Tunisie: Le Gaz de Schiste et les Hydrocarbures non conventionnels - Y aller ou ne pas y aller ?

Certains peuvent se demander à juste titre, pourquoi parler du «pétrole et gaz de schiste», en cette période où le pétrole a atteint son plus bas niveau depuis la Seconde Guerre mondiale et où les sociétés américaines, exploitant le pétrole et le gaz de schiste sont en train soit de produire à perte et de licencier leurs employés par milliers, soit, pire, les plus vulnérables ont déjà déclaré faillite.

En fait, le but de cet article est, d'une part, sensibiliser nos décideurs et nos concitoyens sur l'existence d'un potentiel important de ressources en pétrole et en gaz «stockées» dans notre sous-sol depuis plus de 300 millions d'années, et qu'il faudrait bien se préparer pour les en extraire, et, d'autre part, pour lever le voile sur les risques réels ou présumés liés à l'exploration et au développement de ces ressources. Notons aussi que durant cette période, les services pétroliers sont au plus bas.

Rappelons que l'importance de l'énergie dans le développement économique et social d'un pays, ainsi que son rôle dans le bien-être de sa population, n'est plus à démontrer. Depuis la découverte du pétrole et du gaz dans le champ géant d'El Borma en 1964 (environ 800 Mb), suivie par celle de l'important champ d'Ashtart dans le golfe de Gabès en 1973 (environ 350 Mb), la Tunisie a vécu quelques décennies de développement et de croissance continues et disposait d'un excédent de pétrole "confortable", qui a longtemps constitué la première source de rentrée de devises pour le pays, et ce, malgré une consommation sans cesse en augmentation.

Malheureusement, depuis l'année 2000, en l'absence de découvertes majeures, la Tunisie a entamé son entrée dans le 21e siècle avec un déficit énergétique, qui n'a cessé de se creuser pour atteindre les 35 millions de barils par an actuellement. Ce déficit a un impact de plus en plus insupportable sur l'économie et les finances de l'Etat (importations en devises, caisse de compensation), ainsi que sur les divers secteurs de l'économie (industrie, agriculture, transport), sans compter l'érosion du pouvoir d'achat des Tunisiens !

Les énergies renouvelables, ainsi que les ressources en «gaz et pétrole de schiste», dont notre pays serait bien nanti pourraient-elles, si confirmées, non seulement combler ce déficit, mais faire de la Tunisie un pays exportateur ?

Malgré un potentiel prometteur, des réticences, voire une opposition de la part d'une partie de la société civile et de certaines associations écologistes, freinent le développement, et empêchent même le démarrage de cette activité «gaz de schiste». Les raisons invoquées seraient liées aux risques que cette activité occasionnerait à l'environnement et à la santé humaine. Qu'en est-il scientifiquement, et en dehors des réactions émotionnelles ? Cet article se propose de jeter quelques lumières sur ce dossier devenu un «phénomène de société».

Ressources en pétrole et gaz de schiste en Tunisie

Ce qui est intéressant et encourageant, c'est que les études disponibles, nationales ou internationales, montrent que la Tunisie pourrait avoir un potentiel important en ressources de pétrole et de gaz de «schiste», localisées dans le bassin géologique de Ghadamès, au sud du pays, dans sa partie saharienne. Une étude du département américain de l'Energie estime que les ressources techniquement récupérables sont estimées à environ 1.500 millions de barils (Mb) de pétrole, et 650 milliards de m3 de gaz (Gm3), ce qui représente 4 à 5 champs pétroliers comme ceux d'Ashtart, et 11 champs de gaz comparables au champ de Miskar, les 2 plus grands champs offshore de la Tunisie !

Une autre étude, réalisée par le bureau of economics britannique, et qui couvre non seulement le bassin de Ghadamès, mais aussi le bassin géologique du Sahel à l'Est du pays, aboutit à une évaluation tout aussi encourageante. Si les paramètres les plus favorables sont vérifiés, les ressources en pétrole sont estimées, à environ 2.650 Mb, et celles du gaz à 425 Gm3. La même étude montre, que si ces ressources étaient confirmées par forages, la Tunisie pourrait devenir autosuffisante en matière d'énergie au bout de 8 ans, voire exportatrice de nouveau durant quelques décennies. L'on peut imaginer l'impact important que ceci pourrait avoir sur l'économie et l'emploi ...

Comme on peut le constater, les enjeux sont énormes et méritent que l'on accorde à ce projet d'exploration et de développement des hydrocarbures de schiste un intérêt stratégique majeur !

Il est important de noter qu'outre les «schistes» ou «roches-mères», d'autres types de roches imprégnés d'hydrocarbures dits «non conventionnels» existent aussi en Tunisie, soit en profondeur, soit en surface, et méritent d'être évalués. Il s'agit principalement des réservoirs compacts (tightoil&gas), des schistes et sables bitumineux (oil shale & tar sands), répartis au centre et au nord du pays. Ces hydrocarbures «non conventionnels» doivent être évalués et pourraient contribuer au développement des régions de la Tunisie du centre et du nord.

