Sénégal: Prise en charge communautaire du COVID-19 ou comment endiguer la stigmatisation

L'épidémie de covid-19 s'aggrave de jour en jour, au moment où beaucoup s'attendaient à une stabilisation et un retour progressif à la normale. Cela signifie à première vue que le plan de riposte Covid 19 éprouve des difficultés et a du mal à inverser la tendance. La maîtrise de facteurs tels que la stigmatisation omniprésente dans les procédures du CNGE, le renforcement du diagnostic et le dépistage massif des contacts dissimulés à l'origine des cas communautaires s'avèrent essentiels.

LE POINT SUR LUTTE CONTRE L'EPIDEMIE DU COVID-19 AU SENEGAL

La riposte Covid 19 après un début idyllique est mise actuellement à rude épreuve par la ténacité du coronavirus qui semble avoir finalement trouvé bon hôte chez nous. les mesures cohérentes bien qu'insuffisantes du début de crise, qui ont permis de résoudre dans les quatres premières semaines les cas importés et nourri beaucoup d'espoirs avant la multiplication des cas communautaires, ont été remises en cause. La problématique de ces cas communautaires échappant complétement au système de dépistage en vigueur est l'origine de la saturation des capacités des centres de traitement des épidémies et a motivé le CNGE à se tourner vers la prise en charge extra hospitalière des cas asymptomatiques simples. La récente sortie du Chef de l'Etat qui vise à assouplir les contraintes en vigueur afin de reprendre les activités en apprenant à vivre avec le coronavirus, marque à tout point de vue un tournant important dans la suite des événements. Un véritable défi lancé aux populations et au CNGE, appelés à adopter une nouvelle riposte Covid-19. Les décisions prises en l'occurrence constituent un véritable défi lancé aux populations et au CNGE, appelés à adopter une nouvelle posture face à l'épidémie en passe malheureusement d'échapper à tout contrôle.

ETAT DES LIEUX DE LA RIPOSTE COVID-19

Malgré sa bonne structuration et de grandes compétences, le système de santé à travers la riposte Covid-19 semble beaucoup pécher dans la coordination des différentes activités pour que chaque entité qui le compose puisse s'exprimer pleinement. La gestion globale du Covid qui a ainsi connu beaucoup d'errements et le manque de rigueur ont fini par ouvrir de nombreuses failles à travers lesquelles le virus n'a pas perdu de temps pour s'y engouffrer et prendre des racines qui de jour en jour se consolident. On peut citer sans trop rentrer dans les détails :

1- Une option peu claire dès le début du type de confinement ;

2- Une communication dominée par un message très flou " Rester chez vous" qui n'a réussi qu'à diviser et à faire voir en chiens de faïence ceux qui sont dotés de moyens et ceux qui ne possèdent rien obligés de sorties quotidiennement pour faire tourner le foyer et

3- Des laboratoires très avares en tests dès le départ alors que l'OMS recommandait depuis le 16 Mars à tous les pays du monde face à l'aggravation de la pandémie de Covid-19, l'intensification des tests de dépistage comme meilleur moyen de ralentir la progression de la maladie.

Ainsi l'épidémie continue d'évoluer dangereusement. Au rythme actuel, avec un taux brut de mortalité de 1,04%, on peut facilement atteindre 3000 morts en Septembre et en Mars 2021, même avec un taux de 0,3 à 0,5% l'hécatombe culminera être 4500 et 7500 morts, de quoi retenir son souffle compte tenu du contexte psychologique qui accompagne cette maladie.

EPIDEMIE DU CORONAVIRUS EN CHIFFRES ET PLAN DE RIPOSTE

Sur le plan épidémiologique on retiendra qu'en 78 jours, du 2 Mars au 17 Mai 2020 sur approximativement 32 460 tests réalisés, 2481 soit 7,64% des cas sont positifs. 89 cas sont importés (3,58%), 213 sont des cas communautaires (8,58%). 26 décès ont été répertoriés dont 9 soit 34,6% sont des décès communautaires représentant 47,3 % des patients décédés de Covid -19 ces trois dernières semaines.

Avec moins de 33 000 tests réalisés en 2 mois et demi, il apparait nettement que l'activité tests-dépistage qui devait vite ratisser large pour circonscrire la maladie n'a pas du tout fonctionné comme il se devait. Ce dysfonctionnement est encore plus préjudiciable dans la phase communautaire de la maladie où il n'est plus permis d'attendre que des cas se manifestent pour les diagnostiquer. Il faut aller chercher le coronavirus là où il est. Plus tôt seront réalisés le diagnostic et la prise en charge, moins seront notés de cas graves et de morts. Plus le diagnostic sera retardé, plus il y aura de cas graves et de morts.

