Tunisie: Sara Limam Masmoudi, présidente de la Chambre syndicale nationale des industries pharmaceutiques (Cnip) - "L'industrie du médicament connaîtra une ère différente"

interview

Anticiper les perturbations d'approvisionnement en matières premières, s'organiser en période de confinement total pour assurer un fonctionnement normal de la production, ravitailler le marché local d'une manière continue, sans interruption en temps de crise, etc.

Les enjeux auxquels fait face l'industrie pharmaceutique depuis le début de la pandémie de coronavirus sont de taille. Mais cette crise est porteuse d'opportunités importantes qui se profilent désormais à l'horizon. Sara Limam Masmoudi, présidente de la Cnip, nous en parle plus dans cette interview.

Comment l'industrie pharmaceutique s'est-elle jusque-là comportée face à la crise du coronavirus ?

La première période était la plus difficile. Les sollicitations étaient très fortes. Il y avait une pression qui ressemblait un peu à celle qui a eu lieu, au début de la crise, sur les produits alimentaires, et qui était alimentée par la crainte d'une pénurie de médicaments dans les pharmacies. Au début, cette forte pression sur les achats a coïncidé avec le couvre-feu et par la suite avec le confinement. C'était également une période où on devait gérer nos ressources humaines puisque d'un côté on était appelé à réduire le nombre des employés présents dans les unités de production, de l'autre on devait protéger les personnes à risque qui étaient appelées à rester chez elles.

Donc nous devions nous organiser de façon à répondre aux besoins en production, surtout avec l'arrêt du transport en commun. Nous avons également pris les précautions nécessaires avant même la mise en place par les autorités compétentes des protocoles sanitaires, nous avons travaillé sur un protocole qui porte sur les mesures à prendre en cas de contamination ou de soupçons de contamination au Covid-19. Sur un autre plan, nous avons également des problèmes au niveau de l'approvisionnement. En effet, ce qui était important, c'est que nous avons pu anticiper les perturbations d'approvisionnement sur le marché international. Dès l'apparition de l'épidémie en Chine, on a prévu depuis le mois de janvier qu'il va y avoir une forte perturbation au niveau des achats des matières premières parce que, rappelons-le, 80% des matières premières nécessaires à la fabrication des médicaments sont produites en Chine et en Inde.

Est ce qu'il y a toujours des problèmes d'approvisionnement en matières premières ?

Quand la Chine a fermé ses frontières, il a fallu changer le régime de la matière première. Ce n'est pas une chose que l'on fait librement: on est obligé d'avoir des accords, à cet effet, donnés par le ministère de la Santé. A ce titre, la réactivité du ministère par rapport aux besoins du secteur était vraiment quelque chose d'excellent et inattendue. Le ministère de la Santé prestait les services en ligne, tout se faisait à distance via les courriers électroniques et les fonctionnaires continuaient à travailler hors horaires administratifs. Les accords ont été octroyés assez rapidement. Ce qui nous a permis d'anticiper et de changer de fournisseur quand c'était nécessaire. Donc, quand la Chine a fermé ses frontières, on a fait un switch vers l'Inde et vice-versa. La nécessité était devenue autre.

Le problème ne consistait pas vraiment à trouver des fournisseurs, mais il est devenu une question de logistique. Toutes les liaisons internationales, qu'elles soient maritimes, aériennes ou terrestres, se sont arrêtées. Et cela a eu un impact assez dur puisque les prix du transport et de la livraison sont devenus exorbitants. Aujourd'hui, il y a moins de pression sur les matières premières et les choses commencent à rentrer dans l'ordre. Les problèmes logistiques demeurent assez importants. Si on est en train de se diriger vers l'accalmie mondiale, on ne devrait pas avoir de soucis dans la période à venir. Dans le cas contraire et dans le cas où l'Inde ne reprendrait pas le travail (parce que l'Inde a prolongé son confinement jusqu'à la fin du mois), on pourrait avoir des problèmes. Mais, je pense que la situation épidémiologique de par le monde est relativement maîtrisée.

Comment la demande, que ce soit au niveau du marché local ou des marchés d'exportation, a-t-elle évolué durant la crise ?

La première période, comme je l'ai déjà dit, il y a eu beaucoup de pression. Jusqu'à la fin du mois de mars, on a noté une augmentation de 23% de nos chiffres. Ce qui pourrait être positif mais cela a été fait dans la douleur. On a enregistré une baisse de 50% au mois d'avril et pour le mois de mai, je pense qu'on s'attend à une baisse de 40%. Il ne faut pas oublier qu'il y a eu une baisse de la consultation médicale, les médecins n'ont pas travaillé, les patients ont cessé de consulter et c'est toute la chaîne qui s'est grippée. Par contre, là où le bât blesse c'est au niveau des exportations. En effet, durant la première période de la crise, où il y avait un flou total par rapport à l'évolution de la situation épidémiologique, le secteur a décidé de ne pas prendre des risques puisqu'on ne sait pas comment va se comporter la production de la matière première.

