Sénégal: Pape Djiby BÂ, Artiste-chanteur - « Les jeunes doivent approfondir leurs recherches »

Longtemps disparu des radars musicaux du Sénégal, Pape Djiby Bâ, installé en Suisse, réapparaît avec son élan généreux et son talent résistant. Bloqué au Sénégal à cause du coronavirus, l'interprète de «Balya» regarde notre rétroviseur et partage son cap.

L'exil suisse et le projet «Jokko»

«Je suis en Suisse depuis 2018. J'ai monté un orchestre, Afro Suisse, avec de talentueux musiciens suisses. Ils sont sortis de la plus grande école de jazz à Berne, en Suisse. L'idée de cet orchestre, qui comprend six Sénégalais, est de promouvoir la collaboration et le brassage culturels. En tant que Sénégalais, j'ai épousé l'idée de perpétuer le vœu politique du défunt Président Léopold Sédar Senghor d'encourager un monde du donner et du recevoir, et donc de partage culturel et de métissage. C'est la démarche principale du projet «Jokko». On avait projeté «Jokko», avec l'Afro Suisse, il y a deux ans. En 2019 déjà, j'étais au Sénégal pour baliser le terrain avec les organisateurs, étudier tout le terrain et les présenter aux ténors de la musique sénégalaise.

Le principe consistait à démarrer par le Sénégal et susciter une franche collaboration entre la Suisse et notre pays, à travers tous les partenaires et les institutions phares du pays helvétique. J'ai eu l'opportunité, pendant mon séjour, de travailler directement avec l'Etat suisse. Il m'a soutenu dans ce projet «Jokko» et en a financé la majeure partie. L'idée est qu'ils viennent au Sénégal pour une collaboration sur le plan culturel et l'initiation de projets de développement socioéconomique. Malheureusement, la pandémie est venue tout chambouler et a causé la suspension de la tournée et son report en 2021. Youssou Ndour est le parrain d'honneur.

Début de carrière et parcours d'un artiste majuscule

Nous avons commencé avec la musique sénégalaise très tôt. J'ai commencé à chanter à l'âge de 14 ans. J'étais au Miami (mythique club sénégalais de musique) dans les années 1970. Auparavant, j'ai fait du théâtre au Ballet d'Afrique noire (Ban) dirigé par Mansour Gueye. C'est là que j'ai affûté mes armes artistiques. Ma première prestation s'est faite au Centre Daniel Brottier, en 1968. Avec cette même troupe, j'ai presté au Théâtre Daniel Sorano. À mes débuts comme chanteur, j'ai été parrainé par un géant de la musique, feu Abdoulaye Mboup. Il était mon mentor et avait bien accompagné mes premiers pas. C'est lui qui m'a introduit auprès du papa d'Alioune Kassé (Ibra Kassé, propriétaire et gérant du club Miami, antre de la Star Band). Il était notre patron avec feu Pape Seck (fondateur du fameux orchestre Africando), qui était le lead vocal et chef d'orchestre. J'y étais avec de magnifiques musiciens tels Lynx Tall. En ce temps, ce n'était pas du tout facile de faire de la musique sénégalaise. Mais il fallait l'imposer. Quand j'ai dit à Ablaye Mboup que je voulais intégrer un orchestre, j'étais encore très jeune mais débordais de grande passion. Il m'a alors mis en rapport avec Ibra Kassé pour chanter à la Star Band. Ensuite, nous l'avons quitté pour aller créer le fameux Number One de Dakar.

Aux débuts du mbalax

Il fallait imposer le mbalax à cette époque, au milieu des autres musiques qui dominaient. En ce moment, c'était la musique guinéenne qui menait la musique au Sénégal, avec notamment le Bembeya Jazz. Il y avait aussi la musique congolaise, mais aussi encore la salsa. Les Sénégalais adoraient le patchanga. Il fallait imposer cette originalité sénégalaise à tout prix entre toutes ces sensibilités qui étaient déjà très ancrées. La première soirée qu'on avait jouée, c'était à Thiès, les gens avaient du mal à danser le mbalax. Ils le percevaient comme un bruyant folklore. Mais on leur avait tenu tête parce que c'était une mission. Aujourd'hui, ça nous réconforte de voir que le mbalax est la musique sénégalaise phare, devenant même une musique exportée.

Cofondateur de l'Orchestre national du Sénégal

En 1981, nous avons créé l'Orchestre national du Sénégal. C'était sous la présidence d'Abdou Diouf, et nous avions rang de fonctionnaires. Le vieux Abdourahmane Diop (ancien directeur du Conservatoire) nous a beaucoup soutenus. C'est d'ailleurs de lui que vient véritablement l'initiative. Le Sénégal est un vaste creuset de cultures. Il fallait un ensemble qui pût fédérer et rassembler toutes les ethnies. Aujourd'hui, il faut encore du travail parce que le Sénégalais est concentré sur le mbalax. Mais il est impératif de vendre le yella, le diambodong, le mbillim, etc. Leur promotion va d'ailleurs participer à rendre effectif l'inclusion nationale de toutes les communautés. Cela encourage le brassage culturel ainsi que l'union des cœurs et des esprits.

