Sénégal: Ican Ramageli (artiste plasticien), l'élan énigmatique

L'énigme semble sa signature. Autant dans son art qu'à travers son verbe. Ican Ramageli, curateur de talent et directeur artistique du Laboratoire Agit'art détonne par son sarcasme et la ligne de ses réflexions.

Mais rien d'étonnant pour le protégé attitré de feu Issa Samb dit Joe Ouakam. Du Burkina Faso où il se trouve confiné par la malice du coronavirus, il entretient avec nous de sa personnalité artistique et de ses perceptions « politiques ».

Dans son domaine des arts visuels, il est ce qu'on pourrait appeler le type alpha. D'ailleurs, Alpha est son vrai prénom. Pour le filet complet de l'état civil, il demande de repasser. Il préfère voir retentir son nom d'artiste, son nom d'emprunt à son univers. Ican Ramageli se veut un cri d'espérance.

C'est un astucieux renvoi à « I can » (Je peux, en anglais). L'artiste explique qu'il a choisi ce nom qui est « une autoproclamation à l'intention de la jeunesse, pour qu'elle se rende compte de sa capacité ». Ce nom, cet appel est l'illustration de la colère des aphones du naufrage, que Ican explique.

« C'est un engagement artistique qui prend sa source dans le passé. Et c'est ce passé non résolu qui est la somme de ce qui se passe actuellement en Afrique ! Je peux, tu peux, on peut changer ou déjouer la marche de l'histoire qu'on veut nous faire croire qu'elle domine », déchiffre-t-il.

« Ce serait tellement incohérent si je précisais les activités artistiques. Pour permettre aux gens d'avoir ce qu'ils ont l'habitude de lire, pour que je rentre dans les canaux de la compréhension de la masse, etc.

Mon art, c'est ma manière de vivre, pour remplir ma vie. Du coup, j'utilise tout ce qui permet de soulever des interrogations et avec les moyens qui nous sont dotés pour sculpter le sujet », expose le curateur, qui s'épanche très peu sur les médias et mènent ses activités culturels quasiment toute l'année et dans tout le monde.

Ican Ramageli est une longue droite dont chaque segment constitue un trait original. Cet aspect dégourdi de son activité plastique dessine un peu sa polyvalence évoquée à l'entame. Ican est commissaire d'exposition, photographe, vidéaste, cinéaste, plasticien, etc.

Dans cette série, il a même investi la performance du silence, appelant ainsi à voir ce que beaucoup considéreraient comme un néant imperceptible.

Il est également au son des dialectes. C'est ce terrain qui le convainc que « chaque Africain fait de l'art », même inconsciemment. Il invite à écouter de la musique en se concentrant sur les rythmes et les démarches des gens ...

« Un canal lyrique »

Ican doit sa pétulance à sa personnalité et son berceau artistiques. L'une reste d'ailleurs intrinsèquement liée à l'autre. Ican est un jeune, la trentaine sonnée, qui refuse de se circonscrire dans un propos artistique comme nombre de ses compères.

De son avis, préciser son message égal à encourager l'existant. Il atteste que le message révolutionnaire a tué la révolution. Il donne l'image des « marches autorisées par les préfets » pour présenter de l'échec de ces profondes entreprises citoyennes.

« On se soumet aux gouvernants pour les décisions et les débuts d'une prise de conscience demeure maintenant éphémère.

On ne prépare pas une révolution avec les gouvernants. On n'avise pas », raisonne Ican, trahissant son message récalcitrant. Ce qu'il affirme clairement, c'est que son art est « un canal lyrique, mais une vie pleine d'aisance, de codes et de contemplations ».

Pour son incubation, Ican a aiguisé ses armes d'artiste au Laboratoire Agit'art, « où on doit pouvoir tout faire ». Il en est actuellement le directeur artistique. Ican a tissé ses dispositions dans ce creuset culturel de Dakar, à l'ombre de son fondateur, Issa Samb alias Joe Ouakam.

L'évocation de son maître explique un peu sa révolte bruyamment silencieuse et son avenante désinvolture.

