Libye: David Rigoulet-Roze - «Il y a une duplication géopolitique sur le théâtre libyen de ce qui s'est passé en Syrie»

interview

La Russie a récemment dépêché des avions de chasse en Libye pour soutenir les combattants du maréchal Haftar, l'homme fort de l'est libyen, qui mène depuis plus d'un an une offensive visant à s'emparer de Tripoli, à l'Ouest, siège du GNA, le Gouvernement d'Union Nationale reconnu par l'ONU.

Alors que ces dernières semaines, le camp Haftar accumule les revers militaires, David Rigoulet-Roze chercheur associé à l'IRIS, l'institut de recherche stratégique et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, décrypte ce qui se joue en Libye.

Après des mois d'enlisement au sud de Tripoli, la Russie essaye-t-elle de faire pencher la balance en sa faveur en Libye, assiste-t-on a une accélération du conflit ?

Oui il y a certainement une accélération des positionnements respectifs. Evidement ce n'est pas officiel, c'est le chef de l'US Africom, Stephen Townsend, qui depuis son QG de Stuttgart a fait passer des informations indiquant que six Mig-29 et deux Sukhoi-35 auraient été prépositionnés sur la base d'Al-Joufra au sud-est de Tripoli.

C'est une manière de montrer que les Américains savent ce qui se passe sur le terrain et en même temps cela clarifie un peu les positions de Washington, parce qu'il y avait une ambiguïté, qui était liée d'ailleurs à un coup de téléphone de Donald Trump en avril 2019, et qui laissait supposer un éventuel soutien tacite de Washington à l'opération militaire du Maréchal Haftar.

Là, il y a un repositionnement, une forme de réajustement des alliances potentielles. Ce qui est sûr c'est que les Russes ont voulu montrer que les récentes défaites du maréchal Haftar, notamment le fait que ses troupes aient perdu la base d'Al-Watiya, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Tripoli, une victoire du GNA rendue possible par le recours aux drones turcs et qui a impliqué un retrait des forces du maréchal Haftar, n'étaient que momentanées. Les Russes veulent indiquer que ce retrait restera limité.

L'engagement de Moscou est bien évidement officieux puisque les avions russes ont été repeints aux couleurs de l'armée nationale libyenne, même si chacun sait que l'engagement russe est de plus en plus marqué.

D'ailleurs un rapport de l'ONU du 24 avril 2020 confirmait la présence de mercenaires russes de la société Wagner, une présence qui vraisemblablement résulte des récentes difficultés sur le terrain du maréchal Haftar.

Quel est l'état des forces du maréchal Haftar ?

Au début des opérations militaires, le maréchal Haftar, bien ancré en Cyrénaïque, a tout d'abord bénéficié d'une bonne dynamique.

Puis, il y a quelques mois, il a décidé de se lancer à l'assaut de Tripoli, mais cette offensive piétine et elle piétine d'autant plus que l'engagement turc, lui, s'est renforcé de manière officielle.

En effet, le président Erdogan s'appuie sur la légalité du gouvernement dit d'Union Nationale, incarné par Fayez el-Sarraj, pour justifier un accord militaire qui a été signé en novembre 2019. Cet accord de défense permet, d'une certaine façon, d'asseoir l'influence de la Turquie en Tripolitaine.

Et là, on retrouve un jeu dangereux qui existait déjà en Syrie, avec les mêmes acteurs. Ce n'est pas anodin, il y a une duplication géopolitique sur le théâtre libyen de ce qui s'est passé en Syrie, avec la Turquie d'un côté et la Russie de l'autre.

Reste à savoir si cela va déboucher sur un affrontement direct ou si la situation va se limiter à la mise en place de lignes rouges pour les adversaires respectifs.

La présence turque a-t-elle également pour objet de mettre la main sur les champs d'hydrocarbures libyens ?

Dans l'accord de défense signé en novembre 2019, il y avait un volet qui concernait spécifiquement les forages offshores.

Alors qu'en Méditerranée orientale, les zones économiques exclusives sont contestées, cet accord permettait à la Turquie de faire prévaloir ses intérêts au détriment de la Grèce et de Chypre.