On a donc décidé, par précaution et à l'unanimité, de garder les produits pour le marché local. Bien entendu, cette phase est révolue. Les exportations ont atteint des niveaux très bas, en l'occurrence une baisse de 70%. En contrepartie, la demande extérieure est très importante, si la logistique suit, est-ce qu'on pourra rattraper ce manque à gagner? La Libye est un marché important pour nous. Il semble que les autorités tunisiennes vont permettre les livraisons terrestres. On a des échos positifs et on est confiants. Il est possible qu'à partir du mois de juin il y ait une forte reprise de la demande extérieure et que les exportations partent à la hausse. Je pense que le mois de juin devrait être le point d'inflexion pour une bonne reprise de l'industrie pharmaceutique.

Plusieurs experts économiques mettent l'accent sur le rôle clé que peut jouer l'industrie pharmaceutique dans la relance économique après la crise du Covid-19, puisqu'il s'agit d'un secteur compétitif qui peut tirer avantage d'atouts de la proximité et du voisinage par rapport à l'Europe. Comment voyez-vous le futur de cette industrie après la crise du coronavirus ?

Le coronavirus sera porteur d'opportunités. En effet, l'Europe a beaucoup souffert durant cette crise. Elle a fait les frais de la délocalisation qui a été faite à deux niveaux, en l'occurrence la production de médicaments et celle de la matière première.

Elle a complètement allégé ses actifs industriels en termes de production de médicaments et de principes actifs. Nous pouvons travailler sur plusieurs axes pour saisir l'opportunité qui nous est offerte. Le premier axe consiste à travailler pour l'Europe parce qu'elle ne pourra pas, à mon avis, remettre en place, dans un temps court, les actifs qu'elle a abandonnés pendant des années. Par contre, elle va chercher la proximité, pour ce faire. Cela ressemble à ce qui a été fait, à un moment donné, pour le textile et il y a de fortes chances que cela se reproduise pour l'industrie du médicament. Le deuxième axe, c'est de travailler sur le développement d'une industrie de fabrication de matière première qui est inexistante en Tunisie.

Je pense qu'à ce niveau-là, nous avons une opportunité, et nous pouvons nous tailler une part dans cette industrie accaparée par la Chine et l'Inde (80% de la production mondiale des matières premières). C'est une industrie chimique qui n'est pas compliquée. Seul hic, c'est que la fabrication de la matière première pourrait ne pas être compétitive du tout, puisqu'il s'agit de faibles quantités produites. Mais c'est un choix stratégique. Les pays qui veulent s'affranchir de la dépendance à ce monopole mondial doivent accepter les conséquences de ce choix, à savoir un prix élevé de la matière première. Ce sont des opportunités pour l'industrie pharmaceutique. Je pense que le secteur de la santé d'une manière générale, et plus particulièrement l'industrie des médicaments, vont connaître une ère différente.

Mais cela nécessite la mise en oeuvre de réformes qui doivent être opérées au sein du secteur.

Effectivement, il y a plusieurs fronts sur lesquels il faut travailler. Il y a tout d'abord un sujet assez problématique qui est la situation de la Pharmacie centrale. Avec la compensation de 250 millions de dinars qui a été opérée, pour cette année, la Pharmacie centrale est en train d'affronter des problématiques financières importantes. Cette compensation qui a été faite, notamment pour des médicaments importés ayant des équivalents locaux, est à hauteur de 60 millions de dinars. Une somme qui ne devrait pas exister. On est, également, en train de travailler sur l'alignement de la TVA parce que contrairement aux médicaments locaux, les médicaments importés ne sont pas soumis à la TVA, et c'est une forme d'iniquité qui doit être corrigée.

Il faut également revoir le système d'appels d'offres sur les médicaments parce qu'il n'est pas efficace, et donne lieu à un processus très lent. Il faut, également, réfléchir aux enjeux de demain ainsi qu'aux médicaments du futur, notamment la biotechnologie, les médicaments d'oncologie dont on n'a pas de fabrication locale développée. Pour mettre en oeuvre tout cela, il faut une vision. Ce sont même de vieux sujets qui, en traînant, peuvent aggraver la situation du secteur de la santé.

Aujourd'hui, on a une couverture nationale en médicaments de 51%, elle pourrait passer à 62%. Sur la partie officinale, on est à 62% de couverture nationale alors qu'on pourrait aller jusqu'à 72-73% d'ici 5 ans. Les exportations peuvent facilement grimper de 18% à 40% d'ici 2025, soit un volume de 800 millions de dinars. Nous sommes en train de travailler sur un pacte sectoriel avec les différents ministères. On sent qu'il y a de la volonté d'aller de l'avant pour conclure le pacte. Nous serions très heureux, avec la fin de la crise du coronavirus, de passer à la signature de ce pacte, à l'image de ce qui a été fait dans le secteur du textile.

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