Fédération internationale des artistes sénégalais de la diaspora

Avec un collectif d'artistes sénégalais, nous avons monté cette structure dont je suis élu président. Elle a pour but de vulgariser, promouvoir les cultures sénégalaises et encourager des projets de développement culturel et socioéconomique. Nous sommes basés en Suisse et sommes en partenariat avec de grandes institutions culturelles internationales. Nous avons des bureaux dans presque tous les grands pays de l'Occident. Nous venons aussi réparer la dispersion des artistes sénégalais à l'extérieur et venir en aide à ceux qui en ont besoin. Nous nous donnons tous la main, travaillons en synergie et promouvons la diplomatie.

Carrière majuscule et hits saillants

La majeure partie des Sénégalais de cette génération connaissent mieux «Balya» et Chérie Coco. Mais nous avons fait beaucoup de productions et de coproductions. J'en avais déjà avec le Star Band et le Djender Orchestra, et plus tard j'ai réalisé des albums avec l'orchestre Le Sahel. J'étais avec Cheikh Tidiane Tall, Idrissa Diop, Mbaye Fall, Thierno Koïté, etc. Nous étions la première formation à nous affilier à la télévision nationale, à l'époque où elle était encore en noir et blanc. Le Sahel était la propriété du milliardaire sénégalais El Hadj Ndiouga Kébé et était géré par le virtuose Cheikh Tidiane Tall. C'est d'ailleurs avec lui que j'ai arrangé et composé le fameux morceau «Balya» (album «Takku Ligeey») qui avait fait un tabac au Sénégal et à l'international.

C'était comme un déclic. Ce titre nous a offert beaucoup de tournées musicales. Les Sénégalais aimaient surtout cette chanson par son caractère rassembleur. Elle fait un hommage à la cohésion sociale et aux vertus sénégalaises. «Dox mbokk» (ndlr : raffermir les liens de parenté), «Demalante» (ndlr : entretenir les relations sociales)... «Balya», c'est en 1998. «Chérie Coco», mon premier enregistrement, en 1972. C'est sorti par hasard. Ibra Kassé, avec le flair, l'a enregistré discrètement avec toute la logistique dont il disposait alors qu'on prestait, et l'a amené à la radio. Il a fomenté tout l'album comme ça, à notre insu. Ça a produit une belle surprise et un grand succès.

Les reprises rédemptrices de Amira et Assane Ndiaye

C'est Bollé, mon attaché de presse, qui m'a fait écouter pour la première fois la reprise d'Amira. J'étais trop content. J'ai eu la chair de poule. Voir des talents qui émergent nous ravit parce que c'était cela notre souhait. Cette fille qui reprend cette chanson dans une toute autre formule, c'est juste formidable. Je la soutiens sincèrement et demande aux Sénégalais d'en faire de même. C'est le même principe avec Assane Ndiaye. Il m'avait appelé auparavant et m'avait prévenu. Je lui ai tout de suite dit «fais-le». Et puis Assane n'est pas n'importe qui. C'est un musicien très talentueux. Il m'a invité et fait parrain d'honneur de son grand concert à Paris, au Palais des Congrès. La soirée s'était transformée en concert. On a chanté ensemble le tube sur scène. Magnifique.

«Il faut solfier la musique sénégalaise»

Les temps diffèrent. À l'époque, les gens étaient plus compréhensifs. C'était un peu la fraternité. Et c'est finalement cela le Sénégal. Tout le monde doit être frère. C'est ce que les artistes doivent promouvoir et refléter. C'est bien la concurrence, mais il faut que ça aille dans le bon sens. Il ne faut pas être concurrents dans la diversion, mais promouvoir la diversité. S'agissant de la musicalité, à l'époque, c'était plus raffiné. Avec les nouvelles technologies, c'est devenu facile de faire de la musique. Il faut que les jeunes approfondissent leurs recherches. Le Sénégal est un pays de culture, avec un champ assez vaste pour l'exploration. J'exhorte les jeunes à travailler cette belle musique qu'est la musique sénégalaise. Le mbalax est joué chez la plupart de façon désordonnée. Il est important de le raffiner pour mieux le vendre à l'international. Les Européens ont du mal à consommer le mbalax avec son rythme ternaire, du fait de leur habitude du rythme binaire.

Quand j'étais au Sénégal, j'avoue que moi-même je tâtonnais et ne maîtrisais pas les règles du Conservatoire. Je suis allé, en 1999, au Conservatoire Hector Berlioz du 10ème arrondissement de Paris pour apprendre la musique. Cela m'a permis de connaître les rôles de la musique sénégalaise. Ma conclusion, après tout cette expérience, c'est qu'il faut maintenant solfier la musique sénégalaise. Chopin est mort depuis 200 ans, mais sa musique résiste au temps parce qu'elle est solfiée. Imaginez combien ce serait magnifique de solfier les musiques de Youssou Ndour, Baaba Maal, Omar Pène, Kiné Lam, etc. et de les laisser à la postérité. Pour l'intérêt du Sénégal.

Plus de: Le Soleil

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