Le Sénégal peut se permettre cette approche. En plus de l'Institut Pasteur (qui a le quasi-monopole des tests), l'IRESSEF, l'IRD et près de 40 Laboratoires maîtrisant le RT - PCR technique de référence pour le diagnostic du Sarscov2, sont disponibles. Avec cette escadrille, sans même parler des tests rapides sérologiques qui pourraient rendre de grands services dans le dépistage et le suivi en temps réel, aussi bien à Dakar que dans les régions, on peut réaliser plus de 4000 tests par jour au Sénégal et cela de façon, plus rapide et plus fiable que maintenant.

Le monopole de Pasteur qui ne se justifie plus actuellement ralentit de toute évidence le dépistage. A cela s'ajoute l'impérieuse nécessité de développer et d'aguerrir l'expertise nationale en pareilles circonstances. Les fonds de la force Covid19 destinés à la lutte contre la maladie devraient permettre dans le cadre d'une bonne anticipation, Compte tenu des difficultés d'approvisionnement actuelles au niveau international concernant les réactifs, de procéder à des commandes massives en privilégiant les équipements les plus représentés au niveau de nos laboratoires.

Globalement c'est un déficit : de dépistage, de catégorisation des patients et d'une prise en charge adéquate neutralisant la stigmatisation et les diverses craintes qui semble lourdement affecter le système. La dissimulation des contacts par leurs proches ou de leur propre chef, est liée d'une part à la stigmatisation qui n'est pas le seul fait du voisinage mais aussi des méthodes , de désinfection, d'abords et de ramassage très exposantes du CNGE sans compter la gestion traumatisante des décédés qui ne se justifie nullement d'après certaines indiscrétions.

Les réticences à la quarantaine avec toutes ses contraintes amènent d'autre part, les gens à se terrer chez eux quitte pour certains, à compliquer leur état avant de se manifester ou en mourir, si la guérison spontanée ne survient pas comme dans la majorité des cas de Covid-19. Les patients asymptomatiques eux, ont toute la latitude de contaminer d'autres contacts. C'est ce phénomène largement répandu qui constitue le réservoir des cas toxiques dit communautaires qui polluent le système et attisent l'épidémie par des contacts de plusieurs rangs. C'est là qu'il faut placer, au sens le plus péjoratif de la contamination, le rôle des cas extrêmes de décès communautaires.

LA PRISE EN CHARGE COMMUNAUTAIRE UNE SOLUTION CONTRE LE COVID-19 AU SENEGAL

La prévention et le dépistage des cas de contamination communautaires devraient être la règle comme dans toute lutte contre les épidémies. La carte des contagions en cours est jusqu'ici superposable à celle de la densité de la population et permet de voir où le maximum d'effort devrait être déployé pour dépister et traiter ; mais aussi là où le maximum d'effort devrait être consenti pour barrer la route à l'entrée de la maladie.

Au stade actuel de l'épidémie du Covid-19 c'est essentiellement les cas communautaires et leurs contacts difficiles à cerner qu'il faut essayer de mieux maîtriser. Vu tout ce qui été évoqué plus-haut un véritable changement de stratégie doit s'appliquer. Elle peut être appelée prise en charge communautaire du coronavirus covid-19 ou encore, prise en charge par confinement encadré et assisté à domicile.

Une gestion mixte, médicale et sociale du Coronavirus qui tournera toujours au tour des deux axes majeurs qui conditionnent tout le reste :

Le diagnostic et la prise en charge précoce d'une part ;

La prévention de la contamination par le dépistage et l'application des mesures barrières d'autre part.

