Congo-Kinshasa: Pour ou contre la célébration du 17 mai en RD. Congo ?

opinion

Ce jour-là, le 17 mai 2007, l'establishment congolais officie la parade des Forces Armées de la République Démocratique du Congo sur le boulevard Triomphal. L'événement célébré est le triomphe de l'Alliance des Forces Démocratiques de Libération du Congo (A.F.D.L.) sur le régime honni du Maréchal Président Mobutu Sese Seko Kuku Gbendu wa Zabanga.

On se rappelle l'entrée à Kinshasa, dix ans auparavant, des « Kadogo », ces jeunes soldats, intrépides et impétueux fils du peuple, qui avaient ouvert la route à leur « généralissime » Mzee Laurent Désiré Kabila, resté à Lubumbashi, après leur longue marche des hauteurs du Kivu montagneux au Pool Malebo. La liesse populaire était doublée d'interrogations. Que réservait l'avenir ? Tous les espoirs étaient permis. On aspirait au CHANGEMENT.

Ce jour-là, le 17 mai 2007, Le Président de la République Joseph Kabila Kabange est là. Le Premier Ministre Antoine Gizenga Fundji est là aussi. Toutes les autorités sont-elles présentes ? Non. Les absences sont fort remarquées. Le Président du Sénat, nouvellement élu, et dont l'élection a été très médiatisée, est aux abonnés absents. L'honorable sénateur Léon Kengo wa Dondo a été à trois reprises le Premier Commissaire d'Etat (Premier Ministre) du Maréchal Président Mobutu, et a totalisé de novembre 1982 à avril 1997, 98 mois à ce poste, soit huit ans et deux mois.

Il a été aussi Procureur Général de la République, ministre et ambassadeur. Aujourd'hui, la Constitution de la Troisième République le désigne comme la deuxième personnalité du pays, celui-là même à qui revient selon l'article 75 de la Constitution l'intérim du Président de la République en cas de vacance. Le Ministre d'Etat et Ministre de l'Agriculture, Son Excellence Nzanga Mobutu n'est pas là. Il est le fils de son père.

Le Premier Vice-Président du Sénat, apparenté à l'Union pour la Majorité Présidentielle, n'est pas là non plus. L'honorable sénateur Edouard Mokolo wa Mpombo a été l'un des fidèles parmi les fidèles du Maréchal Président Mobutu. Il a dirigé les services spéciaux et secrets durant de nombreuses années, et a participé au gouvernement et à la diplomatie sous la deuxième République. Un problème se pose donc. Il est inutile d'enfouir la tête sous le sable comme l'autruche et dire qu'il n'existe pas.

Quelqu'un qui est venu de Mbandaka nous a confié qu'aucune manifestation ne s'est produite dans la province de l'Equateur le 17 mai 2007.

Les proches de Mobutu et ses affidés, « les Mobutistes » pour faire court, ruminent avec amertume l'humiliation subie, que dix ans n'ont pas effacée : la fuite précipitée du père et du chef dans un avion-cargo pour Lomé, l'exil de certains dignitaires à l'étranger, en Afrique du Sud, en Europe, en Amérique et en Asie, l'enfermement d'autres dignitaires au cachot du Palais de Justice, l'emprisonnement au Centre Pénitentiaire et de Rééducation de Makala, l'acquittement de lourdes amendes en devises avant d'être libérés, la confiscation de leurs biens immobiliers confiés à d'autres et gérés par l'Office des Biens Mal Acquis, les vexations subies par les soldats dans la base militaire de Kitona. Alors, pour ou contre la célébration du 17 mai en R.D Congo ? Un jugement à la Salomon s'impose. Le débat doit s'élargir à l'identification des journées fériées et chômées. Si nous étions dans un pays comme la Suisse, on réclamerait un référendum pour connaître le verdict du peuple. Mais, c'est une chose impensable dans notre pays qui vient d'organiser avec peine un référendum constitutionnel et des élections avec l'aide et le soutien de la communauté internationale. Il faut soumettre le problème au Parlement nouvellement élu.

L'article 5 de la Constitution stipule que « Tout pouvoir émane du Peuple qui l'exerce directement par voie de référendum ou d'élections et indirectement par ses représentants ». L'Assemblée Nationale et le Sénat doivent donc se prononcer sur ce problème des jours fériés et chômés. Du temps colonial, nous avons partagé avec la Belgique les jours fériés : le 1er janvier (jour de l'An, Bwanana), Pâques (la résurrection de Jésus-Christ ) et le lundi de Pâques, le 1er mai (fête du Travail), l'Ascension (Montée au Ciel de Jésus-Christ célébré le 6ème jeudi après Pâques), la Pentecôte (Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres) et le lundi de la Pentecôte (7ème dimanche et lundi après Pâques), le 15 août (Assomption de la Vierge Marie), le 1er novembre (Toussaint, Fête de tous les Saints ), le 11 novembre (Armistice de la Première Guerre Mondiale), le 25 décembre (Noël, Naissance de Jésus-Christ, Mbotama).

