Congo-Brazzaville: Rolf Nguié Mien - « En 2003, l'Olympique de Marseille me voulait »

interview

Pur produit du mwana-foot brazzavillois, star à l'Interclub et chez les Diables noirs, Rolf Nguié Mien, alias « Bima », nous fait revivre ses années de pelote, sa carrière en Allemagne et les émotions vécues en sélection. Un voyage au cœur du football congolais.

Pour ouvrir la boîte à souvenir de ta carrière, je te propose que l'on se téléporte à Ouenzé, au début des années 90, lors du fameux tournoi Mvouamadé ?

Ha, les tournois Mvouamadé organisés par le coach Henry Endzanga ! Que de souvenirs, c'est le début de mon histoire. Les clubs de pelote de quartiers s'y affrontaient. J'ai été élevé à l'école du mwana foot, à l'Association Jeunesse Malembé de Moukondo, puis à Ruberof, mon club de Talangaï. Ensuite j'ai rejoint Frangama qui était la référence de mwana-foot dans le secteur ndlr : acronyme des rues Franceville, Gamboma et Mayama). C'est ainsi que j'ai connu les Bedel Moyimbouabeka, Richard Botakola, des amis et des co-équipiers que j'ai retrouvés en équipe nationale.

Pour les plus jeunes, peux-tu nous expliquer ce qu'étaient les tournois Mvouamadé ?

C'étaient des tournois inter-quartiers auxquels participaient les clubs comme Lions de Talas pour Talangaï, Framanga pour Ouenzé. On jouait pieds nus, sauf quand on pouvait s'acheter des sortes de souliers noirs fabriqués en Chine, les kounda ébembé, qui coûtaient 1500 francs.

Tu es donc repéré lors d'un de ces tournois ?

Vers mes 16 ans, un ancien des Diables rouges et d'Interclub, Félix Ondono (ndlr : Gambou-Ondono) m'a repéré lors du tournoi André Milongo. Il travaillait à l'hôpital militaire, comme agent civil et connaissait mon père qui était militaire et qui exerçait au service de radiologie. C'était lui qui faisait passer les radios aux joueurs d'Interclub quand ils étaient blessés.

Finalement, c'était un signe du destin

C'était mon destin, mais le vieux Félix a beaucoup fait pour ça. Il a cru en moi et m'a soutenu en payant mes déplacements et en me dotant d'un équipement aux couleurs du club et d'une paire de bottines. Le premier jour, le coach des juniors, feu Nzouta, paix à son âme, me laisse sur le banc avec une dizaine d'autres joueurs. Quelqu'un se blesse, le coach regarde le banc, se dit « le petit est propre » et me fait entrer. Après l'entraînement, il m'a prévenu : « si tu manques le moindre entraînement, j'appelle ton père ». C'est comme ça que mon histoire commence avec l'Interclub.

Tout s'enchaîne vite ensuite...

On s'entraînait au stade d'Ornano, avant que les pros n'arrivent. Un vendredi, nous allions quitter le terrain quand le coach Minga (ndlr : Noël) qui cherchait un joueur pour compléter l'équipe B chez les pros me fait jouer avec l'équipe première. Je me retrouve avec Bongo Guelor, Tsoumou Incertain, Fred Nganga, Ngono Alphonse, Bongo Kalé, Mongo, que des internationaux ! J'étais impressionné, mais j'ai eu la chance que le numéro 6 adverse soit Kombo, un ami rencontré à la pelote devenu titulaire à l'Inter. Ça m'a rassuré, je me suis dit, « s'il a pu, je peux le faire ». A l'époque, je n'avais que la licence amateure mais au foyer du club, les officiers qui m'ont vu jouer ont dit : le petit est bon, il faut qu'il joue avec les pros. Et le coach Minga m'a annoncé que j'intégrais le groupe pro.

Tu as su saisir ta chance...

J'ai aussi eu la chance que les joueurs confirmés m'encadrent pour arriver au haut niveau. Ils m'ont poussé à travailler, à ne pas me reposer sur mon seul talent. Le président de l'époque, le colonel Gérard Ebami-Sala, que vous connaissez bien aux Dépêches de Brazzaville, m'a aussi beaucoup soutenu. C'était notre papa, qui nous accueillait à n'importe quelle heure, il prenait soin de nous. Beaucoup de joueurs sortaient du mwana-foot avec une belle réputation. Mais ensuite, pour confirmer, il fallait travailler dur.