Avec Joe Ouakam, il entretient une relation mystique. Et c'est pourquoi elle se conjugue au présent, même après sa mort il y a trois années. Joe Ouakam est pour lui ce père spirituel qui l'a élevé dans ces zones insondables.

« Ce n'est pas que la vie qui est espace du présent ni celui du temps. Issa Samb a su creuser l'autre espace, celui de rester dans les cœurs et les esprits de tous ceux que son ombre a eu à frôler ou embrassera demain ou un autre jour.

Dans l'esprit, Issa m'a donné les rudiments pour remplir ma vie et m'a aidé à décortiquer le secret perdu du point.

Je ne peux pas mesurer cette place, elle me montre et m'amène au-delà d'ici », dit-il de son maître. Quand on lui demande de quand date leur relation, voici sa réponse : « C'est comme demander à l'enfant quand est-ce qu'il a connu ton père », pince-sans-rire.

Joe Ouakam, une fierté

Quand on lui demande quel projet a le plus fait sa fierté, il évoque encore Joe Ouakam. « Le projet qu'on a eu à faire à la galerie Le Manège, que Issa Samb m'avait confié juste avant de mourir.

C'est le projet de vie qui m'a le plus ému », s'émeut encore Ican. Ce jour, il dit avoir découvert ce que Issa l'a enseigné depuis des années.

Comment parler aux choses, aux animaux, aux oiseaux, aux vents, aux arbres, etc. « J'aimerais qu'il me donne encore des missions davantage pour être en contact avec l'invisible », se dit en mirage le protégé de Joe.

Toutefois, précise-t-il que ses projets artistiques sont en général des projets de vie. Et qu'il en est fier à chaque fois qu'il rend les personnes heureuses. « Ma fierté dépend de ce que je fais et de ce que l'autre ressent en bien », admet-il.

En plus d'être une personne très amusante et drôle, Ican affectionne les codes et énigmes. Comme il l'a reconnu tantôt. Il amène toujours à distinguer les écorces dans la forêt. Comme quand il désarticule le sens du développement tel que défini dans les « manuels imposés » ainsi que la perception de l'art en Afrique.

Selon Ican Ramageli, l'Afrique n'a pas à prier le développement car elle est en elle un moyen de développement. Il affirme que le continent est « une odeur du rythme et un lieu d'embrassades ».

Plus loin, il conçoit que l'art qui est une source et non un moyen de développement. « Le problème pour la reconnaissance de l'expression artistique africaine, c'est la manière dont on le regarde avec les canaux qui existent ailleurs.

C'est comment on voudrait l'interpréter pour le faire découvrir », détermine l'artiste, non-aligné confirmé. Ican jette un pavé dans la mare de nos anthropologues, historiens et chercheurs dont il dit qu'ils sont très doués pour se fier aux principes de l'ailleurs mais ne cueillent pas des méthodes des récits d'ici en Afrique.

Il leur suggère de déjouer le langage déjà prescrit (la forme alternative) pour l'injecter dans ce qu'il appelle « la forme mère ».

« Tout ce qui rentre dans le domaine de l'existence a un temps de décomposition ou de dissipation ».

Cette phrase d'Ican est sa « conclusion » de la pandémie de coronavirus. Il dit de cette que ça en est une comme celles qui ont déjà qui ont existé, « de manière naturelle ou créées dans les laboratoires ».

Ainsi trouve-t-il que le Covid-19 a déjà sa porte de sortie depuis son apparition. Il suggère aux autorités et aux populations de faire confiance aux solutions ancestrales et aux remèdes de grand-mère. Insistant sur le génie africain, il rappelle que nos ancêtres blessaient un animal, par exemple, le laissaient partir, le suivaient pour voir les plantes qu'ils mangeaient pour découvrir les antidotes, le contrepoison et les herbes curatives.

Il s'étonne de pourquoi on n'arrive à plus se fier à ces Africains et à automatiquement à tourner vers les strates occidentaux. Comme copier la solution du confinement qui, selon lui, allonge sa psychose et ne permet pas de produire les anticorps naturels. Tout ceci le persuade que « l'Afrique ne sait pas encore dire non quand il le faut ».

Plus de: Le Soleil

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.