Sénégal: Destruction de monuments et symboles du colonialisme et de l'esclavage - Le pays sur la voie de la réécriture de son histoire

C'est déjà un cap qui est franchi, avec le changement du nom de la Place de l'Europe de l'Ile de Gorée qui devient la «Place de la liberté et de la dignité humaine», en ce qui concerne le combat pour le retrait des lieux publics, les symboles du passé colonial et de l'esclavage.

Depuis l'assassinat de l'afro-américain George Floyd, les indignations s'accentuent et plusieurs statues et personnages historiques renvoyant ou liés au racisme et à l'esclavage sont déboulonnés un peu partout en Occident et dans le reste du monde.

En dehors de la municipalité de Gorée qui a montré la voie, le maire de Saint-Louis, Mansour Faye, et le maire de Dakar Plateau, Alioune Ndoye, annoncent des commissions pour engager les réflexions.

En effet, en plus d'avoir des noms de villes qui renvoient au colonialisme, le Sénégal est un pays dont plusieurs rues des grandes villes, édifices publics et avenues, etc. portent les noms de colons et de figures historiques françaises.

La vague de contestation antiracisme, née du meurtre de l'afro-américain George Floyd par des policiers lors de son arrestation musclée, n'a pas épargné le Sénégal.

Ici, comme dans beaucoup de pays anciennes puissances colonialistes et ceux anciennement colonisés, où il a suscité des indignations contre la représentation dans l'espace public, d'anciennes figures liées à l'esclavage, les contestations commencent à porter leurs fruits.

Et, c'est Gorée qui donne le top départ pour la «décolonisation» de ce qui reste des espaces et symboles renvoyant au passé colonial et esclavagiste.

En effet, samedi dernier 27 juin, lors d'une réunion du Conseil municipal de la ville insulaire, la Place de l'Europe, située dans l'île classée Patrimoine mondial de l'Unesco, a été rebaptisée «Place de la liberté et de la dignité».

Ce, «face à la vague de violence raciale dont la communauté noire et afro-descendante est régulièrement victime», lit on dans un communiqué.

Au cœur d'une polémique depuis sa construction en 2003, la Place de l'Europe rénovée par un financement de 100 millions de F Cfa de l'Union européenne est inaugurée en mai 2018. De quoi raviver la colère surtout sur les réseaux sociaux.

Les contestataires considèrent la Place comme une honte et un affront aux Africains, une «insulte» à la mémoire de l'esclavage, en rapport avec l'histoire de la ville de Gorée qui porte un lourd passé lié à l'esclavage.

Nonobstant, le maire de Gorée, Me Augustin Senghor, expliquait qu'ériger une Place de l'Europe serait une «manière d'assumer ce passé, se reposer sur le socle de ce passé, pour se projeter vers l'avenir et faire vivre au présent cette histoire aux populations et aux nombreux visiteurs de l'île».

MANSOUR FAYE MAINTIENT FAIDHERBE

Le meurtre de George Floyd a fini de déclencher un débat mémoriel au Sénégal quand on sait que des noms de ville comme Saint-Louis et Rufisque renvoient toujours à la colonisation. Egalement, plusieurs rues, avenues et édifices publics portent les noms de colons et de figures historiques françaises.

La lutte contre le colonialisme s'empare ainsi de Saint-Louis (ancienne capitale de l'Afrique occidentale française (AOF) et du Sénégal baptisée en l'honneur du roi de France, Louis XIV, classée également patrimoine mondial de l'Unesco.

Les populations remettent en cause la statue de Faidherbe, l'une des figures les plus connues du colonialisme français, et demandent son déboulonnement ainsi que la dénomination de la place qui porte son nom. Sur ce débat, le ministre-maire de Saint-Louis n'a pas fait pas fi des contestations cette fois ci.

«Depuis bien des décennies, la commune de Saint-Louis rebaptise ses rues et édifices et cette démarche sera poursuivie en toute objectivité par une Commission mise en place pour cela», a promis Mansour Faye, lors de la cérémonie de remise de 1000 poubelles domiciliaires offertes à la mairie par le Cnoss.

Toutefois, le ministre du développement communautaire, de l'équité sociale et territoriale a tenu à préciser que la priorité de la commune est ailleurs. «Notre priorité, c'est le développement de Saint-Louis. Nous devons assumer notre histoire car Saint-Louis est le fruit d'une histoire lointaine.

Une histoire religieuse, politique et culturelle. Nous devons plutôt nous battre pour donner du travail à notre jeunesse. En ce qui me concerne, je vais assumer ma responsabilité», a déclaré le maire de la ville tricentenaire.

Rappelons qu'en 2017, la statue de Faidherbe, tombée à cause des intempéries et des pluies accompagnées de vent violent, a été replacée à l'endroit initial, comme l'avait annoncé Mansour Faye.

Ce, après qu'elle a été piétinée et les clichés postés sur les réseaux sociaux. Mansour Faye avait souligné que la statue de Faidherbe est un symbole de la ville tricentenaire, ancienne capitale de l'Afrique occidentale française.

Le 20 juin dernier, des représentants de l'association Survie, du FUIQP (Front uni des immigrations et des quartiers populaires), des collectifs Afrique et de défense des sans-papiers, ou de l'Atelier d'histoire critique, avaient manifesté à Saint-Louis pour réclamer le retrait ou du moins la contextualisation de la statue de Louis Faidherbe.