Ensuite, tu gravis les échelons puisque tu fais ta place...

Il y a d'abord la saison 1994 que je débute fort, mais le championnat a été interrompu par les tensions à Brazzaville. A l'époque, on jouait au centre sportif de Makélékélé, au stade Marchand, parfois au stade Eboué. Ensuite, la saison suivante s'est jouée à Pointe-Noire. Nous étions qualifiés pour la Coupe de la CAF, où nous avons atteint la demi-finale.

Alors que tu brilles au Congo, en club et en sélection, les portes de l'Allemagne s'ouvrent en 1997 :

A l'époque, nous avions effectué plusieurs stages en Italie avec la sélection nationale, grâce au président de Munispor, l'Italien Angelo Cavozza. Il faisait l'intermédiaire pour plusieurs clubs italiens dont Vincenza, alors en Série A. Ainsi il est venu plusieurs fois rencontrer mon père pour que j'aille en Italie. Mais moi, c'est l'Allemagne qui me tentait, car je savais qu'avec ma technique et ma discipline, j'allais fonctionner. Mon manageur historique, Alexandre Mbouéya, qui avait fait ses études en Allemagne, a fait venir des amis allemands à un match. L'un deux a dit « le numéro 10 est bon » et a prévenu le staff de Karlsruhe. En février 1997, j'y ai passé un test concluant.

De l'équipe réserve à ton premier but, ton acclimatation a été rapide à Karlsruhe.

Grâce aux stages en Italie, je n'avais aucun complexe. Juste après, les dirigeants m'emmènent voir la réserve et me demandent ce que j'en pense. Je leur réponds : « Cette équipe n'est pas à mon niveau ». Mon entraîneur m'a pris pour un vaniteux, mais trois mois après mes débuts en réserve, il m'a dit : « Rolf, tu avais raison ». Et me fait signer pro. Mon premier but date du 11 novembre 1998, contre Cologne... où j'ai ensuite joué entre 2004 et 2006. Entre temps, je suis passé à Francfort, où je me suis le plus épanoui. J'ai même réussi à faire un peu oublier Jay-Jay Okocha (ndlr : parti en 1996) aux supporteurs du club. De belles années.

Penses-tu que ta carrière aurait être encore plus belle ?

Je suis fier de mon parcours, mais effectivement, il aurait pu être encore plus beau. J'ai souvent joué dans des clubs qui luttaient pour le maintien. Certains choix de carrière ne m'ont pas aidé : en 2003, l'Olympique de Marseille me voulait, un recruteur était venu me voir plusieurs fois. Il venait en jet privé jusqu'à l'aéroport de Baden-Baden, puis on avait discuté. Il y avait aussi Stuttgart qui me voulait, mais j'ai choisi Fribourg, car le club était entraîné par Volker Finke, qui m'avait fait beaucoup de promesses... non tenues. Peut-être qu'en allant à l'OM, ça aurait changé ma carrière. Je crois aussi que le manque d'exposition du Congo n'aidait pas les internationaux en Europe : les Camerounais, les Nigérians et les Ghanéens avaient davantage la cote.

Te souviens-tu de tes débuts en équipe nationale ?

C'était l'année des Jeux Africains à Harare et feu le coach Memy, paix à son âme, est limogé un peu avant la compétition. Le coach Minga, entraîneur de l'Inter, le remplace et m'intègre au groupe avec deux autres Intéristes : Alain Padi et Dany Dengaki. Malgré l'élimination dès le premier tour, j'avais fait de bons matches et ce qui m'a ouvert les portes de la sélection A.

Tu fais partie de la génération qui a disputé la CAN 2000. As-tu un souvenir ou un fait marquant à nous raconter ?

La CAN, 2000, c'est loin. Mais je me souviens d'une anecdote après le match nul face au Nigeria, durant lequel le « petit Congo » avait tenu en échec les grands Super Eagles. Nous ne pouvions pas sortir du stade à cause des supporteurs locaux, très mécontents du résultat. police nous a escortés ! Mêmes les Nigérians avaient refusé d'échanger les maillots au coup de sifflet : ils étaient vexés. Mais je me souviens d'un grand match d'Oscar Ewolo, qui découvrait le niveau international, au marquage d'Okocha.

La défaite de Khartoum, en octobre 2008, sonne la fin de ta carrière.

