Afrique: Georges Floyd - Une blessure au cœur de notre humanité Un nouveau symbole de lutte contre le racisme et les violences policières

15 Juin 2020
guest column

8 minutes, c’est le temps écoulé durant lequel l’agent de police Derek Chauvin a plaqué et maintenu au sol un être humain sous son genou et l’a privé de son droit le plus fondamental, sa vie. Il s’appelait George Floyd, un Afro-américain âgé de 46 ans et père de 2 enfants, il est décédé victime d’une bavure policière et de la haine raciale dont font l’objet les Noirs dans un pays qui se définit comme terre de liberté où chacun peut vivre «le rêve américain».

Cette tragédie relance de façon bien douloureuse le débat sur le racisme et sur les  violences policières dans le monde. Forces chargées de réprimer ou services chargés de protéger? Où s’arrête la légalité de l’usage légitime de la violence? Ce sont des questions parmi tant d’autres que tout citoyen peut et doit se poser. Comment peut-on se sentir en sécurité face à des policiers qui n’hésitent pas à faire usage de leurs armes contre des civils?

Le monde, grâce aux réseaux sociaux, a assisté horrifié à cette barbarie. Elle s’est produite le lundi 25 mai 2020 à Minneapolis dans l’Etat du Minnesota au nord des Etats-Unis. George Floyd a quitté ce monde de façon brutale et inhumaine, il est mort étouffé sous le genou d’un policier. Ni ses supplications, ni ses cris de détresse «I can’t breathe (je ne peux pas respirer», ni ses invocations à sa maman n’ont réussi à émouvoir ni à ébranler son bourreau Derek Chauvin, et ses 3 coéquipiers Tou Thao, Thomas Lane, et J. Alexander Kuen qui ont procédé à son interpellation. 4 policiers qui ont pourtant par le passé été mis plusieurs fois en examen pour violences policières.

D’habitude, on ne voit ce genre de manifestation de violence que dans les fictions comme «Le Trône de Fer». Mais même dans ces cas, les méchants finissent par payer. Ce qui a le plus choqué dans l’affaire Floyd, c’est le licenciement des 4 policiers à la place et lieu d’une arrestation immédiate avec inculpation. L’Amérique s’est alors embrasée, des manifestations ont dégénéré en émeutes de l’Ouest à l’Est dans la capitale de chaque Etat pour réclamer justice et pour dénoncer les violences policières contre les Noirs.

La valeur de la vie d’un Noir aux Etats-Unis d’Amérique

George Floyd est le meurtre de trop; cette tragédie constitue un nouvel épisode dans la longue et douloureuse histoire des violences policières contre les Noirs aux États-Unis; elle rappelle douloureusement la disparition de tant d’autres, victimes de brutalités policières comme Breonna Taylor, une ambulancière de 26 ans abattue à son domicile à Louisville, Michael Brown, un adolescent de 18 ans tué de 6 balles à Ferguson, Tamir Rice un jeune garçon de 12 ans tué par balle à Cleveland, Stephen Clark, un jeune abattu de dos de 20 balles à Sacramento etc. Encore aujourd’hui, l’Amérique est aux prises avec une crise identitaire qui est profondément fissurée par une haine raciale institutionnalisée envers le peuple noir. C’est à se demander si c’est bien dans ce pays qu’un Noir nommé Barack Hussein Obama a été élu Président et a assumé 2 mandats il y a à peine quelques années.

Effet domino pour dénoncer le racisme et les violences policières

Le monde entier a été horrifié et révolté face à une telle manifestation de haine dans une Amérique ‘libre’ et ‘démocrate’, une Amérique qui dénonce les violences dans le monde fustigeant d’autres gouvernements de crimes et d’atteinte aux principes des droits humains alors que les crimes commis contre une frange de sa population restent impunis. Au-delà des Etats-Unis, les manifestations ont fait écho dans d’autres régions du monde, notamment au Brésil pour dénoncer les violences policières contre la population noire dans les Favelas[1], en France[2] pour demander justice pour Adama Traoré mort en 2016 après son interpellation, et en Afrique pour s’indigner de l’impunité des bavures policières.

Monopole de l’usage légitime de la violence

La police fait partie intégrante de toute société, c’est la fonction de l’Etat chargée de protéger ses citoyens. C’est l’une des institutions dépositaires du monopole de l’usage légitime de la violence. Les drames dus aux bavures policières un peu partout révèlent sans ambiguïté la menace intrinsèque pour toute société de ce monopole. Etre investi d’un tel pouvoir devrait être considéré comme un privilège à manier avec précaution; et en aucun cas comme un droit dont on use et abuse. Il doit engager des responsabilités dont l’obligation de rendre compte.

L’affaire Floyd relance l’épineuse question de la relation compliquée qu'entretient la population avec la police. Les heurts entre policiers et citoyens sont de plus en plus empreints d’antagonisme, de violence et de haine. Dans mon livre «Policing in Sub-saharan Africa. The Weakest Link of Security Sector Governance»[3], je soutiens que les relations civilo-police doivent faire l’objet de bien plus d’attention, d’un nouveau paradigme pour repenser le travail de la police dans la société.

La police a privé Georges Floyd de son droit à la vie, de son droit à la sécurité. Mais grâce à la grogne de la rue qui est restée constante, l’Amérique ne le privera pas de son droit à la justice. En effet, le procureur Keith Ellison en charge de l’instruction de l’affaire s’est finalement résolu à requalifier les faits en homicide volontaire, les 4 policiers ont été inculpés. L’impact du meurtre de Floyd annonce une nouvelle ère dans la lutte contre les violences policières aux Etats-Unis et dans le monde. Servir et protéger, assurer l’ordre et faire respecter la loi dans la légalité devraient primer pour tout policier.

Dr. Fatoumata Sira DIALLO

Consultante indépendante, Experte en Relations internationales et diplomatie, Gouvernance & Sécurité

Chercheure et Auteure du livre ”State Policing in Sub-saharan Africa. The Weakest Link of Security Sector Governance” paru aux Editions l’Harmattan

Contact: fsiradiallo@gmail.com



[1] Reportage France 24 publié le 01/06/2020

[2] Journal RFI Afrique le 03/06/2020, 6h30. http://www.rfi.fr/fr/france/20200602-violences-polici%C3%A8res-milliers-manifestants-rassemblent-%C3%A0-paris

[3] Paru aux Editions l’Harmattan en décembre 2019.
http://www.editions-harmattan.fr/catalogue/couv/aplat/9782343191799.pdf

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