Tunisie: Opération mains propres à la Douane - Aura-t-on le courage d'aller jusqu'au bout?

Il est sûr que d'anciens dossiers de corruption, remontant notamment à 2011 et incriminant une bande d'hommes d'affaires véreux qui se sont refait une virginité post-révolution grâce à la complicité de politiques au pouvoir, ont été récemment rouverts avec la ferme volonté d'appliquer la loi. Mais aura-t-on le courage d'aller jusqu'au bout et faire tomber «les intouchables» ?

La mise à la retraite obligatoire de 21 officiers de la Douane n'a pas manqué d'alimenter débats, polémiques et supputations au point que certains observateurs n'écartent plus la possibilité d'une seconde campagne de mise à l'écart d'autres hauts cadres relevant d'autres ministères en dépit des critiques émises, eu égard notamment à la manière, jugée non légale et étrangement expéditive, à laquelle a dû recourir le ministère des Finances pour mettre les personnes concernées hors de portée de nuire et désactiver les réseaux mafieux de la contrebande, aux multiples ramifications.

Une lutte toujours à double vitesse

Gangrénée depuis des décennies par une corruption systémique et systématique, jusqu'où pourra aller le gouvernement Fakhfakh dans sa lutte contre la corruption? Existe-t-il toujours des lignes rouges et des personnalités intouchables et, surtout, a-t-on le droit d'espérer l'organisation d'une opération «Mani pulite» en Tunisie, comme celle menée au début des années 90 en Italie?

Il suffit de se pencher sur certaines déclarations pour se mettre à l'évidence qu'on s'est contenté de mener une lutte à double vitesse contre la corruption qui a épargné des décennies durant les «éternels intouchables» du monde de la politique et des hommes d'affaires qui œuvrent par tous les moyens à garder le monopole de certains secteurs, usant à cette fin de pots-de-vin, de manœuvres dilatoires et de pressions, sans pour autant laisser de trace pour ne pas se faire épingler à la première campagne anticorruption.

«Quand on parle de libre concurrence, loyale et transparente, c'est d'abord entre opérateurs tunisiens. Si l'on doit aider la transition économique, la forcer, la pousser, c'est parce qu'il y a des positions d'entente, de monopoles. Certains groupes familiaux n'ont pas intérêt à ce que de jeunes opérateurs tunisiens s'expriment et percent», a déclaré dans son entretien livré au journal Le Monde le 09 juillet 2019, soit quelques mois avant les élections législatives, l'ambassadeur à Tunis de l'Union européenne, Patrice Bergamini, qui n'a fait que pointer du doigt un mal endémique dans notre pays.

Le président de l'Instance nationale de lutte contre la corruption (Inlucc), ChawkiTabib, a lancé un pavé dans la mare en déclarant en mars 2018 qu'il détenait des preuves sur la corruption de certains juges et qu'il était mis sous surveillance et sous écoute. Le doyen Tabib n'a pas hésité à s'attaquer aux lobbies de la corruption qui ont fait chanter plusieurs hommes d'affaires et hauts responsables de l'Etat.

Les noms qui dérangent...

Tout récemment, la conseillère juridique de l'Inlucc, Noura Rezgui, a expliqué dans une déclaration à l'agence TAP que la mise à la retraite obligatoire de 21 officiers de la Douane tunisienne fait suite à une plainte déposée le 26 mai 2017, par l'Instance nationale de lutte contre la corruption, en raison de leur implication dans des opérations commerciales douteuses.

Il fallait bien sur des investigations plus poussées pour aboutir, en mai 2020, à l'inculpation des officiers en question. Mais entretemps, l'un d'eux (M.G.) s'est permis le luxe de prendre, selon nos informations, un congé sans solde en décembre ou janvier dernier pour quitter le pays en toute quiétude et s'installer, pour le moment, à Berne en Suisse où il a, paraît-il, déniché un autre job. A-t-il été alerté au bon moment et par qui?

La question mérite d'être posée puisque le dénommé W.S., dont le nom figure sur la liste des hauts cadres de la douane mis à la retraite obligatoire, a été rattaché en 2016 à la Commission tunisienne des analyses financières selon le décret gouvernemental n° 2016-108 du 18 janvier 2016, relatif à la nomination du président et des membres de cette commission, signé par le chef du gouvernement à l'époque, Habib Essid. Il importe de rappeler que les membres de la Ctaf sont nommés par décret pour une durée de trois ans et exercent leurs missions en toute indépendance vis-à-vis de leur administration d'origine.

Selon la même source, l'affaire des douaniers est bien plus grave qu'elle en a l'air et elle pourrait faire tomber des personnalités influentes si elle est portée devant la justice. Apparemment, il y a des noms qui dérangent.

Au début des années 1990, une série d'enquêtes judiciaires menées en Italie par le magistrat Antonio Di Pietro, dans le cadre de l'opération anticorruption «Mani pulite» (Mains propres) a mis à jour un système de corruption et de financement illicite de certaines personnalités du monde politique et économique italien. Des ministres, des députés, des sénateurs, des entrepreneurs et même des ex-présidents du conseil furent impliqués.

Il est sûr que d'anciens dossiers de corruption, remontant notamment à 2011 et incriminant une bande d'hommes d'affaires véreux qui se sont refait une virginité post-révolution grâce à la complicité de politiques au pouvoir, ont été récemment rouverts avec la ferme volonté d'appliquer la loi à l'exemple de celle du propriétaire d'un restaurant bien connu à Gammarth et d'un directeur de l'Agence de protection et d'aménagement du littoral (Apal), mais aura-t-on le courage d'aller jusqu'au bout et faire tomber «les intouchables»?

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