Afrique: Si l'Afrique peut accélérer son développement grâce au digital, le continent doit conserver la maîtrise de ses données

Les 3 et 4 octobre 2019, L'Institut Choiseul, présidé par Pascal Lorot, a organisé àNice le premier « Choiseul Africa Business » sur le thème suivant : « Comment l'Afrique peut tirer profit de l'économie numérique ». Ce Forum, qui a connu un immense succès, a montré que l'Afrique peut accélérer son développement grâce au digital.

Selon l'Institut Choiseul, « Au cours de la dernière décennie, gouvernements, bailleurs de fonds et investisseurs africains ont activement contribué au développement d'infrastructures numériques sur l'ensemble du continent afin d'améliorer l'accès à l'internet et de réduire le gap numérique. L'expansion de ces infrastructures offre aux entreprises africaines d'importantes opportunités d'affaires cependant qu'elle conduit à une transformation profonde de leur business model et de leur chaîne de valeur. » La révolution digitale ne concerne pas uniquement les entreprises et le monde des affaires. De nombreux Etats africains ont mis en place un e-gouvernement ou une e-administration, afin d'améliorer le fonctionnement des services publics et les rendre plus accessibles aux usagers.

Les institutions étatiques proposent de nombreux services via le numérique. Au cœur du nouvel ordre mondial, la révolution technologique, incarnée par l'essor de la téléphonie mobile et des tablettes, doit conduire l'Afrique à vouloir posséder les technologies les plus avancées, sans tomber dans le piège de la « pensée magique » dès que l'on parle du digital. La pandémie du Covid 19 montre que le numérique ne peut pas pallier, en Afrique, « la fragilité des infrastructures de santé et le manque flagrant de moyens humains et matériels (masques, lits de réanimation, respirateurs, etc.), pour reprendre les propos du directeur général de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus.

L'Afrique et la révolution digitale ou numérique

Cela fait près de 10 ans que l'Afrique a amorcé sa révolution digitale ou numérique. Les gouvernements ayant placé ce secteur au rang des priorités, les Etats africains rattrapent progressivement leur retard technologique dans deux domaines-clefs : les télécoms et l'internet. Pour Julien Cangelosi, CEO de la société YesWeCange, basée à Abidjan et leader dans le secteur du numérique, « L'Afrique est en train d'investir massivement dans le digital, un secteur que chacun, Etat ou entreprise, perçoit comme un accélérateur de croissance. Un signe qui ne trompe pas : les forums et les salons sur le numérique, - infrastructures, équipements, applications, contenus -, se multiplient sur le continent.

La crise sanitaire, économique et sociale provoquée par la pandémie du Covid 19 rend encore plus urgente la nécessité pour l'Afrique d'aller jusqu'au bout de sa révolution digitale. » Selon les spécialistes, on assiste, en Afrique, à un effet « leapfrog », littéralement « saut de grenouille », pour désigner des bonds à la fois qualitatifs et quantitatifs que connaît le secteur. Le numérique est désormais au centre des stratégies de développement national et international des entreprises africaines. Depuis le lancement en 2007, au Kenya, du système pionnier M-Pesa, l'Afrique a une longueur d'avance dans un domaine comme le « mobile money », une alternative au système bancaire de paiement par mobile.

Aujourd'hui, le continent détient à lui seul près de la moitié des comptes actifs dans le monde, Pour le Secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, « La technologie et l'innovation sont centrales pour libérer le vaste potentiel de l'Afrique ». Un avis que partage Jack Ma, un jeune retraité devenu philanthrope, membre du parti communiste chinois et fondateur du géant chinois de l'e-commerce Alibaba, lorsqu'il déclare : « La technologie peut être une chance pour l'Afrique. Internet peut faire plus que bien des programmes d'aide au développement imaginé dans le passé». En venant en aide à l'Afrique et en attribuant un Prix d'un million de dollars à des « héros des affaires africains », pour qui roule Jack Ma ? Pour la Chine évidemment, ce qui pose la question de la souveraineté numérique.

La question de la souveraineté numérique

Avec la révolution numérique, une autre étape se dessine déjà, celle de la maîtrise et de la gouvernance des « datas » ou données. L'Afrique doit se préparer à entrer dans ce qu'il convient d'appeler la « Quatrième Révolution industrielle », fondée sur le traitement des données et le développement de l'intelligence artificielle. La question est rarement posée, même pour les grandes entreprises occidentales.

