Rwanda: Félicien Kabuga, 23 ans de cavale... et après ?

Félicien Kabuga, ancien grand argentier du régime rwandais au début des années 90, accusé de génocide, a été arrêté, le 16 mai, en France.

Pendant 23 ans, il avait échappé à la justice internationale. Son arrestation surprise suscite de multiples questions. Y compris celle d'une « réouverture » du tribunal de l'Onu pour le Rwanda.

C'est sans doute la plus remarquable cavale de la justice pénale internationale contemporaine.

Depuis près d'un quart de siècle, cinq procureurs internationaux se sont succédé en songeant, en s'acharnant ou en rêvant à l'arrestation de Félicien Kabuga.

Ce fils de paysans modestes, parti de rien pour bâtir la plus grosse fortune du Rwanda au début des années 90, a nargué depuis 1997 les responsables du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

S'appuyant sur ses relations et sa richesse, se déplaçant sous de fausses identités, résidant dans différents pays tant en Afrique qu'en Europe, il avait fini par être surnommé « l'insaisissable » dans l'opinion publique rwandaise.

Jusqu'à ce 16 mai 2020 au petit matin, quand la police française l'a cueilli dans un appartement d'une banlieue parisienne.

Agé de 84 ans et dans un état de santé physique apparemment fragile, Kabuga a été arrêté à Asnières-sur-Seine, selon un communiqué conjoint du parquet général de Paris et de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (OCLCH).

Il a été incarcéré dans une maison d'arrêt de la capitale française.

L'opération a créé une énorme surprise. Personne ne s'attendait vraiment à ce que soit interpellé cet ancien grand argentier d'un régime rwandais qui avait présidé au génocide des Tutsis, entre avril et juillet 1994.

Le mystère de l'arrivée de Kabuga en France

Dans un premier temps, cette arrestation majeure permettra peut-être d'éclairer la manière dont Kabuga a pu échapper pendant si longtemps à la traque qui le visait.

Il est établi que Kabuga avait rejoint la Suisse au lendemain du génocide, avant d'en partir précipitamment en 1995 et de s'installer, de façon notoire, à Nairobi, la capitale kényane.

En 1996, il y réside sans se cacher, sûr des protections qu'accordent alors les autorités kényanes à de nombreux anciens dirigeants rwandais désormais accusés de génocide.

En juillet 1997, le TPIR organise son premier grand coup de filet au Kenya. Kabuga fait partie des cibles de l'opération. Il y échappe de peu. Depuis, il est « l'insaisissable ».

Au gré des années et des échecs à lui mettre la main dessus, il devient progressivement un « dossier froid », que les responsables du TPIR, puis de l'organe de l'Onu qui lui succède - le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux internationaux (MTPI) - brandissent régulièrement, sans conviction et en vain, car il ne représente plus une priorité des polices nationales dont le tribunal de l'Onu dépend dans sa traque.

De multiples interrogations demeurent donc sur la formidable cavale de Kabuga. La plus brûlante est : comment et quand est-il entré sur le territoire français ?

« On ne sait pas depuis quand il est en France », déclare à Justice Info le chef de l'OCLCH, Eric Emeraux, quelques heures après avoir procédé avec ses hommes à l'arrestation du Rwandais.

« Notre mission consistait à le retrouver, à exécuter le mandat d'arrêt et à le remettre aux autorités du Mécanisme.

On n'est pas chargé de l'enquête. Mon intuition personnelle est qu'il est là depuis un moment », ajoute le colonel de la gendarmerie française.

Olivier Olsen, président du syndic de l'immeuble où résidait le fugitif a confié à l'AFP que le « vieux monsieur, très discret », « vivait là depuis trois ou quatre ans ».

Piégé par la téléphonie moderne

Selon Emeraux, la traque de Kabuga a été relancée il y a un an, lors d'une réunion à La Haye sous l'égide du Mécanisme.

