Congo-Kinshasa: Conscience historique et liberté des peuples - «Coloniser, c'est dominer pour exploiter»

opinion

Il est aisé aujourd'hui de démontrer que la pratique esclavagiste n'a pas commencé en Afrique avec l'intrusion barbare des Européens et des Arabes. Déjà au moyen âge, elle était le signe d'un certain stade de l'évolution socio-économique.

Le mot «esclave» lui-même provient du fait que les Slaves d'Europe centrale étaient particulièrement vendus à cette époque. J. Ki-Zerbo signale même quelque part que l'empereur du Mali avait des esclaves blancs. En Afrique, bien avant le barbarisme des étrangers blancs et arabes, les familles prestigieuses hébergeaient chez elles ce qu'on appelait les «esclaves de case» et les «esclaves de guerre».

Tous, moyennant leur conduite, pouvaient être considérés comme membre de la famille à part entière. Cependant, comme le montre plusieurs sources, on pouvait acquérir un esclave par vente, transmission, échange, donation testamentaire, etc. Les enfants nés d'un couple esclave ne pouvaient souffrir d'être progressivement intégrés. A l'âge adulte, ils pouvaient jouer un rôle quelconque dans la société. Ils pouvaient se révolter, s'enfuir vers d'autres régions ou se mettre sous le patronage d'un autre chef.

Cet esclavage-là, africain n'avait rien de commun, alors rien, avec le sens romain du terme «instrumentum».

Il est donc ridicule de faire croire que les Européens, dans un esprit mercantile et dans un mental d'instrumentaliser les Noirs, en venant en Afrique, n'ont fait que continuer une pratique préexistante. Le prétexte est bien fallacieux. La traite négrière en Afrique est absolument un autre phénomène, un phénomène étrange.

Au-delà de la recherche de la route vers les Indes, dans un élan frénétiquement religieux, les Européens s'élancèrent aventureusement vers le fameux et légendaire « Empire de Prêtre Jean ». L'Amérique est entre temps en voie d'être mise en valeur au profit de l'Europe.

Là, on a besoin d'une main d'œuvre nombreuse, vigoureuse et surtout moins chère. La demande s'accrut ainsi. Etant donné que les Indiens natifs du pays, les Européens ont vite pensé aux Noirs d'Afrique ; surtout que l'esclavage des Indiens commençait à inquiéter l'opinion de l'Eglise.

Je pense ici à l'action des Las Casas. On est vite revenu aux mythes sur les Noirs. Les Charles Darwin, Hegel, Gobineau, les Lumières, en grands philosophes ont « démontré » à leur façon la « négativité » et l'infériorité de l'humanité du Noir et de son histoire. Voilà ! Les Portugais, Espagnols, Anglais, Français, Hollandais et quelque mercenaires aventuriers s'organisent au plus pressé. Une nouvelle « race », « classe » va naître : celle des propriétaires des Compagnies négrières.

Parmi ces compagnies, les plus connues sont : Compagnie rouennaise, Compagnie du Cap Vert et du Sénégal, Compagnie des Indes occidentales, Compagnie du Sénégal, Compagnie des Voltaires, Compagnie des aventuriers royaux d'Afrique, Compagnie royale, Compagnie portugaise de Guinée. Ce sont ces outils qui envoyaient leurs navires sur l'Atlantique comme des gerfauts hors du charnier natal vers l'Afrique, ce continent mystérieux oui, ils partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal, conquérir des Noirs.

On pouvait, je l'imagine, voir des colons, des maîtres et gros propriétaires des esclaves tout orgueilleux. Les Noirs, on va les avoir pour s'enrichir ; oui s'enrichir.

Je comprends alors le caractère funeste, violent que vont avoir ces charognards poussés à la démence, à la débauche loin de tous les instincts d'un cyclope caché au fond de leur cœur. Je vais illustrer, plus loin, comment, s'accoutumés à faire du mal, les négriers se sont laissés dominer par leurs passions pulsionnelles.

Vivant ainsi dans la crainte permanente des châtiments, les esclaves ne pouvaient que se soumettre. Le film classique Racine d'Alex Haley est assez éloquent là-dessus. Par peur explicable et poussé à l'ivrognerie et à l'avilissement, l'esclave peut être défini comme un être dégradé et vicieux. L'Afrique n'a jamais connu ce genre de phénomène.

Par ruse sophistiquée, les Noirs étaient capturés comme des rats ; étaient razziés et ce, devant l'indifférence des meilleurs esprits et aussi devant l'apathie de la conscience générale. On achetait les Noirs pour en faire les esclaves, on les vendait. Et cela a duré pendant 5 cinq siècles du XIV au début du XIX. Eh attention ! L'Histoire continue. Aussitôt capturé, peu importe la façon, rapt (chasse à l'homme, butin de guerre, rapt d'enfants, poignage), l'esclave était traité comme un objet de ceux qui, désormais, seront ses maîtres.