Les principaux risques et leur mitigation

Disons d'abord que toute industrie, qu'elle soit pétrolière, minière, aéronautique, ou même agroalimentaire, présente des risques. L'essentiel, c'est que ces risques soient bien diagnostiqués et mitigés, en vue de minimiser leur impact sur la sécurité et l'environnement. La peur suscitée par certains médias et organisations écologistes est fortement exagérée à mon avis, et sans commune mesure avec la réalité, même si quelques rares 'abus' ou erreurs ont été commis par certaines sociétés aux Etats-Unis. Dans ce pays, environ 500.000 puits pétroliers ont été forés à ce jour, dont 100.000 avaient pour objectifs les «hydrocarbures non conventionnels», et 60.000 puits avaient fait l'objet d'une fracturation hydraulique, en vue de produire du pétrole et du gaz de schiste, sans qu'une catastrophe majeure ait été signalée, que ce soit pour la vie humaine ou pour l'environnement. D'un autre côté, les USA sont devenus les premiers producteurs de pétrole (devançant l'Arabie Saoudite), et de gaz (devançant la Russie), et leur production de pétrole de schiste, qui dépassait les 4 Mb/j a complètement bouleversé le marché mondial, et participé au crash du prix du pétrole en 2014, puis récemment en avril 2020 !

Notons aussi, que même la réglementation actuelle impose à toute société pétrolière de présenter une étude d'impact sur l'environnement à l'Anpe (Agence nationale de protection de l'environnement), et d'en avoir l'autorisation, avant de procéder à n'importe quelle activité qui pourrait avoir un impact aussi minime soit-il, sur l'environnement: acquisition sismique, forage, développement ou production pétrolière. Cette réglementation devrait être renforcée pour tenir compte des spécificités de l'activité liée au développement des hydrocarbures «non conventionnels».

En conclusion, la Tunisie peut- elle bénéficier de cette «révolution du schiste» tout en garantissant un environnement sain pour nous et pour les futures générations ? La Tunisie dispose des ingrédients nécessaires pour une success story en matière de développement de «gaz et pétrole de schiste». S'il est prouvé, ce potentiel pourra assurer non seulement une indépendance énergétique vivement souhaitée, mais avoir aussi des répercussions positives, économiques et sociales énormes pour la Tunisie d'aujourd'hui, ainsi que pour les générations futures. Le Code des hydrocarbures, en vigueur depuis 1999, doit rapidement être complété par des additifs, afin de l'adapter aux nouvelles conditions nationales et internationales et tenir compte des spécificités de l'activité «Hydrocarbures de roches-mères ou schistes».

Pour ce qui est des risques sur l'homme et l'environnement, mieux que beaucoup d'autres industries, l'industrie pétrolière a identifié ces risques potentiels, et développé l'expertise et les moyens nécessaires pour s'en prémunir et y remédier, si nécessaire. Il va de soi que notre législation doit rapidement s'adapter à l'intensification de cette activité, et que les organismes étatiques concernés au sein des ministères de l'Energie, des Mines et de la Transition énergétique, ainsi que celui de l'Environnement (DGH, Etap et Anpe), doivent renforcer le suivi, ainsi que le contrôle aux divers stades de cette activité (exploration, évaluation, production et abandon), à moins de créer un autre organisme qui jouera ce rôle crucial, à l'instar de l'Algérie, notre voisin.

L'implication de la société civile,ainsi que des communautés locales dans ce processus est un gage de succès pour cette activité, et les sociétés pétrolières doivent s'engager à plus de transparence et de communication. Un Dialogue national serein et responsable, regroupant tous les intervenants du gouvernement, de la société civile (ONG), et focalisant sur l'activité hydrocarbures non conventionnels sera certainement à recommander.

Il faut noter aussi que le projet de développement des énergies renouvelables est important et certainement à encourager et à intensifier, mais les énergies solaire et éolienne ne sauraient à elles seules combler le déficit énergétique, ni remplacer certaines utilisations du gaz ou du pétrole. Disons que ces 2 types d'énergies sont complémentaires, et l'une n'exclut pas l'autre, au contraire, les énergies fossiles peuvent combler les périodes d'intermittence des énergies renouvelables, en attendant de pouvoir stocker ces énergies!

Notre voisin, l'Algérie, bien que nettement mieux nanti que la Tunisie en hydrocarbures conventionnels, s'est bien préparé pour démarrer cette activité, dès que le moment sera propice, et le prix du baril encourageant. Trois majors, dont les américaines ExxonMobil et Chevron, viennent de signer des protocoles d'accord (Memorendum of Understanding -MoU), suite aux nouvelles lois régissant le secteur des hydrocarbures, qui allègent de 20% le poids fiscal des sociétés. Nous partageons avec notre voisin la même province géologique (bassin de Ghadamès), ainsi que la même nappe phréatique (le Continental Intercalaire), il serait donc judicieux, et même recommandé de conjuguer nos efforts, en vue d'optimiser cette activité et d'en faire profiter nos deux peuples, économiquement et socialement.

Je voudrais enfin paraphraser Sir Winston Churchill, qui disait : «les leaders agissent et les autres attendent pour voir». N'attendons pas trop quand même, car le train de la « révolution du schiste », actuellement dans notre gare, risque de partir et nous laisser sur le quai !

*Consultant en exploration/Production Pétrolière (Hepic)

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