Or, le véritable pouvoir politique, économique, social et culturel réside désormais dans la maîtrise et la gouvernance des données, ce qui pose la question de la souveraineté numérique. Si la souveraineté se définit comme « la qualité de l'Etat de n'être obligé ou déterminé que par sa propre volonté », dans le domaine des datas ou données, les Etats sont en train de perdre leur souveraineté face aux GAFAM et aux BATX.

GAFAM, BATX : ces noms ne vous disent rien ? Les GAFAM sont des sociétés américaines (Google, Amazon, Facebook, Microsoft) et les BATX, des sociétés chinoises (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui dominent le marché des données numériques, que ce soit pour le stockage, le traitement ou l'analyse. Ces sociétés américaines et chinoises sont devenues plus puissantes que les Etats. En France, 80 % des sociétés du CAC 40 ont leur cloud chez Amazon et un grand nombre de ministères, de collectivités territoriales stockent leurs données auprès de sociétés américaines. Faut-il s'inquiéter d'une telle situation ? Evidemment, oui, car la souveraineté des Etats est de plus en plus altérée par les avancées technologiques. Les nations n'ont plus la maîtrise de leurs données, alors que le pouvoir réside dans la gouvernance de ces données. Pour la société SPALLIAN, spécialisée dans les « Big datas », « celui qui maîtrise toutes les données d'un Etat maîtrise cet Etat ». On peut parler d'annexion numérique. Le choix des fournisseurs de solutions numériques (moteur de recherche, cloud, messagerie, algorithmes ... ) n'est donc pas un choix technologique, c'est un choix éminemment politique

La RDC et la révolution numérique

Dès son élection, conscient des opportunités qu'apporte le numérique dans tous les domaines, le Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi, a voulu mettre en œuvre un plan de développement de ce secteur. Selon le conseiller spécial du Chef de l'Etat en charge du numérique, Dominique Migisha, le plan de développement de ce secteur prévoit que, d'ici 2025, le numérique se retrouve dans les administrations, les entreprises et chez les particuliers. En ce qui concerne l'Etat, Dominique Migisha précise : « en RDC, nous avons un grand déficit en termes de gestion et cela affecte les résultats socioéconomiques depuis de nombreuses années. Grâce au numérique, nous pouvons nous doter des bases des données pouvant rendre l'administration plus efficiente. Il va nous permettre de nous doter d'un registre national intelligent. Le numérique permet de maximiser les recettes fiscales. C'est grâce à cela que nous pourrons mettre en œuvre le programme du chef de l'Etat ». La RDC avait prévu de mettre en place des visas électroniques pour entrer dans le pays. Pour les entreprises, le numérique est un formidable levier de développement et de croissance économique. Les relations usagers-administrations ou clients-entreprises s'en trouvent modifiées, en offrant plus de simplicité et de qualité. Il est prévue qu'une « Agence nationale de développement du numérique » vienne compléter l'architecture de ce secteurs qui intègre les télécoms, l'audiovisuel, internet.

La presse présidentielle résume la vision du Chef de l'Etat en 8 points :

Faire de la République Démocratique du Congo un HUB électronique au cœur de l'Afrique

Introduire le Numérique dans les programmes d'enseignement à tous les niveaux

Etendre la culture du Numérique à toute la société congolaise

Créer des conditions de connectivité de toutes les localités

Doter chaque congolaise et congolais d'une identification électronique afin de lui délivrer une carte d'identité biométrique

Mettre en place, à l'instar de l'ARPTC et le CSAC, le Conseil National du Numérique

Instaurer un système de Visa électronique d'entrée en RDC

Organiser, en 2020, un Forum Panafricain dénommé "Africa Digital " (la pandémie du Covid 19 a retardé bien sûr ce projet auquel tient le Président de la République).

On peut souhaiter que la RDC ne soit pas victime des illusions de la « pensée magique » qui fait du « tout numérique » la solution miracle à tous les problèmes. S'il veut réussir la transformation numérique des services publics et des entreprises le pays doit s'atteler à réaliser les infrastructures physiques et numériques nécessaires, développer la culture du numérique, former aux métiers du secteur et élever le niveau des qualifications professionnelles. Le numérique conditionne déjà la compétitivité de l'Afrique dans la mondialisation des échanges marchands. La RDC doit donc mettre en œuvre une politique volontariste et structurée de développement du numérique.

Christian GAMBOTTI, Agrégé de l'Université

Président du think tank Afrique & Partage

CEO du CERAD (Centre d'Etudes et de Recherches sur l'Afrique de Demain)

Directeur des Collections L'Afrique en Marche, Planète francophone

Directeur de la rédaction du magazine Parlements & Pouvoirs Africains

Tagged:

Plus de: La Prospérité

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.