Dans ce cadre, il y a incontestablement aussi une logique économique de la part de la Turquie mais qui n'est pas uniquement pétrolière.

Ankara ne perd pas de vue le reste du continent africain. On peut rappeler qu'avant la chute de Khadafi, les échanges de la Turquie avec le continent s'élevaient à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Les Turcs, tout comme les Russes d'ailleurs, ne perdent pas de vue que Tripoli est aussi une porte d'accès sur le reste de l'Afrique.

On se retrouve donc avec un télescopage d'intérêts. Il y a clairement une géopolitique des grands acteurs. Ce qui est très frappant, c'est l'absence quasi-totale des Européens. L'Union européenne n'a pas la main sur sa frontière méridionale, pourtant stratégique.

Quel est le rôle de l'Egypte dans cette crise ?

L'Egypte du président Abdel Fattah al-Sissi a clairement apporté son soutien au Maréchal Haftar.

Et ce, pour deux raisons essentielles : l'une idéologique et l'autre géopolitique. Idéologique, car le président al-Sissi, qui a renversé l'ancien président Morsi, est en conflit ouvert avec la Turquie d'Erdogan qui lui aussi est issu de la même mouvance des Frères musulmans, d'où un soutien appuyé au maréchal Haftar, présenté comme un rempart contre l'islamisme.

Dès le 17 décembre 2019, le président al-Sissi a d'ailleurs dit qu'il n'autoriserait personne à contrôler la Libye, que cela relevait de la sécurité nationale de l'Egypte.

Après les récents déboires militaires du maréchal Haftar, le président égyptien a renouvelé ces déclarations, affirmant que si d'aventure l'homme fort de l'est libyen se trouvait en difficulté dans sa lutte contre les groupes terroristes, il serait soutenu par l'armée égyptienne.

Donc les choses sont très claires, deux blocs sont en train de se constituer : avec une tripolitaine qui est de plus en plus « turquisée » et une cyrénaïque « russifiée » avec le soutien de l'Egypte et en arrière-plan celui également des Emirats arabes unis.

Quel regard portez-vous sur l'ONU dont les décisions ne sont pas respectées, notamment l'embargo sur les armes ?

Oui, d'ailleurs c'est ce qui avait désolé l'ancien représentant spécial de l'ONU pour la Libye, Ghassam Salamé qui a démissionné de manière fracassante en avril dernier.

Il faisait effectivement le constat d'une impuissance onusienne face aux violations répétées de l'embargo sur les armes qui avait été voté, il faut les rappeler en 2011, à la faveur des sanctions prises contre le régime de Khadafi. Depuis il y a une accélération de ces violations et qui se font quasiment au grand jour.

Cela a été documenté de façon très circonstanciée par différents rapports de l'ONU. J'évoquais le dernier rapport du 24 avril 2020 concernant les mercenaires russes, mais cette question des mercenaires concerne aussi la Turquie qui en a dépêché plusieurs milliers pour soutenir à Tripoli, les forces du GNA.

Donc on voit bien qu'aujourd'hui le sort politique et géopolitique de la Libye sort du cadre strictement libyen.

D'ailleurs au cours d'un récent échange téléphonique entre le président Trump et le président Erdogan, le président turc ne s'est pas privé de dire que désormais il n'y avait plus de place en Libye pour les petits joueurs mais que la présence de grands acteurs serait déterminante pour la suite des évènements.

N'y a-t-il pas d'alternatives au recours aux armes ?

Malgré les diverses déclarations, dans le prolongement d'ailleurs de la conférence de Berlin en début d'année, c'est le choix des armes qui a prévalu.

D'ailleurs ce choix a toujours été privilégié par le maréchal Haftar, il ne s'en est jamais caché. Simplement un rééquilibrage est en train de se produire.

La question est désormais de savoir si l'intervention de grands acteurs est susceptible de déboucher sur un affrontement direct.

On n'en est pas encore là... Un scénario tel qu'on l'a connu en Syrie avec le processus d'Astana, pourrait s'imposer et déboucher sur la mise en place de zones d'influences en Libye.

Plus de: RFI

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