Maroc: Mohamed Nejmeddine, virologue et immunologiste, professeur habilité, Département de biologie, Université Ibn Zohr, Agadir

A notre époque, l'émergence de nouveaux virus est toujours très vraisemblable, et leur transmission entre individus est d'autant plus facile en raison du mode de vie de la population mondiale

Une nouvelle vague pandémique liée à la même souche de virus est peu probable

Le monde a connu plusieurs épidémies virales. Comment peut-on les comparer au Covid-19 ?

L'humanité a connu des pandémies dues à des agents pathogènes infectieux émergents d'origine virale comparables au Covid-19. La grippe espagnole, qui a sévi entre 1918 et 1920, en est l'exemple le plus éloquent. Elle a touché plus de 500 millions de personnes (plus du 1/3 des habitants du globe), faisant entre 20 et 50 millions de victimes, avec un taux de mortalité d'environ 10 à 20%. Dans les années 70' et 80', il y a eu l'épidémie du Sida, causée par un autre virus émergent (VIH), responsable du syndrome de l'immunodéficience acquise chez l'homme. Cette épidémie a fait 36 millions de victimes depuis 1981.

Plus récemment, il y a eu des épidémies dues au coronavirus liées à la pandémie du Covid-19 en relation avec l'apparition d'un virus émergeant SARS-CoV-2 apparu pour la première fois en Chine et déclaré « pandémie » par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Il faut rappeler que le virus mis en cause était inconnu auparavant. Certes, il ressemble dans certains aspects structuraux à ses cousins de la famille des coronavirus, en particulier SARS-CoV-1 et MERS, mais il s'agit d'une nouvelle souche avec des fonctions biologiques distinctes. Depuis son apparition, le virus a touché plus de 180 pays et territoires, infectant quelque 5.525.000 individus, causant la mort de plus de 347.000 personnes (au 25 mai 2020).

A notre époque, l'émergence de nouveaux virus est toujours très vraisemblable, et leur transmission entre individus est d'autant plus facile en raison du mode de vie de la population mondiale. D'autres facteurs peuvent contribuer à l'émergence de nouvelles épidémies, en particulier l'importation et la consommation de nourriture et d'animaux infectés, l'utilisation excessive d'antibiotiques chez l'homme et les animaux, la colonisation par l'homme d'espaces forestiers jadis réservés aux animaux et les changements climatiques.

Comment expliquez-vous cette expansion rapide du virus dans le monde ?

La transmission du Covid-19 a été longuement débattue au sein de la communauté scientifique. Beaucoup de travaux de recherche ont été publiés dans ce sens. Il a été démontré que le virus se transmet de proche en proche, via le contact direct entre une personne infectée et une personne saine qui devient elle-même infectée et peut transporter le virus vers une autre personne. Les travaux les plus sérieux penchent vers une transmission par les microgouttelettes (aérosols) émises par la bouche et le nez des personnes infectées, que ce soit lors d'une conversation, ou par la toux et les éternuements. Ces microgouttelettes, invisibles à l'œil nu, peuvent rester suspendues dans l'air et se propager sur de courtes distances surtout dans les lieux renfermés, où la circulation de l'air est faible. En l'absence de mesures de sécurité, la propagation du Covid-19 suit une courbe exponentielle en fonction du temps. La souche SARS-CoV-2 se propage rapidement d'une personne infectée vers deux à trois autres personnes. La propagation rapide du virus est due au mode de vie des populations infectées, y compris la densité élevée de la population dans les centres urbains et l'augmentation du trafic aérien et des voyages.

Le système immunitaire a pour fonction de bloquer ou neutraliser les virus et pourtant on constate de nos jours une forte virulence

Heureusement, l'organisme humain dispose d'un système de défense, dit système immunitaire, qui nous protège contre tous les organismes pathogènes étrangers. Le système immunitaire est très complexe ; il fonctionne comme un orchestre de musique, avec plusieurs acteurs qui jouent la même partition avec une grande harmonie et une très bonne distribution des tâches. Le système immunitaire est capable ainsi de monter une réponse immune adaptée et spécifique à chaque organisme étranger. Cependant, cette réponse met du temps à se mettre en place, surtout quand le pathogène est inconnu pour le système immunitaire. Le virus prend ainsi avantage sur ce dernier pour s'installer et se multiplier. Comme c'est le cas pour SARS-CoV-2, l'agent viral responsable de la maladie du Covid-19. Cependant, le système immunitaire reste la meilleure protection et le meilleur espoir de guérison pour les personnes atteintes. Dans la vie réelle, la majorité des personnes infectées guérissent. Une personne qui guérit ne peut ni infecter des personnes saines ni être réinfectée par la même souche de virus au contact d'une personne infectée. Par conséquent, l'immunité de l'organisme est la meilleure protection contre la propagation de la maladie.