J'aurais aimé finir sur une CAN, ma deuxième. J'étais déçu pour le Ministre Odzoki qui s'était beaucoup impliqué pour remettre de l'ordre autour de cette équipe. Je ne venais plus en sélection depuis quelques années à cause de problèmes internes. Avec le coach Todorov, ils avaient su me convaincre de revenir. Alors qu'un nul aurait suffi, on nous a volé notre rêve avec l'arbitrage « maison ». Je me souviens aussi que Prince Oniangué avait fait de la fièvre après le match. Heureusement sa mère, qui gérait sa carrière, était là pour s'occuper de lui. Je crois aussi qu'Oscar Ewolo s'était tordu la cheville.

Quel était ton ADN footballistique ? Et ton dribble préféré ?

Ma signature, c'était la passe, ma force, cétait le un contre un, la pénétration. Déjà à la pelote, je me distinguais par le dribble, j'aimais provoquer les défenseurs, les harceler. Si je ne passe pas la première fois, je réessaye... Adolescent, je me levais à 5 heures du matin pour aller « faire les montagnes », pour courir dans les dénivelés. Quand les gens se réveillaient, moi je revenais en sueur. Ça m'a beaucoup servi dans ma carrière, car j'avais l'explosivité.

Mon dribble préféré ? l'enchaînement intérieur-extérieur. Il y a une vidéo d'un but avec Rot-Weiss Essen qui le montre bien : je fixe le défenseur avec un intérieur-extérieur du droit et j'enchaîne une frappe enroulée dans la lucarne.

Lors de notre dernier entretien, tu étais entraîneur-joueur au SSV Merten en 5e division. Où en es-tu aujourd'hui ?

Effectivement, j'ai terminé ma carrière de joueur à Merten, en juillet 2018. Le club voulait que je poursuive dans le staff, mais j'ai préféré me consacrer momentanément au parcours de mon fils qui évolue chez les U10 du Bayer Leverkusen. Il a trois entraînements par semaine et des tournois à l'étranger. A partir de 11-12 ans, il fera les déplacements avec le bus du club. Je pourrai alors me libérer et consacrer mon temps à ma reconversion.

Donc, on peut espérer voir un jour Rolf Nguié Mien à la tête d'une équipe congolaise ?

J'ai déjà passé mes diplômes d'entraîneur. Je veux pouvoir rendre au Congo ce qu'il m'a apporté, je sais ce que je lui dois.

Août 1997, le Congo frôle une qualification historique au Mondial 1998

Alors que les Diables rouges préparent, à Pointe-Noire, la 5e journée des éliminatoires pour le Mondial 1998, la guerre éclate le 5 juin à Brazzaville. Malgré l'inquiétude et l'angoisse, les Diables rouges battent la RDC 1-0 et joueront la qualification à Johannesbourg contre les champions d'Afrique en titre : « Reparti en Allemagne pour le début de saison, je reviens pour le match de Johannesburg, que l'on perdra 0-1. Au coup d'envoi, alors à égalité de points avec les Bafana, un nul aurait suffi pour aller à la Coupe du monde en France. Les conditions étaient difficiles. Je pense que sans les événements de juin, nous serions allés en France et on aurait joué contre les Bleus de Zidane »

Bima !!

Nianga, un ancien de l'Interclub m'a baptisé ainsi. A l'époque, Pépé Kalé chantait « Bima, bima », c'est-à-dire « quand on chasse les démons ». Quand j'avais le ballon dans les pieds, le public scandait « Bima, bima » pour me demander de travailler le défenseur adverse. Ça voulait dire « fais lui les choses, humilie-le, fais nous plaisir ». C'était un peu angoissant pour l'adversaire.

CARA, le club familial

La famille Nguié Mien supportait historiquement CARA. Rolf y évolue donc en juniors, mais « Roger Malonga, le coach d'alors, ne me prenait pas au sérieux. Je le croise souvent et je le charrie gentiment : « c'est à cause de toi que je n'ai pas fait carrière dans mon club préféré ». Finalement, je suis reparti jouer à Frangama »

Un aîné nommé Lato

Mon frère aîné était plus fort que moi. Son sobriquet était Lato, comme le grand joueur polonais (ndlr : Grzegorz Boleslaw Lato, meilleur buteur du mondial 74 avec 7 buts). Mais j'étais davantage travailleur que lui.

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