Sud-Soudan: Craintes d'un nouvel embrasement dans l'État du Jonglei

communiqué de presse

Djouba, Soudan Du Sud — Depuis mon arrivée au Soudan du Sud, en janvier dernier, mon équipe et moi avons été témoin de deux grandes flambées de violence armée. Et aujourd'hui, comme s'il s'agissait d'un cercle vicieux, la région s'embrase à nouveau ; et nous craignons que cette reprise des combats entre groupes de jeunes gens armés fasse une fois de plus des centaines de morts et pousse des milliers de civils à fuir, entraînant par ailleurs la destruction des habitations, des récoltes et des moyens de subsistance.

Des bruits nous parviennent, en effet, faisant état de tukuls qui auraient été incendiés dans certains villages, après des heurts violents entre groupes de jeunes gens armés qui se mobiliseraient dans tout l'état pour mener de nouvelles attaques.

Or, aujourd'hui, la pandémie de Covid-19 vient modifier la donne, restreignant les capacités du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à mener à bien son action humanitaire souvent vitale en toute sécurité, en faveur de familles et de communautés dont nous savons qu'elles risquent de payer, une fois encore, un lourd tribut à la violence armée. Ce que nous craignons, si cette nouvelle flambée de violence devait être d'une intensité comparable à celle que nous avons observée ces derniers mois, ce sont de nouvelles pertes en vies humaines. Et cette fois, plus seulement du fait des violences elles-mêmes, mais aussi parce que nous ne serons certainement pas en mesure d'évacuer les blessés pour les opérer dans d'autres régions du pays, comme nous l'avons fait jusqu'ici.

Lors des tragiques épisodes de violence de février et mai derniers, des milliers de jeunes gens s'étaient rassemblés en groupes armés, arpentant le Jonglei de long en large et semant la terreur des semaines durant dans cet état d'une superficie presque deux fois égale à celle de la Suisse. Lorsqu'ils faisaient irruption dans les communautés déjà fragilisées, les rumeurs d'attaques imminentes qui circulaient depuis des semaines avaient vidé les villages et les villes de leurs hommes, mettant les personnes âgées, les femmes et les enfants qui y étaient restés à la merci des assaillants.

En mai dernier, à la suite des derniers heurts intercommunautaires en date, mes collègues avaient dû trier, parmi les blessés, ceux qu'ils allaient prendre en charge dans le centre de santé qu'ils géraient. Ceux qui, faute de place, n'avaient pas été admis, s'étaient retrouvés gisant à l'extérieur, sous un soleil de plomb, leurs proches rassemblés autour d'eux ne pouvant, pour soulager leurs maux, que chasser les mouches de leurs plaies ouvertes.

Dans des situations comme celles-ci, nous ne sommes pas en mesure d'évacuer toutes les personnes qui devraient l'être vers les établissement médicaux que nous gérons à Akobo et Juba, pour y être opérés. Nous devons donc sélectionner les patients qui remplissent les critères que nous fixent nos chirurgiens. Nous devons aussi prendre en compte les aspects sensibles et complexes liés à la situation de sécurité, qui déterminent par exemple si nos avions ou nos hélicoptères peuvent décoller et atterrir. Nous faisons de notre mieux pour expliquer aux proches qui nous implorent les raisons pour lesquelles nous pouvons prendre en charge certains blessés et d'autres pas. Mais dans ces moments-là, quand il s'agit de choisir qui sera sauvé et qui ne le sera pas, faire de son mieux n'est plus acceptable.

Depuis quelques jours maintenant, nos équipes présentes dans le Jonglei sont sur les dents, tandis que les rumeurs d'une troisième grande flambée de violence armée menacent de se concrétiser. Car aujourd'hui, nous savons qu'en raison de la pandémie, nous ne pourrons plus répondre aux urgences médicales et aux autres besoins humanitaires des communautés de la même manière que nous l'avons fait en début d'année. Nos hôpitaux sont saturés. À cause du Covid-19, nous avons dû créer davantage d'espace entre les lits, ce qui réduit le nombre de personnes que nous pouvons prendre en charge d'environ 30%. Et tant que des lits ne se libéreront pas, nous ne pourrons pas à évacuer d'autres personnes gravement blessées pour les opérer dans nos établissements.

Alors que les personnes auxquelles nous nous efforçons de venir en aide sont désespérées, nous sommes nous aussi stressés et épuisés. Nos équipes chirurgicales sont débordées, et les restrictions actuelles sur les voyages - nationaux et internationaux - font qu'il est très difficile de faire venir des renforts. Et, au-delà de la lassitude que nous ressentons, nous avons la terrible impression d'assister impuissants au spectacle de ces communautés qui, une nouvelle fois, sombrent inexorablement dans la violence. Une violence que personne ne semble vouloir ou pouvoir contenir, en dépit du lot de morts, de blessures et de destructions qu'elle entraînera inévitablement dans son sillage.

Cette année avait pourtant commencé sur une note d'espoir, le processus de paix ayant un moment laissé augurer un avenir plus stable au Soudan du Sud. Or aujourd'hui, dans l'État du Jonglei, la tranquillité et la sécurité qu'il promettait d'apporter aux familles et aux communautés qui en avaient tant besoin et qu'elles méritaient tellement, sont en train de s'évanouir. Face à ce constat, les humanitaires que nous sommes devons humblement reconnaître les limites de ce que nous pouvons faire pour préserver la vie, et le Covid-19 est désormais là pour nous le rappeler. Il est temps de briser le cycle infernal de la violence.

SOURCE Comité international de la Croix-Rouge (CICR)

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