Burkina Faso: Commune de Sibi - Le difficile quotidien des déplacés internes

La construction d'une seule de ces huttes ne coûte pas moins de 25 mille francs CFA.

L'insécurité au Burkina Faso, notamment dans ses parties Est, Nord et Sahel, a occasionné un nombre important de déplacés internes. La commune rurale de Sibi, située à une dizaine de kilomètres de Boromo, dans la province des Balé, accueille à la date du 4 juin 2020, un nombre important de ces déplacés. Depuis plus d'un an, ces populations attendent toujours une aide du gouvernement.

Seydou Yongo, la soixantaine, est arrivé à Sécaco (Société d'exploitation des carburants coloniaux), un des villages de Sibi le 22 juin 2019. Venu de Kelbo dans la région du Sahel, ce sexagénaire a trouvé refuge, avec ses deux épouses et ses vingt enfants et petits-enfants, loin de sa localité d'origine. « Les terroristes ont décidé de ne pas nous laisser vivre chez nous », s'est confié M. Yongo, tout désespéré et désemparé.

Dans ce village situé à une quinzaine de kilomètres de Sibi, Seydou Yongo a réussi à construire au moins cinq huttes à base de bâches en plastiques dans l'enclave forestière de Sécaco pour réinstaller sa famille : « On s'est éloigné de chez nous en nous disant que les bandits ne nous atteindront pas ici», nous- a-t-il. Tout comme Seydou Yongo, un autre déplacé de Kongoussi nous raconte comment sa famille (parents, femmes et enfants) a été contrainte de se retrouver dans un site d'accueil à Sibi. « J'étais absent du village quand les terroristes ont chassé mes parents. Ils se sont donc retrouvés au camp des réfugiés à Kongoussi, mais durant le temps passé là-bas, ils n'ont pas pu obtenir d'aide.

Car il y a tellement de monde au point qu'ils ne gagnaient pas à manger tous les jours sur le site. Je me débrouillais pour leur envoyer un peu d'argent pour qu'ils puissent s'alimenter. Ce n'est que le 20 mai dernier que j'ai réussi à les faire venir à Sibi », nous raconte ce jeune, la trentaine, au milieu de la vingtaine de déplacés, le vendredi 5 juin 2020. Selon des chiffres obtenus auprès de la mairie de Sibi, ils sont au nombre de 2 702 déplacés internes enregistrés officiellement à la date du 4 juin 2020. Ces personnes, arrivées en 2019 selon le maire de Sibi, Issifou Ganou, sont réparties dans deux sites dont Sibi (1 087 personnes) et Sécaco (1 615 personnes).

Les déplacés de Sécaco ont pu obtenir un site grâce, en partie, aux autorités coutumières de cette localité. « A la demande du préfet, nous avons trouvé un site pour les installer », a indiqué le porte-parole du chef de village de Sécaco, Kalifa Ko. Pour M. Ko, il était de leur devoir d'accorder l'asile car ces déplacés ne sont pas là de gaieté de cœur. En ce qui concerne la prise en charge de ces personnes, le porte-parole du chef du village dit n'avoir jusque-là rien vu en matière de soutien. « Une délégation est passée promettre de leur venir en aide, mais depuis lors, c'est silence radio », s'inquiète le porte-parole du chef de village. Pourtant, poursuit-il, ces gens sont en détresse et ils ont des femmes et des enfants à nourrir.

« J'ai vu mes vivres que j'ai obtenus à la sueur de mon front partir en fumée. Je n'ai rien pu sauver. Ils (les terroristes) ne m'ont pas laissé l'occasion de prendre ni extrait de naissance, ni papier d'identité. C'est quand tu vis que tu cherches des papiers. Il fallait se sauver en toute vitesse », s'est alarmé un déplacé venu de Silgadji. Arrivé à Sibi depuis quatre mois, ce déplacé dit porter la même tenue depuis lors car ne disposant pas d'autres tenues de rechange. D'un air désespéré, il raconte : « On ne doit pas marcher nu mais quand on a faim, on ne se soucie point des vêtements».