D'ailleurs, quatre membres du collectif "Faidherbe va tomber" avaient été arrêtés. L'ancien président du groupe parlementaire BBY, Moustapha Diakhaté avait même publié sur sa page Facebook, que «le déboulonnage de la statue de Faidherbe est une exigence non négociable».

DAKAR-PLATEAU A L'ECOUTE D'ALIOUNE NDOYE ET SA GRANDE COMMISSION

Le ton est également monté à Dakar. Face à la vague de contestations qui consiste à faire retirer des lieux publics les symboles du passé colonial au centre-ville, le ministre-maire de Dakar-Plateau a fait preuve d'écoute.

Alioune Ndoye annonce la mise en place d'une «grande commission» pour engager la réflexion. Pour les populations, il est temps que les noms des colons soient remplacés par ceux des illustres fils du pays.

SADIKH NIASS, SECRETAIRE GENERAL DE LA RADDHO : «Il nous faut écrire notre propre histoire»

«C'est une très bonne chose de rebaptiser la «Place de l'Europe», «Place de la liberté et de la dignité humaine». Je pense qu'il faut progressivement décoloniser la culture et l'histoire du pays parce qu'on a une histoire qui nous a été racontée par les colonisateurs.

Maintenant, il nous faut écrire notre propre histoire. C'est à travers le déboulonnement de la statue de Faidherbe à Saint-Louis, rebaptiser à Gorée la Place de la liberté et de la dignité humaine. Ce que nous saluons parce que nous sommes des combattants de la liberté et de la dignité humaine. Vous savez que les organisations de défense des droits de l'homme, c'est leur crédo.

Donc, nous ne pouvons qu'applaudir. Il y a beaucoup de rues (à rebaptiser), il faut aller progressivement. Il ne faut pas le faire dans un mouvement de colère, mais d'une manière très raisonnée, apa sée et aller dans le sens de donner corps à cette bataille pour la libération culturelle et mentale de nos peuples.

Beaucoup de rues, d'écoles, de lieux qui portent encore les noms des colons doivent être revus dans le sens de les rebaptiser.

Nous ne disons pas qu'il faut couper court la France avec notre histoire, parce que c'est notre histoire, mais il faut raconter cette histoire selon notre propre initiative, à notre goût. Parce que nous aussi, nous avons quelque chose à dire par rapport à l'histoire.

Rebaptiser ces noms, ces rues, ces places et leur donner une figure bien africaine et sénégalaise parce qu'il y a beaucoup d'autres figures et surtout il y a beaucoup d'autres figures historiques qui n'ont pas encore été reconnues à leur juste valeur.

Ceux qui ont combattu les colons, comme Mabadiakhou Ba et d'autres, méritent encore d'être reconnus et effectivement de porter les noms de ces lieux.»

SEYDI GASSAMA, AMNESTY INTERNATIONAL : «Aucune obligation morale pour les Sénégalais de garder les noms de ces colonialistes qui ont brûlé le pays, capturé des esclaves»

«Le changement de nom de la «Place de l'Europe» est une très bonne mesure qui répond à la demande forte d'un large pan de la société sénégalaise qui demande à ce que les noms de rues ou de places qui symbolisent le colonialisme et l'esclavage soient débaptisés, renommés aux noms des héros nationaux du Sénégal.

Quand Me Augustin Senghor avait décidé de donner à cette place le nom de «Place de l'Europe», beaucoup de voix s'étaient élevées au Sénégal pour critiquer cela.

Il avait insisté et, maintenant, s'il recule en ce moment en la nommant la «Place de la liberté et de dignité humaine», nous ne faisons qu'applaudir. Nous demandons à Me Senghor d'aller très loin parce que nous avons entendu dire que le Conseil municipal a décidé de conserver les rues qui portent les noms des colons notoires.

Nous demandons également incessamment que toutes ces rues à Gorée, qui portent les noms d'esclavagistes, soient débaptisées parce qu'il y a des dignes fils de Gorée qui méritent que leurs noms soient à ces lieux-là.

Nous sommes très déçus par l'attitude du maire de Saint-Louis, Mansour Faye, par ses déclarations consistant à dire que les noms des colons à Saint-Louis font partie du patrimoine de la ville. Ces noms ne font pas partie du patrimoine de la ville. Ce sont les noms de la reine Ndaté Yalla du Walo, d'Oumar Foutiyou Tall, de Thierno Souleymane Baal... qui font partie de la ville de Saint-Louis.

La région du Nord a de valeureux fils qui ont combattu l'oppression et la domination coloniale. Ce sont les noms de ces personnes qu'il faut donner aux rues de Saint-Louis et non les colonialistes qui ont brûlé le pays, capturé des esclaves.

Tout ce qui est à Saint-Louis a été construit par le travail forcé des noirs. Il n'y a aucune obligation morale pour les Sénégalais de garder les noms de ces personnes-là, en l'occurrence le nom de Faidherbe.

La statue de Faidherbe et l'inscription qu'elle porte, c'est une injure permanente au peuple sénégalais, à tous les résistants de la région nord du pays qui ont perdu la vie à cause de Louis Faidherbe.

Il faut écouter les Saint-Louisiens qui demandent à ce que cette statue soit déboulonnée, non pour qu'elle soit jetée dans le fleuve, mais qu'elle soit mise quelque part dans un musée et que tous les Saint-Louisiens qui sont si amoureux de Faidherbe et de la colonisation puissent aller là-bas pour le voir. Je serai très fier que SaintLouis porte son nom africain de Ndar, de même que Rufisque aussi Teungedj.»

Plus de: Sud Quotidien

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