Maroc: Tourisme, un secteur au point mort - Les nationaux à la rescousse

Ouvrir les frontières, un exercice à haut risque

« Quel gâchis que la plage soit déserte par un aussi beau temps ». S'il a connu des dizaines de dimanches ensoleillés par le passé, ce commerçant de Tamaris, une plage à une trentaine de kilomètres au sud de Casablanca,avoue que jamais son commerce n'a sonné aussi creux en cette période où la chaleur s'invite pour le plus grand bonheur des baigneurs. Pis, ses regrets sont accompagnés d'une angoisse tenace alimentée par les nombreuses incertitudes liées à la pandémie du coronavirus. Car avant même la sortie du confinement, les questions sont nombreuses. Aller à la plage sera-t-il autorisé à court terme ? Les résidences secondaires abandonnées jusqu'à présent seront-elles réinvesties? Et les campings avoisinants, pourront-ils reprendre leur activité touristique tant attendue par les commerçants du coin? En réalité, personne ne le sait. L'avenir nous le dira.

Pour le moment, de manière générale, à l'approche de la saison estivale, et avec les avions cloués au sol, la fermeture des frontières, des hôtels et des restaurants inquiète les acteurs directs et indirects du secteur touristique. Ils sont dans l'expectative au Maroc comme ailleurs à cause d'une crise sans précédent. Le sujet est d'autant plus alarmantqu'il est impossible pour l'instant d'apporter une réponse claire et définitive à toutes les interrogations et donc de se préparer. Tout dépendra de l'évolution de l'épidémie. Que le danger d'une seconde vague apparaisse ici ou là et toutes les frontières resteront fermées. Que le mois de juin s'écoule sans un rebond des contaminations et le rêve de prendre la route deviendra peut-être réalité.

Des emplois en danger

« Je suis de nature optimiste. Dès qu'un vaccin sera disponible, je suis sûr que les touristes reviendront en masse. D'ici à 2021, tout rentrera dans l'ordre », assure Abderrahim Oukioud. Récompensé d'une médaille de bronze au Wanderlust World Guide Awards 2018, ce guide touristique tente de relativiser malgré des prévisions pour le moins préoccupantes. En effet, les dernières données relatives au secteur communiquées par les autorités publiques annoncent une baisse de 15 % des recettes touristiques pour les quatre premiers mois de 2020 et de 61% rien que pour le mois d'avril. En sus, une enquête menée par la CGEM auprès des entreprises révèle une baisse de 71,41 % du chiffre d'affaires et de 78,18 % des emplois. Si ces prévisions s'avèrent exactes, le secteur touristique au Maroc, qui pèse pour environ 11.000 entreprises, compte près de 122.000 emplois et contribue à 7% au produit intérieur brut (PIB) s'avance en eaux troubles. « Surtout si, comme le pensent beaucoup de travailleurs dans le secteur du tourisme, un retour à la normaleestinenvisageable avant trois ou quatre ans. Parce qu'au-delà des considérations sanitaires, beaucoup de personnes au Maroc comme aux quatre coins de la planète, ne prendront pas de congés, essentiellement pour des raisons de pouvoir d'achat », nous confie Abderrahim Oukioud.

En attendant de voir ce que l'avenir leur réserve, la situation des travailleurs touristiques est précaire. « En 2020, j'ai effectué deux circuits. Une manne financière qui me permet aujourd'hui de subvenir aux besoins de ma famille », avance Oukioud. Puis de nuancer : « Mais malheureusement beaucoup d'entre nous sont dans le rouge. Généralement les guides touristiques travaillent au jour le jour. Et en l'absence de CNSS et de Ramed,notre situation financière s'aggrave de plus en plus. Relancer le secteur est une nécessité». Même son de cloche pour Rachid M. Ce quadra père d'un enfant œuvre dans le secteur touristique depuis plus de 20 ans. Il estchef de brigade de restaurant dans un hôtel huppé de Marrakech. « Le 18 mars, le dernier client a quitté l'hôtel avant sa fermeture. Heureusement que nous avons reçu les aides de la CNSS. 1000 DH au mois de mars puis 2000 DH au mois d'avril. Mais quand on a l'habitude de vivre avec un salaire de 6000 ou 7000 DH, il est très difficile de s'en sortir avec trois fois moins surtout avec une famille à charge. Mais on n'y peut rien », conclut-il avec amertume.

