Tunisie: L'ARP à l'épreuve de la motion refusant toute ingérence étrangère en Libye - Eclatement parlementaire et distanciation politique

Il s'agit de l'une des plus longues plénières jamais organisée à l'hémicycle. Mais loin des débats politiques houleux, des accusations et contre-accusations, des discours de bas niveau et des altercations et règlements de comptes politiques, les enseignements à tirer de ce nouvel exercice parlementaire renvoient plus que tout à la décomposition du paysage politique et parlementaire même à l'intérieur des partis et des blocs, qui se présentaient, pourtant, comme étant des entités politiques soudées.

La plénière consacrée mercredi au dialogue autour de la diplomatie parlementaire et au vote de la motion présentée par le Parti destourien libre (Pdl) rejetant toute ingérence étrangère en Libye a pris la tournure d'une audition du président de l'Assemblée Rached Ghannouchi au sujet de ses agissements quant au dossier libyen, mais aussi d'une arène de règlements de comptes politiques et idéologiques. Même s'il a été rejeté par les députés, ce projet de motion est parvenu certainement à décomposer davantage la scène parlementaire, déjà divergente et conflictuelle. Cette motion a en effet approfondi davantage l'effritement des acteurs de la scène parlementaire même au cœur des blocs eux-mêmes, car au sein d'un seul groupe parlementaire, des députés ont voté pour et d'autres contre cette résolution polémique.

Pourtant au cours de cette plénière qui a duré près de 20 heures, les députés étaient unanimes à refuser toute ingérence dans les affaires internes en Libye, mais la plénière de l'Assemblée des représentants du peuple a rejeté le projet de motion proposé par le bloc parlementaire du PDL portant sur le rejet du parlement de toute ingérence étrangère en Libye. La motion n'a finalement pas obtenu la totalité des 109 voix nécessaires pour son adoption avec seulement 94 voix pour, 68 voix contre et 7 abstentions, marquant un échec de ce parti qui a, quand même, crié victoire après le rassemblement de 94 voix. Car selon la présidente du bloc du PDL, Abir Moussi, «le bloc des 16 a réuni 94 députés parmi les patriotes», promettant à ses sympathisants «qu'ils seront de plus en plus nombreux». Et de faire allusion qu'il s'agit d'un premier noyau du front contre le parti Ennahdha.

Mais pour les détracteurs de cette résolution, la présidente du PDL a voulu tendre un piège à l'Assemblée des représentants du peuple, d'autant plus qu'elle marque «un alignement sur les positions d'un axe étranger bien connu quant au dossier libyen». Car pour le député d'Ennahdha Samir Dilou, la motion aurait fait l'unanimité si elle avait contenu un refus de l'ingérence en Libye au lieu d'appeler à soutenir une partie du conflit en Libye. Pour lui, l'intérêt national requiert de mobiliser tous les efforts pour parvenir à une solution pacifique en Libye.

Ghannouchi au cœur des critiques

La deuxième partie de cette plénière polémique était consacrée au dialogue sur la «diplomatie parlementaire», qui a rapidement pris la tournure d'une séance d'audition du président de l'Assemblée des représentants du peuple Rached Ghannouchi quant à ses derniers agissements concernant le dossier libyen. En effet, après avoir reçu un appel téléphonique du chef du Gouvernement d'union nationale libyen Fayez Al-Sarraj, durant lequel il l'a félicité pour la reprise d'une base militaire à Tripoli, Ghannouchi a été placé sous le feu des critiques. Et à la suite d'une séance houleuse, ayant démarré mercredi vers 23h30 et pris fin hier à 6h du matin, Rached Ghannouchi s'est dit compréhensif quant aux nombreuses critiques et accusations auxquelles il a fait face. Certains députés l'ont même accusé de vouloir appliquer des agendas et les plans de certains pays étrangers en Tunisie et en Libye.

Intervenant au terme de cette séance plénière, Rached Ghannouchi a indiqué qu'il a accepté «de son plein gré de tenir ce dialogue et avoir accueilli positivement les critiques qu'il considère comme des conseils». Ghannouchi a souligné, à cet égard, «l'importance du dialogue dans la résolution des litiges», mettant en garde contre «les tentatives menées par certaines parties pour transférer la guerre qui se déroule en Libye vers la Tunisie». Tout en rappelant la position officielle de la Tunisie favorable à un règlement politique pacifique interlibyen, Ghannouchi a affirmé la nécessité d'«approfondir davantage le concept de diplomatie parlementaire».

Quelle valeur pour une motion parlementaire ?

Cette motion qui a fait éclater polémique et divergences à l'hémicycle n'a en fait aucune valeur juridique. En effet, loin des tiraillements et acharnement politiques, il faut se pencher sur la valeur d'une telle motion de l'Assemblée des représentants du peuple en elle-même. En cas d'adoption par les députés, la motion n'a aucune valeur et ne bénéficiera d'aucun aspect contraignant, contrairement à une disposition légale. La motion de l'ARP n'engage, donc, aucun autre pouvoir, mais lorsqu'elle est adoptée, elle donne un signal clair à l'autorité à laquelle elle s'adresse, elle exprime simplement une position politique.

Pourquoi donc elle a fait l'objet d'un brouhaha et d'une tension politique inédite sous le dôme de l'ARP ? En fait, la réponse à cette question réside dans une lecture de tout le paysage politique et notamment parlementaire qui a émergé à l'issue des élections de 2019. Outre le bas niveau de certains députés qui ont opté pour les insultes et les agressions verbale alors que la plénière était hautement médiatisée, elle révèle un éclatement et une désunion au cœur même des blocs parlementaires. Cet exercice périlleux a certes mis à nu, avant tout, la fébrilité de ce paysage parlementaire et l'indiscipline de certains députés au détriment des choix de leurs partis politiques. Elle révèle également une crise profonde au sein de la coalition gouvernementale dont les membres ont encore une fois fait preuve de disparité et n'ont pas unifié leurs positions. D'ailleurs, les détails du vote font état d'un grand effritement politique au sein de cette coalition dans la mesure où seul le parti Ennahdha était unanime à voter contre cette motion. Pour le reste des partis, certains ont voté pour, comme notamment Tahya Tounès, et d'autres ont vu leurs groupes parlementaires diverger, à l'instar du Courant démocratique et du Mouvement du peuple.

Force est de constater également que cette plénière qui marque un tournant dans le travail et les relations parlementaires de cette deuxième législature, a renfoncé les formes de polarisation politique en Tunisie, mettant les députés à rude épreuve devant le choix d'un camp et l'alignement sur certaines positions politiques et même idéologiques.

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