Maroc: Les dégraissages post-COVID taraudent les employés

Des milliers de salariés redoutent des plans sociaux ou des licenciements collectifs

« Redoutant le pire, tout le monde retient son souffle et attend ». C'est ainsi qu'Ahmed, un syndicaliste, nous a décrit l'état d'esprit des milliers de salariés qui redoutent des plans sociaux ou des licenciements collectifs. D'autant que certaines entreprises sont en train de préparer, selon des sources médiatiques dont Libé, des plans sociaux destinés à dégraisser jusqu'à 30% de leurs effectifs.

« Il s'agit d'un dossier explosif puisque la question du chômage ne concerne pas uniquement les salariés du secteur privé. Elle concerne également les jeunes fraîchement diplômés ainsi que les chômeurs de longue durée », nous a expliqué Hicham Attouch, professeur d'économie à l'Université Mohammed V-Rabat. Et d'ajouter : « Leur situation est des plus compliquées puisque l'Etat a gelé le recrutement en reportant tous les concours d'embauche et que le secteur privé ne sera pas non plus en mesure de les recruter vu la crise économique actuelle et la suspension de la politique de l'aide en matière d'emploi».

Selon notre source, cette situation risque d'installer un climat de pessimisme qui prépare le terrain à une nouvelle vague d'émigration vers l'étranger. « Il y aura de plus en plus de jeunes qui vont chercher une vie meilleure sous d'autres cieux. Le problème est que cette mobilité ne sera pas si facile vu la fermeture des frontières et le contexte économique qui est morose partout ».

Une situation des plus alarmantes puisque, selon Hicham Attouch, ce dossier ne semble pas être pris comme priorité par l'équipe gouvernementale. « Les premiers à prendre conscience de l'ampleur de ce dossier ont été les chercheurs et les opérateurs économiques. L'Exécutif a été absent du débat. Le ministère des Finances semble plutôt être préoccupé par le maintien des équilibres macro-économiques que par autre chose», nous a-t-il expliqué. Et de préciser : « Mais, au fond, ce dossier n'est que l'élément révélateur d'un problème plus grave, à savoir l'échec de la politique de l'emploi déployée depuis 20 ans. En effet, l'ensemble des mesures mises en œuvre par les divers gouvernements dans le but de le mettre au diapason de l'augmentation du taux d'emploi de la population en âge de travailler et de réduire le chômage (recherche du « plein-emploi ») ont démontré leurs limites».

Une évaluation que partagent le Haut-commissariat au plan et la Banque mondiale qui ont publié en 2017 un rapport intitulé : « Le marché du travail au Maroc : défis et opportunités » où ils ont expliqué que les stratégies successives en matière d'emploi n'ont pas réussi à créer un nombre suffisant de postes de travail pour absorber l'afflux de la population en âge de travailler et que l'emploi formel est concentré dans les entreprises les plus grandes et les plus anciennes tandis que les petites et moyennes entreprises ont du mal à fonctionner et à se développer.

Le rapport a révélé, en outre, que le marché de l'emploi est dominé par le travail informel et que l'essor de l'emploi non agricole est limité alors que, dans le secteur des services, les emplois se concentrent dans des prestations peu qualifiées. Il a ajouté que la productivité est faible et que les travailleurs n'ont pas accès à des mécanismes adaptés de dialogue sur la protection sociale et les conditions de travail.

L'absence d'inclusion demeure également l'une des caractéristiques de la politique d'emploi au Maroc. En effet, le rapport a indiqué que les jeunes et les femmes sont moins intégrés sur le marché du travail que le reste de la population active. Le taux de participation de ces dernières est particulièrement faible (23 %), tandis que la part des jeunes a reculé, avec plus d'un doublement du nombre de ceux qui poursuivent des études poussées.

De son côté, le chercheur Omar Belkheiri soutient que notre politique de l'emploi est toujours focalisée sur une partie seulement de la population, à savoir les jeunes diplômés. Cet intérêt particuliertrouve, selon lui, son origine dans les dimensions préoccupantes qu'apris le chômage durant les années80 et en particulier celui des diplômés. « Il semblerait donc qu'une telle orientation de la politique de l'emploi se justifie au regard de la structure du chômage et de celle de lapopulation active : les jeunes et surtout les diplômés demeurent une population très exposéeaux aléas conjoncturels du marché du travail », explique-t-il. Et de préciser : « Cette démarche politique qui se focalise, à raison (question de bon sens), sur le chômage desdiplômés n'en fait qu'une approche partielle et réductrice.

En effet, elle considère le chômage des diplômés comme un segment indépendant desautres catégories d'âge sur le marché du travail. Par conséquent, elle évince toute une série de facteurs quibiaisent la compréhension du phénomène et, par là même, réduit l'efficacité de l'action visantà le réduire. C'est le cas notamment de la concurrence entre les diplômés et les travailleurs non diplômés, l'hétérogénéité des acteurs (population ciblée et parties intervenantespour chaque dispositif) ».

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