Burkina Faso: MACO - L'impossible distanciation

Dans un univers déjà confiné comme la prison, où il faut composer en permanence avec la promiscuité, l'introduction du nouveau coronavirus pourrait avoir un effet désastreux.

A la Maison d'arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), tout comme dans les autres centres pénitentiaires du pays, administration et détenus tentent d'empêcher que la covid 19 franchisse les murs de leur résidence provisoire : «Nioko». Un changement des habitudes qui, pour le moment, a permis de contrer le mal. Constat.

Depuis le 12 mars 2020, soit trois jours après l'annonce officielle des deux premiers cas de la covid 19 au Burkina Faso, une simple autorisation ne suffit plus à vous ouvrir les portes de la MACO. Visiteurs, comme nous en cette fin de matinée, et personnel doivent se plier à une prise de température et un lavage des mains.

Posté à l'entrée, l'infirmier GSP (Garde de sécurité pénitentiaire), Henri Tompoudi, pointe son thermoflash sur le front de tous ceux qui fréquentent le plus grand centre de détention du pays. Toute personne ayant une température d'au moins 38 degrés celsius est systématiquement refoulée.

Notre photographe réussit sans peine cette épreuve, ce qui ne sera pas le cas du journaliste, qui affiche, lui, une température de 38 degrés. De quoi avoir des sueurs froides par ces temps. «Asseyez-vous à l'ombre», conseille le garde en blouse blanche.

Après cinq minutes d'attente, une éternité, à imaginer tous les scénarios, le pire bien souvent, l'infirmier avance avec son arme médicale. Il appuie sur la « gâchette », l'appareil crépite, puis vient le soulagement : «C'est bon, vous pouvez passer», dit-il en pointant l'écran de l'instrument.

Cette fois-ci, 37.2 degrés. Par quel miracle ? Le personnel de santé nous explique que quelques minutes au soleil suffisent à faire hausser momentanément la température corporelle.

C'est pourquoi il s'y prend à plusieurs reprises, trois fois exactement, avant d'interdire l'accès de la maison d'arrêt à tout visiteur qui arrive dans un état fiévreux.

Notre température étant jugée correcte, l'infirmier peut le consigner sur un bout de feuille sur lequel il tient une comptabilité. Il est un peu moins de 11h le 24 avril 2020, 117 hommes et 65 femmes étaient déjà passés devant son thermomètre frontal.

Le cœur léger, nous pouvons nous avancer vers la seconde et ultime étape du dispositif de filtrage : le lavage des mains.

A.B. a été réquisitionné pour veiller à ce que tous ceux qui franchissent les murs de la prison aient les mains bien astiquées. Le détenu nous invite poliment à nous servir des lave-mains à pédale. Dans ce rôle de «Monsieur propre», lui, qui a déjà passé 42 mois en tôle, confie se sentir mieux considéré et utile.

Rosalie Congo arrive les bras chargés d'un sac solidement noué qu'elle a trimbalé depuis l'autre côté de la ville, au quartier Larlé. Du haricot, du riz, du sel, de l'huile ; de quoi faire bouillir la marmite plus d'une fois derrière les barreaux.

«C'est pour mon fils qui est incarcéré ici », indique la sexagénaire, avant de se soumettre aux mesures sanitaires. Le sac de victuailles, lui, est pulvérisé avec un désinfectant avant de passer entre les mains gantées de deux GSP pour la fouille.

Rosalie Congo ne pourra ni remettre main à main son présent à son fils, ni même prendre ses nouvelles. Depuis le 19 mars dernier, les visites aux prisonniers dans les établissements pénitentiaires sont interdites selon une décision du ministre de la Justice.

Derrière son cache-nez, la visiteuse confie sa tristesse mais comprend la mesure. «C'est pour le bien de tous. On prie Dieu afin qu'il nous préserve de cette maladie », formule-t-elle.

Sur le pied de guerre

Avant même la prise de directives au niveau central, à la MACO les choses sont allées encore très vite. « Les détenus constituent une population vulnérable en temps de pandémie », analyse le directeur de la prison, Claude N. Ouédraogo.

«C'est un milieu où il y a surpopulation, ce qui veut dire qu'il y a un contact permanent entre les détenus.

Même si on leur demandait de maintenir entre eux une certaine distance, ils ne le pourraient pas. Ils sont dans des cellules collectives. Si dans une cellule de 5 personnes on doit en mettre 10, vous voyez que cela crée davantage de risques.

