Tunisie: L'impératif de passer de la sécurité alimentaire à la souveraineté alimentaire (Habib Ayeb)

Tunis — Le président de l'Observatoire de la Souveraineté Alimentaire et de l'Environnement (https://osae-marsad.org/), Habib Ayeb, souligne dans une interview à l'Agence TAP, l'impératif de passer du concept de la sécurité alimentaire, à celui de la souveraineté alimentaire.

Notre modèle agricole a t-il la capacité d'assurer notre autosuffisance alimentaire ?

Pas du tout, malheureusement. C'est notre modèle agricole qui fait que nous sommes obligés d'importer environ 50 % de nos besoins alimentaires. Et c'est à cause du même modèle que nous exportons des volumes considérables d'eaux virtuelles sous forme d'huile d'olive, de dattes, d'agrumes et d'autre fruits et légumes, hors saison.

La politique agricole est basée depuis l'époque coloniale sur le concept des « avantages comparatifs » qui consiste à produire pour l'export, ce que les conditions climatiques et géographiques, telles que l'abondance du soleil, les ressources hydriques,... , mais aussi salariales (bas salaires, droit du travail, sécurité sociale... ), permettent de produire à bas coûts ; et à importer ce que d'autres produisent en volumes suffisants.

Pour notre pays, comme pour la majorité des pays du Sud, cela se traduit par cette formule très explicite : « exporter les entrées et les desserts et importer les plats de résistance ». C'est ainsi que nous importons la moitié de nos besoins en céréales, alors qu'on pourrait couvrir la totalité de nos besoins si le modèle agricole était davantage orienté vers les besoins réels du pays et moins vers les besoins des pays étrangers.

Cette politique agricole orientée vers l'export/import, s'appelle « politique de sécurité alimentaire », qui suppose la nécessite pour chaque Etat, d'assurer par tous les moyens, y compris la production, l'importation et l'aide internationale, une quantité alimentaire suffisante couvrant la totalité des besoins de la population... sans tenir compte des conditions écologiques, sociales et économiques et sanitaires de production, d'import et ou de « réception » de l'aide internationale... Rien, non plus, sur la protection des ressources naturelles, de la biodiversité, du choix des consommateurs et des droits des générations futures.

Certes, nous bénéficions d'un bon niveau de sécurité alimentaire puisque la Tunisie est plutôt un « bon élève » du système libéral global et surtout du marché agricole et alimentaire mondial. Mais c'est une sécurité de court terme qui ne nous protège nullement, contre les soubresauts du marché alimentaire mondial ni contre les conséquences d'une crise géopolitique, militaire ou sanitaire régionale ou mondiale qui pourraient empêcher les systèmes d'approvisionnement de fonctionner normalement. Quel modèle agricole préconisez-vous ? Il faut changer radicalement, de paradigmes. Ce qui nous manque, ce n'est pas tant la sécurité alimentaire que la dignité et la souveraineté alimentaires. Nous devons impérativement, passer des avantages comparatifs aux besoins impératifs, de la sécurité à la souveraineté et à la dignité, de l'importation à la production locale... Le concept de « souveraineté alimentaire », crée par le mouvement mondial paysan, s'oppose totalement, à celui de sécurité alimentaire, beaucoup plus ancien. La souveraineté alimentaire suppose des dimensions totalement, incompatibles avec des politiques de (in)sécurité alimentaire : a) La terres et les ressources naturelles doivent d'abord servir à nourrir le vivant ; b) La remise de l'agriculture paysanne au cœur du secteur agricole ; c) Produire localement le plus possible de besoins alimentaires et n'importer que ce que le pays ne peut pas produire ; d) protéger la biodiversité végétale et animale ; c) protéger les droits fondamentaux des générations futures ; d) sortir des accords et autres traités internationaux alimentaire comme l'ALECA ; e) sortir l'agriculture des cadres juridiques et commerciaux de l'OMC ; f) La non utilisation des pesticides et des antibiotiques et la reproduction libre et l'usage des semences locales ; g) la commercialisation à courte distance des productions... C'est ce qui fait la différence fondamentale entre la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire. La première est dépendante et destructrice du vivant au profit d'un petit nombre de bénéficiaires, la seconde est souveraine, protectrice de la vie et profite au plus grand nombre... C'est la deuxième que nous devons adopter. C'est vital. C'est urgent. Ne pas le faire dès aujourd'hui, c'est criminel et totalement irresponsable. Quel apport pourrait-avoir le secteur privé dans ce sens ? Aucun. Je pense que c'est à l'Etat d'assumer et de sécuriser le pays, contre la dépendance et l'indignité alimentaires, de le protéger contre les pandémies et les catastrophes naturelles et de garantir les droits de la population actuelle et des générations futures.

Cela fait des décennies que le secteur privé, fortement soutenu par l'Etat, mène une concurrence sauvage sur les ressources naturelles, dont l'eau et la terre, avec les petits paysans qui se trouvent marginalisés et dépossédés de leurs ressources et même de leurs droits. Aujourd'hui, les ¾ des revenus des paysans viennent de l'extérieur de leurs exploitations.

La féminisation massive du travail agricole est une conséquence de cette concurrence entre l'agriculture paysanne et l'agrobusiness et le signe de l'extrême pauvreté des familles paysannes. Et pourtant, pendant ces 3 mois de la pandémie covid-19, ce sont ces petits paysans qui nous ont nourris, alors que les investisseurs exportaient leurs produits vers l'étranger.

Nous avons en Tunisie, environ un demi-million de familles paysannes qui ont un savoir-faire extraordinaire accumulé de générations en générations. Si on les réinstallait au cœur de la politique agricole, avec un accès suffisant et sécurisé aux ressources naturelles et matérielles nécessaires, ce qui suppose d'abord une réforme agraire radicale, elles seraient en mesure de nourrir dans d'excellentes conditions l'ensemble de la population tunisienne.

D'aucuns peuvent penser que cette approche est populiste, voire simpliste. Ça ne change rien à l'amère réalité de la dépendance et ces mêmes personnes seraient incapables de répondre à la question suivante : Comment éviter les prochaines pandémies sans une réforme radicale des politiques agricoles intensives et extractivistes actuelles ?

Ne pas changer de politiques et de directions alors que tous les feux sont au rouge, c'est suicidaire voire criminel.

Depuis plus de 3 décennies, je passe ma vie à rencontrer des paysans, un peu partout dans le monde. Quand on connaît les conditions de vie et de travail des millions de paysans, qui nourrissent pourtant environ 80 % de la population mondiale, on ne peut qu'assurer que la seule manière d'éviter le « Big One » écologique, c'est de changer radicalement les politiques agricoles et alimentaires pour plus de dignité et de justice écologiques, climatiques, sociales et économiques...

IG

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