Toutefois, la fête nationale du Congo tombait le 1er juillet, rappelant la lettre adressée de Vivi, la première capitale, en 1885, par Sir Francis de Winton, colonel et premier administrateur général de l'Etat Indépendant du Congo à toutes les stations des missions, aux postes et maisons de commerce pour leur signifier la constitution de l'Etat Indépendant du Congo et l'avènement du roi Léopold II à la souveraineté ; la métropole célébrait sa fête nationale le 21 juillet, et la fête du Roi le 15 novembre. On aura observé que la plupart de ces jours fériés étaient calqués sur le calendrier religieux chrétien que la France respecte aussi.

Toutefois, le pays de Marianne place sa fête nationale le 14 juillet pour évoquer la prise de la Bastille et le début de la Révolution française. La France célèbre aussi le 8 mai, date-anniversaire de la victoire de la Seconde Guerre Mondiale. Par contre, les vaincus de la seconde guerre mondiale, l'Allemagne et le Japon, ne célèbrent pas le 8 mai ; et le 11 novembre n'est pas un jour férié en Allemagne. Dès l'accession à l'indépendance, la R.D Congo a adopté deux jours fériés : le 4 janvier, pour honorer la mémoire de nombreux Congolais morts (47 officiellement, mais 200 à 500 vraisemblablement) tombés à Kinshasa lors de l'insurrection populaire des 4-5-6 janvier 1959 pour réclamer l'indépendance.

Le 4 janvier est une date-tournant qui a contraint l'autorité coloniale à reconnaître la vocation du Congo à l'indépendance le 13 janvier 1959. Le deuxième jour férié, le 30 juin, commémore la date de l'indépendance arrachée par le Front Commun des délégués congolais à la Table Ronde politique belgo-congolaise. Cette date continue d'être célébrée, même « dans la morosité et la méditation » certaines années.

Depuis le 30 juin 1960, que de désillusions les Congolais n'ont-ils pas connues ! Ce qui fait dire à certains : « Ce pays n'a pas de chance ! ». N'a-t-on pas entendu certains hommes du peuple déclarer : « Quand se terminera cette indépendance ? », pour dire « Quand se termineront les souffrances amenées par cette indépendance ? ». D'autres ont été à la recherche de « la seconde indépendance » en menant la rébellion en 1963-1964. D'autres encore, excédés, ont déclaré à la tribune de la Conférence Nationale Souveraine (1992) : « Toteka pe mbok'ango ; tomiteka pe biso moko ! », « Vendons donc ce pays ; et vendons-nous nous-même aussi ». Et aujourd'hui les jeunes gens qui ont une vingtaine d'années interpellent leurs parents en leur demandant pourquoi ils ont réclamé l'indépendance si tôt, et n'ont pas attendu trente ans pour la préparation des dirigeants du pays. C'est une réflexion ahurissante entendue dans plusieurs campus.

Et le Maréchal Président Mobutu vint. Sous le prétexte de l'authenticité, il a mis sous éteignoir les fêtes calquées sur le calendrier religieux chrétien. Les fêtes nationales de la Deuxième République sont liées étroitement à la personne et à l'action de Mobutu : le 20 mai (Publication du Manifeste du Parti M.P.R. à N'Sele), le 24 juin (Promulgation de la Constitution de 1967, et Journée du Poisson), le 14 octobre (Naissance du « Guide éclairé » Mobutu, et Journée de la Jeunesse ), le 27 octobre (Journée des 3 Z : le nom de Zaïre a été imposé par le « Président Fondateur » au pays, au fleuve, et à la monnaie), le 17 novembre (Journée des Forces Armées), le 24 novembre (Proclamation du Haut Commandement Militaire, pour ne pas dire Célébration de son propre coup d'Etat réussi).

A ces dates, il faut ajouter d'autres dates : le 1er janvier (Nouvel An), le 1er mai (Journée du Travail), le 1er août (Journée des Parents vivants et des Morts). Notre pays ne connaît pas, comme en Europe, la Journée des Pères, des Mères, et des Grands Parents ; aussi cette journée du 1er août a-t-elle été une bonne innovation. Avec l'accession au pouvoir de Mzee Laurent Désiré Kabila, « le tombeur de Mobutu », il était inimaginable de maintenir les journées liées à Mobutu. Mzee Kabila a introduit à son tour le 17 janvier pour perpétuer la mémoire de l'emblématique premier Premier Ministre du Congo indépendant, Patrice Emery Lumumba, assassiné en 1961, et dissout dans l'acide sulfurique avec ses deux compagnons quelque peu oubliés, Joseph Okito, premier vice-président du Sénat, et le Ministre de la Jeunesse et des Sports, Maurice Mpolo, présenté comme le challenger de Mobutu à la tête de l'Armée, chose que ce dernier n'a jamais appréciée. Mobutu avait proclamé Patrice Lumumba « Héros National » par démagogie ; il n'y a jamais cru lui-même.

