Tunisie: COVID-19 - L'agriculture paysanne, un rempart efficace face aux perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales (Habib Ayeb)

Tunis/Tunisie — - Le président de l'Observatoire de la Souveraineté Alimentaire et de l'Environnement (https://osae-marsad.org/), Habib Ayeb, prône le retour à une agriculture paysanne vivrière, dans une interview accordée à l'Agence TAP, surtout que différentes crises menaçent de secouer les chaînes d'approvisionnement mondiales.

Quelles leçons tirer de la pandémie du Covid-19 ? La première leçon à tirer est l'ampleur des inégalités face aux risques naturels ou accidentels, tels que des maladies et particulièrement les épidémies et les pandémies. C'est valable pour l'ensemble des populations dans le monde, mais ça l'est encore plus dans les pays grand Sud, comme la Tunisie, qui sont, à la fois, totalement dépendants du grand Nord, pour leurs besoins vitaux, comme la nourriture, les médicaments et autres vaccins... et connaissent des niveaux d'inégalités internes particulièrement élevés. La veille du confinement décidé par le gouvernement, la totalité des 331 lits de réanimation disponibles en Tunisie, est répartie sur 7 gouvernorats littoraux, entre Bizerte et Sfax, et le grand Tunis qui concentre 184 lits sur les 331, soit plus de la moitié...

Difficile d'imaginer une inégalité socio-spatiale plus flagrante. On sait aussi, que les petits paysans, les paysans sans terre, les ouvrières agricoles et, plus généralement, ceux dont les revenus sont limités et irréguliers, se sont exposés dangereusement, aux risques de contamination, en ne respectant pas le confinement strict qui leur était imposé, parce qu'ils avaient besoin de gagner leur pain ou parce que certains travaux agricoles ne pouvaient pas attendre. La deuxième leçon, c'est le lien étroit entre les modèles agricoles intensifs et les régimes alimentaires dominants, la déforestation, la destruction de l'environnement et de la biodiversité, les changements climatiques et l'apparition des virus.

La disparition massive des abeilles, essentiellement causée par l'usage des pesticides, ouvre la voie à l'apparition de virus nouveaux ou jusque-là inconnus, parce que naturellement « confinés » dans des forêts isolées et inaccessibles, mais « déconfinés » ou libérés par la déforestation. Il n'existe désormais, aucun doute sur le lien mécanique entre le régime alimentaire dominant et généralisé basé, essentiellement, sur les protéines d'origines animales, et les risques pandémiques.

Le choix est donc entre deux seules alternatives possibles. La première, c'est de continuer à entretenir les politiques agricoles intensives et exposer l'ensemble de l'humanité, à commencer par les plus vulnérables, à des risques extrêmement graves à la fois sur la santé individuelle et collective et sur les libertés individuelles et collectives, aussi. La deuxième alternative c'est de changer radicalement, de politique agricole et alimentaire, en la réorientant vers un équilibre indispensable entre nourrir les humains, protéger la biodiversité et le climat et respecter les droits des générations futures, à un environnement sain. Une agriculture paysanne et vivrière qui sort de la logique du profit et une alimentation respectueuse de la santé, de la vie et de la justice.

Enfin, la troisième leçon est que pendant les grandes crises mondiales, aucun pays ne peut compter sur ses « alliés » supposés ou réels et sur les accords et traités avec des puissances mondiales et des institutions financières internationales. Nous avons vu que même à l'intérieur de l'Europe où la règle de la solidarité automatique, qui s'impose théoriquement à l'ensemble de ses membres, a été tout simplement suspendue. Evidemment, l'égoïsme économique des grandes puissances a fortement ébranlé les petits pays comme la Tunisie. Quel enseignement tirer de la perturbation des chaînes d'approvisionnement mondiales? Etant dépendants du marché international pour environ la moitié de nos besoins alimentaires, nous subissons systématiquement, les moindres crises géopolitiques, énergétiques... ou sanitaires, même quand la crise ne touche pas directement, notre pays.

Le problème vient du fait que la Tunisie n'a aucune capacité, d'influencer les prix du marché mondial. Nous y achetons nos besoins et nous vendons nos produits aux prix imposés par le marché et non pas aux prix que nous souhaitons obtenir. Tout le monde peut se rappeler comment la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, a fortement secoué le marché alimentaire tunisien et la chaîne d'approvisionnement, donc les prix. On sait que le gouvernement de l'époque s'est trouvé dans l'obligation de faire un choix entre augmenter les prix des produits de base, comme la semoule, le pain, la farine... ou gérer les prix et les subventions de manière à éviter en même temps le manque de ces produits de base et le risque d'un soulèvement populaire comme celui du soulèvement du pain de 1984. L'astuce a été trouvée dans le rationnement des quantités de farine subventionnée fournies au boulanger, pâtissier et autres fabricants de pâtes et de semoule...

Actuellement, si les prix de ces mêmes produits sont toujours maîtrisés par le gouvernement, c'est par les mêmes mécanismes de gestion de l'offre et des subventions. Autrement, les prix des produits de base auraient automatiquement suivi les prix d'autres produits « moins nécessaires » qui ont connu de fortes hausses.

Donc, la crise alimentaire est là, même si elle n'est pas forcément, visible pour tout le monde à cause des mécanismes divers de gestion de l'offre mis en place par le gouvernement. Mais encore une fois, il y a probablement des milliers de familles qui n'ont pas pu s'approvisionner dans de bonnes conditions soit à cause d'un manque de moyens, soit parce que les produits de base avaient été détournés par les barons du marché noir qui ont fixé des prix beaucoup plus élevés que ceux imposés par le gouvernement. Un secteur agricole performant basé, exclusivement, sur l'agriculture paysanne vivrière, et sanctuarisé contre l'investissement financier et, surtout, orienté vers le marché local nous aurait épargné de telles difficultés d'approvisionnement. Mais cela suppose de réaliser des réformes foncières radicales qui fixent la taille minimale de la propriété agricole pour qu'elle soit « viable » et plafonnent la taille maximale pour protéger le secteur contre l'investissement spéculatif et purement orienté vers le gain au détriment de l'alimentation des populations à commencer par les familles paysannes.

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