Congo-Brazzaville: Sorel Eta - « Nous devons valoriser la culture et la pharmacopée autochtones »

interview

Le manager du groupe de musique autochtone Ndima (la forêt), Sorel Etat, plaide dans cet entretien exclusif aux Dépêches de Brazzaville pour la promotion de la culture et de la pharmacopée des peuples Aka. Depuis 2015, il a mis en place à Brazzaville, le musée Aka, un espace dédié à la valorisation de cette peuplade.

Quel peut être selon vous l'apport des Aka dans la lutte contre le coronavirus (Covid-19) ?

La crise du Covid-19 ne cesse de révéler nos faiblesses. La majorité des Congolais en est consciente. L'après Covid-19 doit nous permettre de corriger ces faiblesses et cela implique la participation de tous les Congolais, bantous comme autochtones. Etant ethnologue, spécialiste des Aka, j'oriente ma contribution sur les savoirs des autochtones. Ayant une parfaite connaissance des vertus médicinales des essences, je pense qu'il est temps pour nous de valoriser leur pharmacopée au lieu de voir tout le temps des étrangers aller dans nos forêts les exploiter. La médecine autochtone a toute sa place dans notre société et elle peut dialoguer avec la médecine moderne surtout pour des maladies surnaturelles. L'après Covid-19 doit donc nous permettre de revoir beaucoup de choses si nous voulons aller de l'avant.

Vous parlez souvent de l'apport des Aka dans la formation des Forces armées congolaises (FAC) ; comment cela est-il possible ?

Effectivement, les Aka sont en mesure de former les FAC dans le domaine des combats de forêt. Ils ont la capacité de les instruire à travers des méthodes dont ils connaissent les secrets. Imaginez que l'on puisse créer une force spéciale des « Bana dzamba » (les enfants de la forêt) ? Celle-ci pourrait bénéficier des notions de survie dans la forêt, la navigation forestière, les grandes techniques de chasse dont font recours les maîtres chasseurs appelés « Tuma » et bien d'autres connaissances. Je trouve regrettable que nous ne puissions pas profiter du savoir des autochtones qui ont leur place dans le développement du pays.

Peut-on savoir l'apport des Aka sur le plan culturel ?

Sur le plan culturel, les autochtones sont capables de beaucoup de choses. J'ai toujours regretté le fait que nous n'avions pas su exploiter le site de Forum international sur les populations autochtones « Fipac » à Impfondo, alors qu'on pouvait en faire un grand centre culturel des autochtones incluant un musée. Cela pourrait attirer du monde et nous aider à valoriser, sauvegarder cette culture à travers sa diffusion. Depuis 2012, je réalise des tournées dans le monde avec les musiciens Aka pour des concerts, conférences, exposition, ... Je vois comment les gens apprécient cette culture que nous sommes en train de détruire par ignorance.

En 2013, au cours d'un stage au Centre national de la recherche scientifique « Cnrs » UMR 7206 à Paris en France, j'ai appris des notions sur l'analyse d'un chant polyphonique contrapuntique Aka. Cela m'a permis de comprendre beaucoup de choses sur cette musique complexe. J'ai pu mettre en place un workshop lors de nos tournées. Cette activité est très appréciée par les Européens. Si nous pouvons créer un conservatoire de musique polyphonique Aka avec pour instructeurs les autochtones, cela permettrait aux musiciens et étudiants étrangers de venir apprendre chez nous. Lorsque je parle de l'université de la forêt, celle-ci a toute sa place dans notre pays. Les Aka sont capables de former des gens en plusieurs disciplines parmi lesquelles la botanique, la zoologie, l'éthologie, la navigation forestière, la pharmacopée, l'ethnobotanique.

Pourquoi ne proposez-vous pas des formations aux autochtones ?

Je ne propose pas des formations aux autochtones parce qu'il y a des préalables. Les minorités autochtones entretiennent des relations très difficiles avec leurs voisins bantous majoritaires. Les autochtones sont méprisés, traités de sous-hommes et d'esclaves par certains bantous. Ils travaillent dans les plantations de leurs maîtres et exercent bien d'autres travaux pour leur compte. Si nous pouvons bannir avec ces pratiques, vous verrez qu'ils vont s'ouvrir et apporter un plus au Congo avec leur savoir inestimable des arcanes de la forêt. Ensuite, nous pourrions leur proposer des formations.

Comment appréciez-vous l'action de l'église catholique dans la promotion des autochtones ?

Je lisais un article dans lequel un prêtre catholique parlait qu'ils avaient une église des autochtones et ces derniers apprenaient le catéchisme. Les autochtones servaient aussi des messes ; ils les mariaient à l'occidental dans les églises. Je pense que l'église représente une vraie menace pour cette culture.

Les pouvoirs publics assistent-ils les autochtones ?

Le ministère de la Culture et des Arts s'intéresse plus qu'aux musiciens, peintres, cinéastes, écrivains, or la culture est plus vaste. L'ethnologue Edard Burnett Taylor l'a définie comme étant un ensemble complexe incluant les savoirs, les coutumes, le droit, les croyances, l'art ... Les croyances autochtones sont menacées par les chrétiens. Que font les ministères de la Culture et de la Justice ? A mon avis, ils sont passifs.

Le ministère de la Justice est en train d'établir des actes de naissance aux autochtones, soutenir la scolarisation à l'occidentale des enfants autochtones. Une initiative que je ne cesse de critiquer, car elle éloigne les enfants autochtones de l'école de la forêt. Je trouve qu'on ne fait pas assez de choses. Il nous faut pousser la réflexion loin pour réaliser plein de choses avec eux. Nous devons valoriser l'université de la forêt ou l'école de la forêt, valoriser leur médecine, en somme, valoriser leur culture.

Nous ne sommes pas nombreux au Congo à travailler sur la valorisation des cultures autochtones. Je pense qu'en ma qualité d'ethnologue ayant vingt-quatre ans d'expérience avec ces minorités, j'ai la lourde responsabilité de faire bouger les choses du côté des autochtones, pourvu que nos autorités me fassent confiance. Mon plus grand regret est que dans mon pays on ne sait pas valoriser certaines compétences.

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