Mzee Laurent Désiré Kabila a institué aussi le 17 mai pour commémorer sa prise du pouvoir d'Etat comme l'avait fait Mobutu pour le 24 novembre.

En 2002, pour la première fois, sous la présidence de Joseph Kabila Kabange, la R.D Congo a célébré le 16 janvier le souvenir de son père Mzee Laurent Désiré Kabila assassiné un an auparavant. La date de la mort de Mzee a été du reste corrigée ; le gouvernement avait parlé en 2001 du 18 janvier. Imputé à son garde du corps, cet assassinat ignoble ne dévoilera tous ses arcanes qu'avec le temps, avec la déclassification des archives des chancelleries, comme cela a été le cas avec l'assassinat de Patrice Lumumba, comme cela sera le cas en 2013 avec l'assassinat du président américain John Fitzgerald Kennedy à Dallas. Le Président Mobutu qui savait très bien de quoi il parlait avait prédit que Laurent Kabila était un patriote, et qu' « ils » se débarrasseraient de lui quand « ils » n'en auraient plus besoin.

Alors, pour ou contre la célébration du 17 mai en R.D.Congo ? Nous laissons le dernier mot à nos honorables parlementaires. Toutefois, nous suggérons de retenir : le 1er janvier (Nouvel An), le 4 janvier (Journée des Martyrs de l'Indépendance), le 16 janvier (Journée du Héros National Laurent Désiré Kabila), le 17 janvier (Journée du Héros National Patrice Emery Lumumba), le 1er mai (Fête des Travailleurs), le 30 juin (Fête de l'Indépendance), le 1er août (Fête des Parents et des Morts), le 25 décembre (Noël). Le 17 mai devrait fusionner avec le 16 janvier. Au regard de notre histoire, nous suggérons d'instituer trois nouvelles journées nationales fériées :

le 16 février pour perpétuer le souvenir des compatriotes fauchés parce qu'ils ont manifesté dans les rues de la capitale pour demander la réouverture de la Conférence Nationale en 1992 (Marche de l'Espoir, Marche des Chrétiens). Il est fort dommage que Mzee Laurent Désiré Kabila ait balayé d'un revers de la main tout ce qui rappelait la Conférence Nationale parce que l'on avait commis l'erreur de lui en avoir fermé les portes.

le 4 juin pour commémorer le souvenir des étudiants abattus à Kinshasa alors qu'ils ne demandaient tout simplement au gouvernement que d'honorer ses propres engagements : la cogestion se pratique désormais dans les universités et instituts supérieurs. Cette date du 4 juin pourrait devenir « La Journée de la Jeunesse ». Il est fort dommage que les gouvernements qui ont succédé à la dictature et la Commission Vérité et Réconciliation n'aient pas songé à éclairer ce pan de l'histoire, et à exhumer les restes de ces étudiants jetés dans une ou plusieurs fosses communes au Cimetière de la Gombe. Les fossoyeurs de 1969 ne sont pas tous disparus, et peuvent témoigner. Le gouvernement a déclaré treize morts, mais il y a eu en réalité une cinquantaine de morts.

Le 1er novembre pour honorer le courage des parlementaires qui ont osé se dresser contre la dictature en 1980 en rédigeant une lettre ouverte au Président de la République au faîte de sa puissance ; cette lettre n'appartient plus aux seuls treize parlementaires. Elle fait partie du patrimoine de la lutte contre l'arbitraire. Grâce à eux, « Nul ne peut instituer sous quelque forme que ce soit, de parti unique sur tout ou partie du territoire national » (Art.7 de la Constitution) ; «Tout individu, tout agent de l'Etat est délié du devoir d'obéissance, lorsque l'ordre reçu constitue une atteinte manifeste au respect des droits de l'homme et des libertés publiques et des bonnes mœurs » (Article 28 de la Constitution).

Au-delà de treize parlementaires, le souvenir s'étendrait à tous ceux - connus et anonymes - qui ont souffert dans leur corps et leur sang, et qui ont payé de leur vie pour s'opposer à la dictature. Onze fêtes nationales, nous sommes dans des limites raisonnables que l'on retrouve dans beaucoup de pays.

Jean-Marie Mutamba Makombo

Professeur Emérite/Université de Kinshasa

A LA REDACTION DE LA PROSPERITE : Cet article fut écrit en mai 2007, il y a donc 13 ans. Nous l'avons ressorti pour échanger avec M. Jacques Fumunzanza Muketa qui a publié sur les moments et les lieux de mémoire dans la Prospérité n°5321 du 18 mai 2020, p.20 et n°5325 du 22 mai 2020, p.11.

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