Le Maroc a pratiqué le protocole de chloroquine sur des patients Covid-19. Pensez-vous que son application est une bonne réponse pour neutraliser le virus alors que d'autres pays, telle la France, s'y sont opposés ?

Le protocole thérapeutique appliqué au Maroc est l'affaire des cliniciens. Toutefois, je pense qu'il a été probablement parmi les facteurs qui expliqueraient le faible taux de mortalité constaté, en comparaison avec d'autres pays du pourtour méditerranéen. Cependant, il ne faut pas négliger les facteurs intrinsèques au virus ou extrinsèques à celui-ci qui seraient liés à l'environnement, à la démographie, et à la susceptibilité génétique et immunologique de la population. Je pense qu'il est encore trop tôt pour tirer toutes les conclusions sur ce sujet. Il faut laisser le temps à l'ensemble des chercheurs dans le monde pour travailler et recouper les données avant de pouvoir tirer des conclusions fiables.

On risque à tout moment une autre vague du virus. Quelles mesures doit-on prendre pour éviter un tel scénario?

En tant que virologue et immunologiste, je pense qu'une nouvelle vague pandémique liée à la même souche de virus est peu probable. En effet, le virus en se propageant perd de va vigueur (virulence) et devient moins virulent. De plus, la population qui a acquis une immunité naturellement constituera un barrage contre sa propagation. La pandémie va donc dans le sens de l'estompement de façon progressive et continue. En effet, l'épidémie de la grippe espagnole s'est estompée par elle-même, presque sans intervention humaine, sachant que le contexte de l'époque fut moins favorable sur les plans scientifique et technique, comparé au nôtre. Néanmoins, il faut rester vigilant et continuer à appliquer des mesures de protection et de distanciation pour limiter et ralentir la propagation du virus parmi la population. En parallèle, il faudrait augmenter le nombre de tests de dépistage réalisés, en commençant par les populations présentant un risque, dans la perspective de les généraliser par la suite. Cette démarche permettra d'identifier précocement les foyers d'infections, avant même l'apparition des symptômes, afin d'en limiter la propagation et d'améliorer la prise en charge des personnes infectées.

Pour faire face à leurs citoyens, les politiciens font pression sur les scientifiques pour prendre des décisions, le cas du déconfinement. Qu'en pensez-vous ?

Grâce au développement technologique dans le domaine de la recherche, SARS-CoV-2 a été identifié très rapidement et sa séquence génétique a été déterminée, ce qui a permis de mettre en place des tests de diagnostic fiables, en un temps record. La responsabilité des chercheurs (en santé, économie, sociologie... ) est de mettre en place des scénarios de crise et de sortie de crise, en se basant sur des données réelles et sur des projections futures. La prise de décision est ensuite la responsabilité des politiques.

Il faut reconnaître que le monde entier n'était pas préparé pour un fléau de cette amplitude, y compris le Maroc. Cette pandémie a mis à nu les carences d'un grand nombre de politiques de santé publique dans le monde, en particulier en Europe.

Au Maroc, l'Etat a entièrement assumé sa responsabilité depuis le début de la pandémie. Cet épisode a démontré que le Maroc dispose de compétences scientifiques et médicales capables de gérer la situation en toute autonomie. En effet, malgré ses moyens limités, le Maroc est parmi les pays qui ont le mieux géré la pandémie dans le monde. Ceci grâce aux efforts consentis par tous les citoyens, en particulier ceux qui sont en première ligne. A juste titre, je tiens à saluer tous les professionnels de la santé, les différents corps des autorités territoriales et sécuritaires, sans oublier la société civile et l'engagement des citoyens dans le respect des mesures préconisées.

Selon un article scientifique paru le 3 mai 2020, le laboratoire de biotechnologie de la Faculté de médicine de Rabat a analysé plus de 3.000 génomes de 59 pays. Quel est l'impact d'une telle analyse sur la lutte contre ce virus ?

Les spécialistes en virologie au Maroc sont très rares, mais l'Université marocaine dispose de compétences scientifiques qui ont fait leurs preuves dans ce domaine, dans les meilleures universités et instituts de recherche du monde « sans complexe ». L'analyse de ces génomes permet à nos chercheurs de faire un suivi de l'évolution de ce virus.