Un sentiment somme toute compréhensible, mais quelque peu atténué par la crise enregistrée dans le secteur du tourisme (10,4% du PIB mondial). Les chiffres provisoires sont tout simplement vertigineux. L'Organisation mondiale du tourisme (OMT), institution spécialisée des Nations unies destinée à promouvoir et à développer le tourisme, avait annoncé fin mars s'attendre à une chute du nombre de voyageurs sur la planète de 20 % à 30 % pour l'ensemble de l'année. Elle a récemment prévenu que la baisse du trafic pourrait en réalité atteindre 58 %, voire 78 %, alors qu'elle tablait avant la pandémie sur une hausse de 4 % du tourisme mondial. Et quand on sait que les touristes étrangers sont le pilier du tourisme au Maroc, ce n'est pas une surprise si « 100% des agences touristiques sont à l'arrêt », indique IkhlefAmarzagou, gérant d'une société de transport touristique après avoir travaillé dans une agence de voyages pendant près de dix ans.

Une relance sujette à interrogations

Nombre de gouvernements conseilleront par précaution à leurs ressortissants de passer leurs vacances dans leur propre pays. On sait déjà que les pays d'Europe les plus touristiques vont souffrir, à commencer par l'Italie, l'Espagne et la Grèce, où le pouvoir d'achat de la population locale ne permettra pas de compenser la chute des revenus du tourisme étranger. Le Maroc ne sera évidemment pas en reste. Pour atténuer les effets de cette crise historique, la CGEM a proposé au CVE unprojet de relance reposant sur 508 mesures formulées par 25 fédérations dont la Confédération nationale du tourisme. A savoir, entre autres, l'autorisation d'un versement décalé à la fin de l'année, des taxes de séjour et de promotion touristique du premier trimestre dont le paiement arrive à échéance à fin avril ou encore l'accélération du remboursement des crédits de TVA lié à l'investissement. Plus important encore, le ministère du Tourisme, de l'Artisanat, du Transport aérien et de l'Economie sociale veut faire des nationaux la figure de proue de ce plan de relance. « On n'accorde pas énormément d'importance au tourisme national, c'est l'occasion justement pour combler ce retard. Mais ce sera très difficile », précise IkhlefAmarzagou. Puis d'ajouter : « La grande majorité des agences touristiques ont des programmes faits sur mesure pour les touristes étrangers. Et pour être honnête avec vous, excepté la diaspora marocaine à l'étranger, je ne me souviens pas avoir un jour vu une réservation pour un voyage organisé faite par des touristes nationaux ».

Autrement dit, il serait utopique de croire que les nationaux combleront le déficit mû par l'absence des touristes étrangers. Et quand bien même cette hypothèse serait plausible, elle serait confrontée à des obstacles d'ordre économique et sanitaire. « Il ne faut pas se leurrer, avec la possible réouverture des hôtels et restaurants, tout risque de coûter plus cher. Pourquoi ? Car ces derniers devront certainement prévoir de nouvelles normes sanitaires, notamment pour la désinfection des chambres d'hôtels. Dans les restaurants, forcément il y aura des aménagements afin de respecter les distanciations sociales. Au lieu de 30 tables par exemple il n'y en aura plus que 15. Le personnel devra prendre énormément de précaution également », devine le chef de brigade restaurant Rachid M. Justement, en parlant des distanciations sociales et leur application, à l'instar d'Abderrahim Oukioud,IkhlefAmarzagoua des doutes. « Elles seront difficilement applicables aux touristes nationaux. Car leur mentalité diffèrede celle des touristes étrangers », se sont-ils accordés à dire. Rachid M. n'y croit pas trop non plus : « La réouverture s'annonce compliquée du côté de Marrakech, deuxième ville au nombre de cas Covid-19. De manière générale, le tourisme risque d'être la dernière activité économique à redémarrer au Maroc. »

En tout cas, pour Abderrahim Oukioud et IkhlefAmarzagou, les touristes étrangers sont des amoureux du voyage. Qu'ils soient Australiens, Américains ou Européens, une fois que les frontières seront rouvertes, ils n'hésiteront pas à venir dès le lendemain. « Mais même s'ils constituent plus de 70% des touristes que nous accueillons dans l'hôtel, ce serait risqué de rouvrir les frontières pour les accueillir en l'absence d'un vaccin », conclut Rachid M. en mettant la lumière sur l'un des nombreux paradoxes mus par ce nouveau coronavirus. Bref, vous l'aurez certainement deviné, la suite s'annonce pour le moins compliquée.

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