Sénégal: Apprentissage à distance a l'ère du nouveau Coronavirus - La face cachée d'une éducation en danger

Le recours aux nouvelles technologies pour assurer la continuité pédagogique des enseignements face à Covid-19 n'est pas de tout repos. Beaucoup d'étudiants et d'élèves désapprouvent ainsi la dispensation des cours via les plateformes web. Pour argumenter leurs positions, ils indiquent que « sans connexion et sans moyen technologique à disposition, les cours en ligne restent en ligne et ne peuvent pas être suivis rigoureusement.»

Pis, selon eux, l'évaluation via Whatsapp ou appel téléphonique n'est pas fiable. Dans le rang des enseignants, l'opinion est plus ou moins favorable aux plateformes éducatives via le net, pour diverses raisons. Ainsi, entre innovation et désapprobation, enseignants et apprenants tentent de s'acclimater aux Nouvelles technologies d'information et de communication (Ntic). Reportage

Le 14 mars 2020, le chef de l'État, Macky Sall, a décidé de fermer les établissements scolaires et universitaires afin d'endiguer la propagation du nouveau coronavirus. Dès lors, ardoises, craies, cahiers et bics sont rapidement rangés dans les sacs pour faire place à une vacance forcée face à un virus meurtrier. Mais face aux enjeux du calendrier pédagogique, le ministère de l'Education nationale a rapidement reconduit les cours via différentes plateformes pour une continuité pédagogique. Senprof.education.sn ou encore Edu-numerique.sn permettent aux enseignants et élèves d'accéder à des ressources numériques gratuitement en ligne. Mais l'équation d'un apprentissage en ligne est bien plus complexe qu'on ne peut l'envisager.

Apprendre en ligne nécessite un dispositif adéquat, des ressources matérielles, un accompagnement pédagogique adapté, une certaine préparation. Plusieurs complaintes sont ainsi notées par des jeunes qui ne s'accommodent pas de cette modalité d'apprentissage. Beaucoup ne s'y retrouvent pas en fait . En outre, l'accès, le coût et la qualité de la connexion internet viennent tout compliquer. «La connexion coûte cher», a tonné Cathérina Mané, étudiante en 2e année en gestion à l'Université catholique de l'Afrique de l'Ouest (Ucao). Et de poursuivre : «non seulement nous n'avons pas reçu l'accompagnement nécessaire pour pouvoir suivre rigoureusement et ponctuellement les cours mais une question de concentration se pose. J'ai du mal à regarder et à me concentrer devant un écran scintillant pendant des heures».

Comme elle, l'étudiante Sara Poaty de l'Université Gaston Berger (Ugb) a d'emblée fait savoir que «ce n'est pas possible de suivre des cours par Whatsapp. Comment suivre un cours et être en même temps en train de répondre à ces messages ? ». Selon l'étudiante en 3e année à la Faculté des lettres, «aucun enseignant ne peut avoir la certitude de la fiabilité des méthodes d'évaluation, via Whatsapp. Les étudiants se contentent de réciter ou retranscrire les cahiers ouverts des cours lors des évaluations ». Non sans déplorer le fait que « l'État a abandonné les étudiants à leur sort. Pas d'accompagnement mais que des slogans de promesses qui restent lettre morte».

Dans la même veine, Joseph Sagna, étudiant à la Faculté des sciences et gestion de l'Ucad attribue également une mauvaise note à l'apprentissage en ligne. «Les étudiants ont déjà du mal à comprendre un cours qui est donné dans les amphithéâtres. Alors vouloir sans aucune préparation dispenser des cours en ligne pour assurer coûte que coûte une continuité pédagogique n'est rien d'autre que le symbole de la médiocrité.», a-t-il déclaré. Et d'ajouter : «le pis, c'est de vouloir évaluer à distance. En présentiel, les étudiants cherchent déjà à duper les surveillants pour pouvoir tricher, je vous laisse imaginer le portrait qu'on aura à distance. Si l'année est noyée il faut qu'on l'ait de manière irréversible, il faut que les autorités le disent sans vouloir jouer les sapeurs-pompiers.»

« LA TELE-ECOLE AMUSE PLUS QU'ELLE N'EDUQUE »

Depuis la fermeture des écoles, des chaines de télévision privées (iTV et Tfm) ont intégré dans leurs grilles de programme des émissions destinées aux élèves en classes d'examen (CM2 et Terminale). Des émissions qui, une heure durant, permettent aux apprenants de réviser les cours et poursuivre leur programme. Des professeurs ou enseignants se succèdent à l'antenne pour donner des cours ou solutionner des exercices en lien avec le programme servi. Mais les élèves semblent plus portés vers la distraction que par le caractère pédagogique de ces émissions. « À la maison, c'est l'instant d'amuser la galerie. Quand l'émission Salle des Profs commence à la Tfm, mes grandes sœurs s'amusent à commenter la manière de parler du professeur ou à trouver quelque chose d'amusant à dire. Moi, j'ai vraiment du mal à me concentrer dans de tels genres de conditions », renseigne Abdou Diagne, élève en classe de 3e au cours élémentaire et moyen de Grand-Yoff. Comme ce dernier, Alicia Ndiaye, élève en classe de terminale L2 au Lycée Sergent Malamine Camara a soutenu que «c'est très difficile de suivre les cours à la télévision». En effet, elle explique que «ces cours coïncident avec les heures de certains feuilletons ou d'autres programmes télévisés très intéressants. Aussi, il faut réaliser que le téléviseur est pour toute une famille donc impossible de se fait maître de la télécommande.» Sans manquer l'occasion d'ajouter : «quelquefois, les professeurs donnent des illustrations qui peuvent amuser la galerie et en ce moment tout le monde se met à rire. Difficile après de se concentrer en voyant ses frères et ses sœurs jaser».

« LE MANQUE DE SERIEUX DES ELEVES ANNIHILE LES EFFORTS DES ENSEIGNANTS »

Les enseignants éprouvent pour leur part d'énormes difficultés à pouvoir dispenser les cours à travers les plateformes. Pis, les élèves et étudiants semblent banaliser ces cours en faisant montre d'irrégularité et de manque de sérieux. «Personnellement, mon employeur n'assure pas les frais de connexion», déclare une enseignante tout en voulant garder l'anonymat. Poursuivant, elle indique que «les élèves ne sont pas réguliers aux cours. En plus, les devoirs ne sont pas faits par la majorité des élèves. En ce qui concerne les évaluations, il n'y a pas un moyen fiable d'être sûr que le devoir a été composé par l'élève sans tricher.»

En parfait accord avec les dits de cette dernière, Ambroise Coly, enseignant au collège Sacré Cœur avoue qu'il « reste difficile de s'assurer du véritable niveau des élèves. Ils peuvent tricher ou non. Certains parents sont honnêtes et suivent correctement les enfants mais, d'autres compte tenu de leur emploi du temps ne peuvent pas surveiller leurs enfants. C'est une situation difficile. » Dans le même sillage, le ministère de l'Education nationale a fait savoir : « nous sommes soumis à des difficultés car certains élèves habitent dans des zones où il n'y a pas de connexion internet, voire pas d'électricité. Dans ces cas-là, nous privilégions l'impression des cours qui seront distribués aux élèves ».

Plus de: Sud Quotidien

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