Ce changement stratégique prend à la fois en compte la saturation des capacités en lits des centres de traitement annoncée depuis le 3 Mai et la prise en charge extrahospitalière du Covid-19. Les hôpitaux moins sollicités libéreront plus de places pour les cas symptomatiques, les vrais malades du Covid-19. La gestion communautaire du Coronavirus sera basée sur des modèles de communautés dictés par la localisation des cas à prendre en charge formant une unité territoriale ou cluster. Elle commence par l'application du premier axe évoqué au-dessus : une bonne identification et un classement des patients et leurs contacts après les tests diagnostiques (de proximité), en plusieurs catégories, et leur traitement suivant les protocoles en cours dont le but est de réduire la charge virale et raccourcir le temps de guérison en évitant les complications. Le deuxième axe fera suite ou sera concomitant. Le dépistage des cas communautaires se fera d'abord par l'endiguement de la dissimulation, l'amélioration de l'identification de tous les cas contacts d'un cas positif et la récupération des cas fuyant la quarantaine à l'hôtel ou dans les centres de traitement extrahospitaliers. En plus des moyens de laboratoires, le dépistage sera potentialisé par l'approche communautaire, mais aussi par des outils non invasifs comme l'Oxymétrie du pouls couplée au Thermoflash, pour l'évaluation massive des sujets à risques.

La ressource humaine pour accompagner cette mesure est disponible et les territoires à cibler en urgence sont les grands foyers ou Clusters bien identifiés comme la région de Dakar, les villes de Thiès et Touba et partout où le besoin sera identifié.

Le classement des cas est important dans la prise en charge et peut revêtir un format en six classes P1 à P6 (P1 : Patient positif symptomatique grave, P2 : Patient positif symptomatique modérée, P3 : Patient positif asymptomatique à risques, P4 : Patient positif asymptomatique sans risques, P5 : Patient contact négatif à risque, P6 : Patient contact négatif sans risque).

Considérant que le cas positif communautaire est un cas contact (ou contact d'un contact) méconnu devenu positif il sera identifié ainsi que ses contacts de premier ou deuxième rang et classé de la même sorte. Les patients classés P1, P2, P3 seront hospitalisés et traités dans une structure médicale à proximité d'une réanimation. Les patients classés P4 seront suivis et traités à domicile. Les patients classés P5 et P6 seront suivis sans traitement à domicile

LES MOYENS D'ACCOMPAGNEMENT DE LA STRATEGIE COMMUNAUTAIRE

Le prise en charge communautaire ou le confinement à domicile sera assorti d'une surveillance médicale et d'une assistance sociale encadrée par les autorités (centrales et ou décentralisées) de même que le voisinage ou les comités de quartier. Ceux qui sont autonomes qui peuvent se prendre en charge en confinement (habituellement en famille) recevront gratuitement tout ce qu'il leur faut pour vivre chez eux (rations de denrées alimentaires de base) et régulièrement des unités mobiles passeront leur fournir le reste (pain et légume ou autres nécessités). Ceux qui ne sont pas autonomes parce qu'ils habitent seuls par exemple seront assistés pour leurs nourritures.

En plus tout ce que les autorités pourront ajouter dans le kit (facture d'eau et d'électricité pour un mois etc.. .) servira de moyens de fidélisation ou d'adhésion à cette politique. Ce type de confinement qui peut concerner de vastes zones, tout un quartier, tout un village est susceptible d'être plus facilement accepté par les populations qui n'auront plus à se révolter contre les forces de l'ordre qui peuvent dans certaines conditions être rapidement excédés entrainant des réactions parfois difficilement contrôlables (Cas du village Thor à Diender). Il faudrait absolument dans ce cas veiller à ce que les moyens annoncés arrivent à suffisance au niveau des différents comités de lutte et équipes d'intervention, ce qui est loin d'être la cas actuellement. Il faut tout faire pour éviter les conflits (communiquer, dialoguer, convaincre, encourager en utilisant les médiateurs sociaux), dédramatiser l'affection ou le risque supposé et rester ferme avec les contacts non positifs pendant la période d'observation. Tant qu'il y aura des contacts méconnus ou dissimulés, la transmission communautaire ne sera pas enrayée et sans mesures appropriées il sera impossible de rompre le cycle de transmission communautaire.

CONCLUSIONS

La prise en charge communautaire du Covid - 19 en plus d'endiguer la stigmatisation facilite l'adhésion des populations aux exigences de l'épidémie. En outre elle coûte moins cher que l'hospitalisation ou la quarantaine hôtelière. Avec une journée à l'hôtel ou à l'hôpital, une famille de 10 personnes peut être prise en charge à domicile pour au moins deux jours. Le contrôle effectif de l'épidémie permettra d'avoir une meilleure emprise sur les cas sporadiques avec qui on pourra vivre sans plus s'inquiéter car entre temps on aura bien appris et collectivement bien assimilé.

*Clinique Colaser

Dakar Sénégal

badoulam@gmail.com

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