénégal produit des résultats, mais ce n'est pas suffisant. L'État a fait beaucoup d'efforts dans la création de nouvelles universités et d'écoles supérieures, mais il faut les accompagner par une recherche de qualité au sein des universités en créant des structures de recherche, des unités de recherche, etc.

Si vous visitez le site américain www.expertscape.com qui classe les chercheurs dans le domaine biomédical, vous trouverez que la recherche au Sénégal doit faire beaucoup d'efforts en termes de publications.

Concernant la recherche pour la riposte contre la Covid-19 au Sénégal, le ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation a créé l'Observatoire des sciences, des techniques et de l'innovation pour la riposte contre la Covid-19 qui pilote une Task force.

Cet espace donne la possibilité aux chercheurs de proposer des projets de recherche pour mieux participer à la riposte et nous attendons la suite à donner pour le financement des projets retenus par le ministère.

En plus, le ministère de la Santé et de l'Action sociale a aussi mis en place une commission de recherche et des aspects qui vont accompagner le comité national de gestion des épidémies en proposant des actions de recherche pour la lutte contre la Covid-19.

D'une manière générale, quelle est la marge d'erreurs des tests virologiques ou tests de diagnostics rapides ?

La stratégie de lutte contre la pandémie de Covid- 19 qui ébranle nos sociétés passe nécessairement par une intensification des tests de détection de l'infection. Les déconfinements posent le défi de la prévention de nouvelles flambées épidémiques.

C'est pourquoi, il sera vraisemblablement nécessaire de combiner deux types de tests. Les tests permettant d'identifier les individus porteurs du virus et les tests identifiant les individus ayant développé une réponse immunitaire contre le virus. La combinaison de ces tests permet d'identifier trois catégories d'individus.

Les individus non infectés, ne présentant ni virus ni réponse immunitaire et qui sont donc susceptibles d'être infectés dans le futur.

Les individus infectés, positifs pour le virus, qui peuvent disséminer l'infection et doivent donc être isolés. Et enfin, les individus qui ne sont plus infectés et disposent d'anticorps contre le virus.

Ces derniers devraient être, en théorie, résistants à l'infection et pourraient donc circuler et retravailler sans risque pour eux-mêmes ou leurs proches. Nous devons préciser, qu'à ce stade, la qualité et la durée de cette protection n'est pas connue.

La réaction de RT-PCR (reverse transcriptase-polymerasechainreaction), communément appelée dans les médias test Pcr, test nucléotidique ou test moléculaire, permet de détecter, avec une spécificité et une sensibilité la présence dans un prélèvement biologique de l'Arn du virus.

Ce test fut le premier disponible pour diagnostiquer le Sars-CoV-2, car il peut être très rapidement développé sur la base de la séquence du virus. Sa fiabilité dépend de nombreux facteurs.

La qualité du prélèvement est critique. Celui-ci doit être réalisé assez profondément dans les cavités nasales du patient à l'aide d'un grand coton-tige ; ce qui nécessite une bonne maîtrise.

Il a aussi été observé que le virus pouvait être indétectable dans les voies respiratoires supérieures, alors qu'il est présent dans les poumons.

En conséquence, on estime que la fiabilité du test RT-PCR, malgré sa très haute spécificité (≃100 %) et sensibilité, n'est que de 60-80 % pour identifier un individu infecté.

Cette fiabilité décroît avec le temps, car le virus est éliminé par la réponse immunitaire. Elle n'est plus que de 40-50 % entre 15 et 39 jours post infection. Ce pourcentage peut sembler faible, mais il est similaire à celui des tests de détection par RT-PCR du virus de la grippe.

La production d'anticorps spécifique contre le SARS-CoV-2 est détectable à partir de 10 à 20 jours, en moyenne, après le début de l'infection.

Elle offre donc une information historique sur l'infection et permet d'identifier les individus potentiellement protégées contre celle-ci. La réponse immunitaire est, cependant, très variable entre individus.

Au début du mois d'avril 2020, on dénombrait 78 types tests RT-PCR, 13 types tests antigènes rapides, et 101 prototypes de tests sérologiques.

De nombreux tests sont donc actuellement disponibles pour détecter la présence du SARS-CoV-2 ainsi que la réponse immunitaire spécifique contre ce virus.

Aucun de ces tests n'est fiable à 100 %. Mais, s'ils sont utilisés par un personnel médical qualifié et en combinaison, ils permettent l'identification de la majorité des individus infectés et immunisés.

Quels sont les enseignements que des pays comme les nôtres peuvent déjà tirer de cette pandémie ?

Avant de parler de leçons apprises ou enseignements à tirer, aujourd'hui, l'urgence absolue est de sauver des vies. Il faut également permettre aux ménages de s'alimenter correctement.

L'État devrait donc profiter de l'élan du Covid-19 pour mettre sur pied un plan ambitieux de modernisation de toutes les structures sanitaires niveaux (cases de santé, postes de santé, centres de santé, hôpitaux), en les dotant de personnels adaptés, de matériels de protection en nombre suffisant, d'équipements (y compris des ambulances médicalisées), de médicaments, de toilettes, d'eau et d'électricité.

C'est valable pour le renforcement des laboratoires pour un meilleur diagnostic des maladies courantes inconnues ou mal diagnostiquées.

C'est aussi une opportunité historique pour les Africains de mobiliser leurs intelligences reparties sur tous les continents, de rassembler leurs ressources endogènes, traditionnelles, diasporiques, scientifiques, nouvelles, digitales, leur créativité pour sortir plus forts d'un désastre que certains ont déjà prédit pour eux.

Parmi les impacts d'Ébola en Afrique de l'Ouest, on soulignera la mise en place des Centres d'opérations d'urgence sanitaires (Cous) ainsi que les mécanismes de mobilisation rapide des ressources humaines, techniques, financières sur le plan national.

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