En tant que spécialiste du domaine, je suis très content de voir que les chercheurs marocains mettent tous les moyens dont ils disposent pour travailler sur les virus, en particulier les coronavirus, chose qui était inimaginable il y a seulement trois mois. La responsabilité des enseignants chercheurs est indéniable dans la formation des cadres dans les spécialités liées à la virologie et à l'immunologie. Toutefois, j'appelle les collègues à rester vigilants et à ne pas se laisser aller à des effets d'annonces très prématurés, au risque de donner de faux espoirs aux Marocains et au pire de nous discréditer devant la communauté scientifique internationale.

Quel rôle peut jouer la recherche scientifique dans la prévention et le suivi de la pandémie actuelle et des crises de santé à l'avenir?

Durant la pandémie Covid-19, les scientifiques du monde entier se sont mobilisés pour mettre en place des tests de diagnostic rapides, fiables et sensibles. Plus encore, les moyens matériels et humains des laboratoires de recherche dans les universités les plus prestigieuses ont été mis à contribution pour accélérer la généralisation des tests de dépistage au niveau de la population entière. Au Maroc, les laboratoires de recherche dans les universités ont été fermés malgré que certains disposent de ressources humaines qualifiées et des moyens techniques nécessaires pour participer à l'effort national contre la maladie. Conscients de la responsabilité du chercheur dans le progrès de la société, nous n'avons pas cessé, depuis trois ans, à l'université Ibn Zohr de proposer des projets de recherche intégrés, ambitieux, réalistes et réalisables impliquant des équipes pluridisciplinaires sur des thématiques en relation avec les maladies infectieuses, en particulier les coronavirus et plus récemment le Covid-19. Malheureusement, nos projets restent toujours à la recherche de financement.

La recherche scientifique au Maroc, sous prétexte de produire de la richesse et des emplois, est restée cloisonnée dans le développement et dans l'ingénierie sans vision à long terme. Malgré quelques initiatives limitées dans le temps et dans les objectifs, le financement des projets de recherche au Maroc reste symbolique, frileux et inadapté. Dans ce cadre, les pouvoirs publics sont appelés à revoir les modes de financement, en particulier dans le domaine de la santé. Il faut assurer le financement de projets structuraux ambitieux et de qualité sur des objectifs à long terme. La gestion de la pandémie du Covid-19 a été exemplaire en Corée du Sud, notamment grâce aux leçons tirées de son expérience développée lors des épisodes épidémiques précédents.

La propagation de la pandémie du Covid-19 se trouve sur une courbe descendante, il faudrait se préparer dès maintenant aux épidémies à venir. Ceci passe par la mise en place de structures de recherches universitaires équipées et compétentes pour prévenir, suivre et stopper les crises de santé publique dans l'avenir. J'appelle les pouvoirs publics à repenser les stratégies de recherche scientifique au Maroc, en particulier dans le domaine de la santé, car tout développement économique ne peut se faire sans une population saine. En effet, la santé de l'individu est intimement liée à la santé de son environnement. Il est encore temps de mettre les moyens nécessaires dans la recherche scientifique. Il est encore temps de mettre à contribution les compétences marocaines capables d'apporter des solutions « made in Morocco » aux problèmes locaux.

Le Maroc s'apprête à divulguer des mesures de déconfinement assouplies à partir du 10 juin. Sommes-nous prêts à de telles mesures ?

Les indicateurs sont tous en faveur d'un déconfinement progressif. Les éléments dont nous disposons indiquent une diminution de la propagation du virus. Des foyers subsistent mais ils sont identifiés et gérables. Le diagnostic se généralise progressivement pour cibler la population la plus vulnérable. En renforçant les mesures de protection et de prévention dans les lieux publics, nous pouvons revenir à très court terme à une vie normale. Cependant, nos habitudes et notre style de vie doivent changer et s'adapter pour cohabiter avec le virus.

Mohamed Nejmeddine :

- Associate Professor, à Ibn Zohr University

- Mai 2017 à aujourd'hui·Agadir, Biochemistry/Immunology, Université Ibn Zohr

- Auparavant Research Associate à Imperial College London ; 2002 - 2012·Londres

Virology-Immunology

- Auparavant Post Doc à CNRS ; 2001 - 2002·Paris, Viral oncology

- Auparavant Postdoc à Inserm ; 2000 - 2001·Paris ; Virology

- Auparavant Doctorant à INRA, 1996 - 2000·Jouy-en-Josas, Virology

- Université : Études : Pharmacy à la Faculté de Pharmacie de l'Université Paris-Saclay ; Promotion 2000 ; PhD

Prof. Mohamed NEJMEDDINE, Ph.D.,

Virologiste et Immunologiste

Professeur de l'enseignement supérieur habilité,

Département de Biologie, Faculté des Sciences, Université Ibn Zohr, Agadir

Membre de la commission administrative du Syndicat National de l'Enseignement Supérieur (SNESUP)

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