Congo-Kinshasa: L'ex rebelle congolais Thomas Lubanga demande l'arrêt des violences en Ituri

interview

La poursuite des tueries dans la région orientale de l'Ituri (Nord-Est) de la RDC est inquiétante. C'est pourquoi, l'ex-chef de guerre, Thomas Lubanga, originaire de cette province, demande que cessent ces exactions.

Près de 300 civils ont été massacrés depuis mars, dans la province de l'Ituri. Ces violences sont attribuées à la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco) et ont provoqué le déplacement de 200.000 personnes selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

Ce groupe prétend défendre l'intérêt de la communauté lendu (majoritairement composée d'agriculteurs). Ses victimes sont majoritairement des membres de la communauté hema (majoritairement éleveurs et commerçants), selon un rapport du bureau des droits de l'homme de l'ONU publié en janvier.

Mettre fin aux violences

Dans un communiqué, le haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, l'Espagnole, Josep Borrell, a appelé hier les autorités congolaises et la Mission de l'ONU dans le pays à mettre fin aux violences en Ituri.

"Ces actes barbares doivent cesser. Il appartient aux autorités congolaises et à la Mission de l'ONU pour la stabilisation en RDC (Monusco) de mettre fin aux agissements de la milice armée Codeco et à en déférer les auteurs présumés devant la justice", a -t-il déclaré.

Interview exclusive avec Thomas Lubanga

Il faut que ces violences cessent, indique aussi Thomas Lubanga, l'ex-chef de guerre originaire de l'Ituri, jugé par la Cour pénale internationale (CPI) et qui vient de purger une peine de 14 ans de prison pour enrôlement d'enfants-soldats. Thomas Lubanga a été joint par la DW. Cliquez sur la photo (en haut) pour écouter l'interview.

DW : Vous avez fait l'objet de la toute première condamnation prononcée dans son histoire, par la Cour pénale internationale (CPI) qui vous avait jugé pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis dans la province de l'Ituri. Quelles leçons avez-vous apprises de cette expérience ?

Thomas Lubanga : Je n'ai pas été condamné pour des crimes contre l'humanité. J'ai été condamné pour enrôlement d'enfants de moins de 15 ans. Donc de crimes de guerre. Et je crois que c'est une expérience assez difficile que j'ai vécue avec ce sentiment d'innocence que j'ai continué de clamer jusqu'à ce jour.

DW : Aujourd'hui, cette histoire est derrière vous. Mais dans la région dont vous êtes originaire, l'Ituri, où les faits qui vous ont été reprochés ont été commis, quelle est votre lecture de ce qu'il s'y passe ?

Thomas Lubanga : Ce qui se passe actuellement en Ituri, c'est la répétition d'une tragédie qui a été déjà vécue entre les années 1999 et 2003. C'est un massacre, reconnu aussi bien par le gouvernement que par la communauté internationale mais sans recevoir jusqu'à ce jour une réponse appropriée.

DW : Les membres de la milice Codéco (Coopérative pour le développement du Congo) disent défendre les intérêts de la communauté Lendu, des agriculteurs. Que pensez-vous de cette revendication ?

Thomas Lubanga : Mais il n'y a aucune revendication sur laquelle est fondée leur action, pratiquement ce génocide est entrain d'être commis.

DW : Génocide, dites-vous. Les communautés victimes, cinq au total, disent également que ce qui se passe ressemble à un génocide. Vous avez récemment donc appelé à la cessation des massacres. Vous êtes apparemment bien placé pour vous adresser à ceux qui commettent des massacres dans la région ?

Thomas Lubanga : Je le fais par patriotisme. Ce n'est pas que j'ai une aura tout à fait particulière. Je le fais par patriotisme et je le fais par compassion pour ceux qui sont en train de subir cette tragédie et je pense que comme moi, vous pouviez aussi en faire autant.

DW : Le président Félix Tshisekedi vous associe, ensemble avec Germain Katanga et Floribert Ndjabu, dans son effort pour ramener la paix en Ituri. Avec les deux autres, vous étiez des rivaux, vous étiez des ennemis dans cette région, des chefs de guerre. Comment comptez-vous mener à bien cette tâche ?

Thomas Lubanga : Là, vous êtes un tout petit peu à côté. Le président Tshisekedi ne m'a jamais associé à ceux que vous venez de citer pour mener une opération de sensibilisation en Ituri.

DW : Mais il vous a reçu en avril de cette année 2020 ?

Thomas Lubanga : Il ne m'a pas reçu avec les autres et il ne m'a pas associé à une mission avec les autres. Il m'a reçu et il m'a demandé ma lecture de ce qui se passe en Ituri. Mais je ne suis pas du tout associé à une mission de sensibilisation en Ituri. Pas du tout.

DW : Alors, vous avez dit tout à l'heure, que les mêmes faits se reproduisent. Le fait que ces mêmes faits se reproduisent dans cette région signifie-t-il une impuissance des autorités ?

Thomas Lubanga : Après la tragédie de 1999-2003, un travail de fond n'a pas été fait pour comprendre ce qui s'est passé de façon à ce que les causes soient enrayées d'une manière définitive. Bien sûr, actuellement la différence c'est qu'il existe un gouvernement légitime qui peut assumer ses responsabilités alors qu'à l'époque, il n'y avait pas un gouvernement légitime. Mais ce gouvernement devrait bénéficier d'un soutien de la communauté internationale. Nous avons la Monusco, avec tous les moyens matériels, militaires, pour soutenir le gouvernement mais nous avons l'impression que les réactions de la Monusco ne sont pas à la hauteur de la tragédie que la population est en train de vivre actuellement.

DW : Qu'attendez-vous de manière concrète de la Monusco qui dit qu'il est de la responsabilité des forces de l'ordre congolaises d'abord de répondre à cette insécurité en Ituri ?

Thomas Lubanga : Je n'ai pas de leçons à donner à la Monusco. La Monusco doit apprécier à sa juste valeur ce qui se passe et adopter une attitude véritablement responsable.

DW : Les communautés victimes se plaignent aussi de complicités au sein des autorités locales et au sein de l'armée. Des éléments de l'armée auraient même fait défection pour rejoindre la milice Codéco. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Thomas Lubanga : Je suis à Kinshasa et je ne saurais évaluer cela avec précision.

DW : Dernière question, Thomas Lubanga. Quelles sont aujourd'hui vos relations avec les enfants que vous avez été accusés d'avoir enrôlés il y a une vingtaine d'années ?

Thomas Lubanga : Je vous ai dit que je n'en avais jamais enrôlé. Je vous le répète, que je ne me suis pas reconnu dans les accusations qui ont été portées contre moi. J'ai vécu ce que moi j'ai vécu. Ces enfants, j'ai cherché à les connaître pendant toute la période du procès, je n'en connais pas un seul. Aucun ne m'a été présenté. Donc il est inopportun que je puisse spéculer sur ce thème.

Plus de: DW

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.