Afrique du Sud: ART contemporain - Disparition du fondateur d'Afronova, Henri Vergon

Le galeriste français Henri Vergon, fondateur de la galerie Afronova à Johannesburg, est décédé le 15 mai à 51 ans d'une crise cardiaque. Il laisse une œuvre de construction autour d'un art contemporain africain dont il était un fervent promoteur.

Le critique d'art sud-africain Sean O'Toole est le premier à avoir pris sa plume pour rendreun vibrant hommage à Henri Vergon, figure incontournable du Johannesburg artistique. Retraçant le parcours de ce Français devenu Sud-Africain dans l'âme, au point de se faire appeler Henri « Nkosi » Vergon - un prénom sud-africain répandu - il cite une interview que le jeune galeriste avait donnée en 2006 au sujet de son pays d'adoption. « Je suis né de nouveau ici. Je suis devenu un nouvel homme. Tous ceux que je rencontrais étaient complètement ouverts. Tous avaient été fragmentés par l'histoire récente. Ils se questionnaient : d'où venaient-ils, qu'avaient fait leurs pères ? Ils essayaient de faire sens et de s'octroyer une place dans l'avenir, en construisant un nouveau monde. J'ai jeté toutes mes anciennes carapaces et j'ai sauté tête en avant dans la même piscine ».

Une galerie à Newtown

Né à Bruxelles en 1968, Henri Vergon avait un passeport français, mais il était un citoyen du monde. Bien avant de tomber amoureux de sa femme au début des années 2000 au Japon, il s'est établi en 1995 à Johannesburg, après un tour à New-York, en pleine euphorie post-apartheid. Il a quitté son emploi à l'Institut français de Johannesburg pour lancer en 2005 sa galerie, Afronova, dans le quartier culturel de Newtown. « Les gens lui disaient : 'Tu es fou ! Les riches ne vont pas à Newtown, c'est un coupe-gorge' », se souvient Emilie Démon, sa femme et partenaire franco-japonaise.

A l'époque, l'explosion de l'art contemporain africain sur la scène internationale n'en était qu'à ses débuts. Le marché tournait autour de deux ou trois galeries historiques et huppées en Afrique du Sud, qui ne faisaient plus l'affaire pour la création contemporaine. Henri Vergon s'est inscrit dans un renouveau porté par plusieurs autres galeries nées à la même époque, comme Momo à Johannesburg.

Sa vitrine était stratégiquement située face au Market Theater, l'une des plus grandes institutions culturelles du pays. Henri Vergon a rapidement établi sa notoriété avec flair, enthousiasme, et une loyauté à toute épreuve envers les artistes. Il n'a pas seulement montré pour la première fois en Afrique - hors du Mali - le grand photographe Malick Sidibé, en collaboration avec le marchand d'art français André Magnin. Il a aussi découvert l'une des artistes devenue les plus cotées du marché sud-africain, Billie Zangewa.

Une philosophie de la fête et de l'inclusion

Contraint de fermer sa galerie en raison des travaux de rénovation entrepris à Newtown, Henri Vergon l'a déplacée à la fin des années 2000 dans le quartier - autrefois administratif - de Braamfontein, à la sortie du centre-ville. Au début, Afronova représente une adresse phare de la zone, qui ne tarde pas à se « gentrifier » avec les développements immobiliers. « En 2014, ça ne nous intéressait plus de voir passer des gens avec leurs bières bio, raconte Emilie Démon. On s'est dit qu'on aller injecter l'argent du loyer de la galerie dans les artistes, pour voyager avec eux et les accompagner différemment ».

Au lieu d'attendre à Johannesburg des directeurs de musée et des commissaires d'expositions anglais et américains, Henri Vergon a investi pour aller avec les artistes à leur rencontre. La galerie est ainsi devenue « virtuelle » avant l'heure, son patron continuant néanmoins ses fêtes épiques. Il a longtemps organisé des dîners d'artistes très courus, tous les vendredis soir au restaurant mythique du Gramadoelas, haut-lieu de la cuisine sud-africaine niché à l'entrée du Market Theatre.

Dans sa villa au toit bleu de Parkhurst, un quartier bohème de la banlieue résidentielle de Johannesburg, Henri Vergon a poursuivi ses fêtes d'anthologie, où il accueillait les artistes de tous les horizons, y compris ceux d'autres galeries.

Des artistes dont la cote n'a cessé de grimper

Cet homme jovial et généreux, qui aimait lire le journal en prenant son café le matin, « un peu old-fashion dans ses manières de gentleman », dit sa femme, a énormément compté dans la carrière de jeunes artistes femmes comme Lebohang Kganye et Senzeni Marasela, mais aussi de Lawrence Leaomana. Cet artiste né en 1982 à Johannesburg est aujourd'hui connu pour ses toiles brodées à teneur hautement politique. Elles portent des messages tels que : « I did not join the struggle to be poor » (Je n'ai pas rejoint la lutte contre l'apartheid pour être pauvre), ou encore « Les idiots se multiplient lorsque les hommes sages gardent le silence ».

« Lorsqu'on a commencé à travailler avec Lawrence, il était persuadé qu'il était un has-been, témoigne Emilie Démon. A la foire 1-54 à Londres, il a fait un carton qui lui a permis de payer sa lobola (dot) et de se marier ». Ses toiles, qui se vendaient quelque 4000 euros en 2016, s'arrachent aujourd'hui à 9000 euros. La Fondation Louis Vuitton en a acheté sept d'un coup.

L'influence de Henri Vergon a dépassé le cadre de sa propre galerie, puisqu'il se faisait un plaisir de faire visiter « son » Johannesburg à tous les curators, directeurs de musée et étrangers culturels de passage. Sa vision ouverte sur le monde, en fin connaisseur des enjeux politiques qui sont ceux de l'art africain, a notamment laissé une profonde empreinte sur l'exposition « Being There » consacrée en 2017 à l'art contemporain africain par la Fondation Louis Vuitton, à Paris. « Sa spécificité, c'est qu'il voulait faire rayonner Johannesburg et les artistes, sans cloisonner et se contenter de ceux d'Afronova. C'est tellement rare que les gens apprécient ». Emilie Démon reprend le flambeau à la tête d'Afronova et va faire vivre la passion de Henri Vergon.

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