Et comme c'est un milieu défavorisé, ils se partagent la cigarette, ils mangent ensemble. C'est très difficile de respecter les mesures de distanciation sociale préconisées par les autorités», note avec regret le biologiste de formation.

La pandémie peut donc trouver dans les geôles un terreau fertile et risque de s'y propager «plus rapidement qu'en milieu extérieur», s'inquiète, quant à lui, le directeur de la santé et de l'action sociale, le Dr Karim Traoré, évoquant l'urgence de barrer la route à la sale bête du nouveau coronavirus.

Fort de ce constat, le premier responsable de la MACO a convoqué dès le 10 mars une réunion avec les chefs de service, suivie d'une seconde rencontre avec la commission d'application des peines.

Ces deux concertations ont permis d'édicter les nouvelles mesures, depuis en vigueur, et de dégager un budget pour l'achat du matériel de première nécessité, notamment les bavettes pour le personnel, des lave-mains et des solutions hydro-alcooliques pour l'usage général.

Ayant fait la ronde des différents quartiers pour une tournée de «sensibilisation», Claude Ouédraogo se félicite que les pensionnaires aient pris eux-mêmes conscience du danger qui les guette : «Ils suivent la télé, écoutent la radio et savent qu'ils sont vulnérables. Eux-mêmes nous approchent pour souhaiter qu'on puisse tenir compte de leur vulnérabilité », souligne-t-il.

Certains pensionnaires se sont spontanément dotés de masques de protection et les corvéables, ces petites mains au service de l'administration, en ont, eux, reçus gracieusement.

Double peine

Accroupi devant un colis qu'il farfouille pour s'assurer du contenu, V.A. porte un cache-nez. «Il y va de notre santé », déclare-t-il dans sa tenue orange.

Mais s'il y a une mesure qui passe difficilement chez lui comme chez beaucoup de ses codétenus, c'est bien l'interdiction du parloir qui accentue l'isolement des prisonniers. «Ça crée plus de souffrance », déplore celui qui n'a plus humé l'air frais de la liberté depuis 2014.

Joanny Zoma, le responsable du service social de la MACO souligne que cette interdiction des visites est une double peine pour les pensionnaires. «Le détenu a besoin d'avoir un lien avec la famille pour supporter la détention.

Si ce lien est coupé et qu'il n'arrive plus à communiquer avec ses parents, ses proches et amis, il est condamné psychologiquement d'une manière ou d'une autre parce qu'il se demande constamment comment se portent ses proches», explique-t-il.

Car avec ce qu'ils entendent dans les médias et la psychose ambiante, les détenus semblent s'inquiéter plus du sort de leurs familles que de leur propre sort. «Tous les jours, on entend que le nombre de malades augmente, qu'il y a des morts, ça fait vraiment peur.

On se dit qu'on est plus en sécurité en prison que dehors», se console un détenu. Tous les ponts avec l'extérieur ne sont pas pour autant coupés, les pensionnaires du centre de détention pouvant continuer à recevoir des colis de l'extérieur et maintenir un contact téléphonique.

En effet, ils ont droit chacun à environ 5 mn d'appel par semaine, de quoi entendre à l'autre bout du fil une voix réconfortante et tromper un tant soit peu la solitude.

Privés de visite, les habitants de « MACO-ville » sont aussi privés de cultes comme dans le reste du pays. A l'heure de la grande prière ce vendredi, point d'appel du muezzin momentanément en chômage technique.

Ça fait également des jours que les bancs des églises protestante et catholique attenantes n'ont plus accueilli de fidèles. Il faut donc trouver des alternatives pour entretenir sa foi, comme accorder plus de temps à la lecture de la Bible ainsi que nous l'apprend un pensionnaire de nationalité étrangère.

Il ne reste plus dans ces conditions que le sport pour... s'évader. Mais même là, les séances d'aérobic ont fait les frais de l'interdiction des regroupements de plus de 50 personnes et les GSP sont exclus des activités sportives qui ont survécu, le football et la marche, entre autres. Mais difficile en prison de respecter scrupuleusement cette fameuse règle des 50.

L'impossible distanciation

A l'entrée de l'air de repos du Grand bâtiment, une dizaine de policiers, tous cachés derrière des masques, font le guet. Le solide portail s'ouvre et on est comme transporté dans un autre monde.