Les membres de sa famille sont alors placés sous surveillance par les polices belge, britannique et française, selon les pays où ils résident.

C'est cet échange de renseignements entre pays européens qui permet, explique Emeraux, de remonter la trace du Rwandais.

Il y a deux mois, avant que la France ne soit soumise à un strict confinement face à la pandémie du Covid-19, une nouvelle réunion a lieu, sous l'égide d'Europol et avec le Mécanisme.

« Là, nous avions conscience qu'il y avait de bonnes chances que, finalement, il soit en Europe », précise Emeraux.

L'attention des services français se porte sur un appartement où se rendent souvent des membres de la famille de Kabuga.

La surveillance électronique leur permet de constater que, sur 365 jours, il y a toujours un enfant de Kabuga (il en a eu onze) présent dans cet appartement.

Même s'ils n'ont pas de certitude que le fugitif s'y trouve. « On avait de bonnes raisons et de gros faisceaux d'indices qui nous permettaient de penser qu'il était derrière, mais jusqu'à ce qu'on ait poussé la porte de sa chambre, on n'était pas sûr.

On aurait eu des certitudes si on l'avait vu sortir. Il était très discret.

Et il était confiné. Il vivait sous une fausse identité avec un passeport d'un pays africain dont je ne préfère pas donner le nom. Il a eu 28 alias quand même, en 26 ans », relate Emeraux.

Quand la police entre dans l'appartement, le vieil homme est bien là, avec un de ses enfants.

« Personne ne l'a vendu. Personne ne touchera la prime de 5 millions de dollars » de récompense promise par par le gouvernement américain depuis vingt ans, ajoute Emeraux.

En somme, Kabuga a finalement été piégé rapidement et avec des moyens d'enquête technologiques devenus simples aujourd'hui, après qu'on eut ressorti le dossier du frigo.

Arrestation bien accueillie au Rwanda

Difficile, à ce stade, d'évaluer l'impact de la relation politique houleuse entre la France et le Rwanda sur le dénouement de ce dossier.

Depuis 1994, les autorités françaises sont accusées par le Rwanda d'abriter ou de protéger des responsables présumés du génocide.

Mais l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir en France, il y a trois ans, a marqué un clair réchauffement entre les deux pays.

La capture de Kabuga nourrit forcément cette phase d'apaisement pragmatique, sans que les deux ne soient nécessairement directement liés.

A Kigali, le ton n'est soudain plus aux récriminations contre la France.

« Nous avons bien accueilli l'arrestation de Kabuga et le fait qu'il va être traduit en justice. C'est un acte qui traduit de bonnes relations et une bonne collaboration.

Cela devrait inciter les autres fugitifs à comprendre qu'ils finiront par être arrêtés », déclare le ministre rwandais de la Justice, Johnston Busingye, dans un entretien à Justice Info.

Plus tôt, à la télévision gouvernementale, le ministre avait salué un « nouveau degré de coopération », « un nouvel engagement [de la France] en faveur de la justice, un nouvel élan ».

Même sentiment de satisfaction chez les rescapés du génocide, qui auraient cependant souhaité voir Kabuga être jugé au Rwanda. «

Nous sommes reconnaissants envers tous ceux qui ont contribué [à son arrestation], comme la justice française et le MTPI qui n'a cessé de le traquer.

Le fait qu'il a été arrêté et qu'il va être traduit en justice est une bonne chose, mais pour nous, ce serait nous rendre deux fois justice si Kabuga était extradé et jugé ici au pays.

Ce serait une bonne leçon pour les autres génocidaires, surtout ceux qui ont tué avec les armes qu'il avait mises à leur disposition, ceux qu'il a personnellement incités à commettre ce crime », indique à Justice Info Naphtal Ahishakiye, secrétaire général d'Ibuka (« souviens-toi », en kinyarwanda), la principale organisation de rescapés.

Plus de: JusticeInfo.net

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