Ensuite, on le marque à chaud sur le corps charnu au moyen d'une barre de fer pointue. Et enfin, ils peuvent, hommes, femmes, enfants, se mettre en caravanes attachés les uns aux autres, vers les ports d'exportation. Les vendeurs, eux, ces agents des négriers, se sont enrichis d'étoffe quelconque, un miroir, un fusil, verroteries, couteaux, sabres, ustensiles de cuisines en faïence ou en cuivre. C'est dégoutant tout ceci, tout cela !

J'aimerai donner ici une petite description du visage d'une des caravanes pour se faire une idée de ce que c'était. Ecoutons plutôt « trois ou quatre sont conduits par vingt marchands. Cinq ou six de ces conducteurs marchent devant et les traînent après eux, liés par une corde ; les autres marchands suivent, et comme le chemin est fort étroit, les esclaves ne peuvent s'enfuir... On attache fortement avec de ficelles les bras de ceux qui veulent résister.

Ceux-ci, on passe à leur cou une fourche de bois, dont les branches sont ouvertes précisément de la grosseur du cou. La fourche est percée de deux trous, pour recevoir une cheville de fer passant derrière la nuque de l'esclave, pendant que l'embranchement lui pèse sur la gorge, de sorte qu'au plus petit mouvement de l'esclave, il suffit d'un geste du marchand pour terrasser et même pour suffoquer.

Un marchand prend le bout de fourche et marche en avant. La nuit on attache la fourche à un arbre. Cette fourche n'est ôtée qu'après vente. La cheville est rivée de telle sorte que les capitaines trouvent plus commode de scier une de branches de la fourche, que de chercher à la défaire. Cet instrument de supplice se nomme «bois de Mayombe».

C'est de Pombo, du Kasaï, du Katanga, du Benguela, suivant les chemins bien tracés que les caravanes arrivent au littoral par la route de Stanley Pool à Luanda par Banza Batta, San Salvador, Kimbuzi, Banza Bamba ; par la route du Kasaï à Luanda, par Casange, Ambacca, Massangano ; route du Benguela par Cacondo et Pungo Andongo... alors, il faut les voir, ces hommes rendus bêtes infortunées, épuisées par un traitement inhumain ; ils faut les voir arriver piteusement à la côte : des vrais squelettes en proie de tous les maux que peuvent occasionner la disette et la fatigue ; il faut les voir ces hommes, à la chair et os nus, à la blessure ulcérée devenue le réceptacle de myriades d'insectes qui avaient déposé leurs œufs dans ces cavités gangrenées. Il faut les voir !

Arrivés au marché, ils sont entreposés dans les hangars appropriés près à être vendus. Les hommes âgés sont, on le comprend, refusés par les traitants, même lorsqu'ils sont fort vigoureux. On estime qu'ils sont difficiles à dresser. Les femmes aux seins débout et les jeunes à la poitrine bombée étaient plus intéressants, on le comprend, bénéfiquement.

L'esclave ne doit avoir aucun défaut sur son corps (une tâche dans l'œil, manque d'un doigt... On les fait courir, sauter, parler ; on leur fait mouvoir toutes les articulations ; rien n'échappe à la vigilance du marchand. C'est dégoûtant tout cela. Le spectacle est ignoble. L'organisation d'un tel commerce, on l'imagine est inimaginable, imaginable. Une fois vendus, après les formalités, baptêmes administratifs y compris, l'esclave est supposé prêt pour l'embarquement.

Ils vont être parqués aux Antilles, au Brésil ou dans les Amériques anglaises. Ici, ils iront travailler dans les plantations des cannes à sucre, du cacao, du coton, du riz, du tabac etc., produits impossibles à cultiver en Europe. La longue traversée leur a montré, avec amertume, que désormais, ils seront ailleurs, loin de leurs patries.

A la côte africaine déjà, regardant par exemple, l'immense Océan Atlantique, ils ne comprendront rien de tout ce qui leur arrive et pourquoi cela. J'ai vu, en visite, avec un courage attristé, la maison des esclaves de triste mémoire. C'est cela aussi mon histoire. L'Histoire des Noirs africains. J'ai compris la frayeur mortelle qui hantait ces hommes qui, d'une manière immédiate et permanente se posaient la question ; où est Dieu ? Serait-il silencieux ? Ou simplement mort ?

Professeur Jean Kambayi Bwatshia

Directeur du Centre de Recherche sur les Mentalités

et l'Anthropologie Jurdique «Eugemonia»

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