Environ 500 prisonniers confinés en un seul lieu. Une gigantesque cour de bavardage où on tient la causerie en petits comités ça et là, généralement à l'ombre d'arbres ou d'abris faits de bric et de broc.

De petites boutiques gérées par la MACO proposent du tout à cette clientèle un peu particulière, ce qui donne à l'endroit des allures de marché où on peut payer de quoi casser la croûte et griller une clope autour du thé.

Avec ce beau monde qui se serre tel dans une boîte de sardine, la distanciation sociale est tout simplement impossible à appliquer.

4 détenus dans le lot ont été désignés pour faire partie du comité d'hygiène. Ces comités qui existent depuis 2017 et qui étaient chargés initialement de veiller à la propreté de l'univers carcéral, ont été reconvertis à la faveur de la riposte contre la covid 19.

Ses 6 ans derrière les barreaux font de C.K. un vétéran. Avec les trois autres, ils s'assurent que chaque occupant du Grand bâtiment se lave les mains à chaque sortie ou entrée de leur lieu de détention et que tout le monde éternue dans le pli du coude comme recommandé par les autorités sanitaires.

Des mesures qui sont désormais connues de tous et que leurs codétenus, à l'en croire, ne trouvent pas d'inconvénient à appliquer, connaissant leur nécessité.

Le chef de poste, Marcel Dabilgou, note la difficulté pour les gardes de toujours respecter la distance d'un mètre avec les prisonniers, au moment des fouilles par exemple.

Pendant que nous échangions avec les membres du comité d'hygiène, des détenus se sont approchés spontanément, les index pointés vers le ciel. Ils veulent s'exprimer. Empêchés par leurs gardiens, nous ne saurons pas, lors de ce reportage fait sous bonne garde, ce qu'ils tenaient tant à nous dire.

Au Bâtiment annexe qui abrite le plus grand contingent de prisonniers, c'est aussi l'impossible distanciation. Un couloir obscur, une pièce tout aussi faiblement éclairée, nous sommes dans une cellule de détention.

Entre les effets d'habillement, les sacs de céréales, règne un joyeux bazar. L'odeur d'une cigarette que quelqu'un a dû précipitamment écraser agresse les narines. L'un des occupants de la cellule, assis sur une natte, torse nu soupire : «Nous sommes 12 ici».

Et sans lâcher son chapelet de prière auquel il s'accroche comme un ultime recours. «Tu vois ce coin, les gens y dorment à 4 », lâche-t-il en pointant du doigt et en faisant savoir qu'il leur est impossible de respecter un minimum d'écart entre eux.

Le taux d'occupation à la MACO est estimé à plus de 180% et des cellules construites pour accueillir 8 personnes en abritent généralement une dizaine.

Pour désengorger les prisons, à l'heure où on prône l'éloignement entre individus pour contrer le virus à couronne, le chef de l'Etat a accordé le 2 avril dernier une remise totale de peine à quelques 1207 prisonniers. A la MACO, ce sont plus de 300 pensionnaires qui ont sauté de joie à l'annonce de la mesure.

«Lorsqu'on a appris la nouvelle, on était très content et certains avaient déjà même fait leurs bagages», s'enthousiasme un « gracié ». Une joie qui s'est muée en impatience puisque la décision n'était toujours pas entrée en vigueur au moment de notre passage. L'attente était de plus en plus longue.

L'ensemble des mesures anticoronavirus qui ont fait l'objet d'une note du directeur général de l'administration pénitentiaire a pour le moment réussi à faire barrage à la pandémie. Aucun cas positif n'a été enregistré pour l'heure dans les 29 établissements pénitenciers du pays.

Pour ce qui concerne la MACO, entre le 12 mars et le 20 avril, plus de 11 000 contrôles de température y ont été effectués.

«Ce screening a permis de renvoyer plusieurs visiteurs qui se sont présentées en ces lieux avec une fièvre. «Si ce dispositif n'avait pas existé, il n'est pas exclu que parmi ces personnes il y eût des gens qui fussent porteurs du virus », se félicite le Dr Karim Traoré.

Mais la stratégie mise en place, reconnaît-il, est loin de garantir une protection infaillible contre la maladie et on se prépare déjà au pire à travers des simulations.

Plus de: L'Observateur Paalga

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