Quant à Seydou Yongo, sa famille n'a pas cuisiné la nuit du mercredi 3 juin 2020. Il dit ne pas être sûr que ce ne sera pas le cas la nuit suivante. Il a, par ailleurs, confié avoir été recensé mais il n'a encore rien vu ni reçu comme aide. « Nous avons échappé aux terroristes mais nous ne sommes pas à l'abri de la famine », s'est inquiétée à son tour, Alimata Bélem, aux bras une fillette et mère de cinq autres enfants.

Le maire de Sibi, Issifou Ganou, appelle à agir en faveur des déplacés installés dans sa commune.

Elle dit être venue il y a environ trois mois avec ses deux coépouses, leur mari et une quinzaine d'enfants. Sur le site de Sibi, on dénombre plus d'une trentaine de femmes nourrices avec des bébés de moins d'un mois à un an. La plupart d'entre elles sont arrivées en état de grossesse dont certaines presqu'à terme. D'autres sont arrivées avec leurs bébés. Rencontrées sur les lieux, elles nous confient manquer du lait pour alimenter leurs nourrissons car elles n'arrivent pas à se nourrir correctement, faute de vivres.

Se débrouiller pour survivre

Kalifa Ko qui dit n'avoir pas de problème de cohabitation avec ces personnes se plaint toutefois de leur sort. Pour ce faire, il appelle les autorités à leur venir en aide car il craint que leur situation n'empire dans les mois à venir. Il a ajouté qu'avec la saison hivernale qui se profile à l'horizon, le village ne dispose pas de terre pour leur permettre de cultiver. « Il y a d'autres qui ont développé leur petit commerce, mais la majorité travaille sur le site d'or pour survivre », a précisé Kalifa Ko. « Ce sont nos enfants et nos maris qui travaillent au site d'or pour s'occuper de nous », renchérit Zénabo Sawadogo, arrivée de Kelbo, il y a quatre mois.

Madame Sawadogo, mère de cinq enfants, compte sur Dieu pour que son premier fils et son mari ne reviennent pas bredouilles du site d'or où ils sont depuis trois jours, faute de quoi, la faim finira par avoir raison de toute la famille. Ces déplacés en majorité agriculteurs espèrent cultiver cette année. Mais bien que la saison pluvieuse s'annonce, ils n'ont toujours pas pu obtenir d'espace pour la circonstance : « Nous avons demandé des terres à la mairie et aux populations autochtones pour cultiver mais on a l'impression que ça ne sera pas effectif », nous renseigne un déplacé de Gorom-Gorom installé sur le site de Sibi. Il a poursuivi que les orpailleurs ont accaparé les champs pour mener leurs activités d'orpaillage.

Dans leurs activités d'orpaillage, certains déplacés ont pu acquérir un lopin de terre au prix variant entre 50 mille et 75 mille francs CFA qui, pour installer des maisonnettes de dix tôles, qui pour construire des huttes. Ceux-ci souhaitent s'installer définitivement car selon eux, ils ne comptent plus retourner d'où ils viennent. Venu de Kaya, l'un d'entre eux confie avoir traîné les corps de deux de ses proches à l'aide d'une charrette en abandonnant les deux autres. Certains d'entre eux dorment à vingt dans une maisonnette de dix tôles. Ceux qui vivent dans des huttes ont peur de l'hivernage.

«Nous sommes inquiets dès que la pluie s'annonce », a insisté Zénabo Sawadogo. En plus des problèmes de nourriture, de toit, il ressort que ces personnes sont confrontées à des problèmes d'eau car il n'y a pas assez de forages. Le maire de Sibi, Issifou Ganou, qui dépeint la situation difficile de ces populations, a indiqué que sa commune a réalisé plusieurs forages mais avec le flux important des déplacés et des orpailleurs, ces forages ne suffisent pas. Il a déploré le fait que jusqu'à ce jour, aucun des déplacés installés dans sa localité n'ait encore reçu une aide.

Femmes et enfants installés sur le site de Sibi lancent un SOS.

Pourtant, de son avis, les services de l'action sociale installés au sein de la mairie a procédé au recensement des personnes déplacées et transmis aux premières autorités provinciales et régionales mais, il n'a jusque-là rien vu ou rien reçu en guise de soutien à ces personnes. « J'ai l'impression que ma commune n'est pas prioritaire et cette lenteur dans le processus est à regretter », a-t-il dit, tout en précisant que la mairie ne dispose pas de ligne budgétaire permettant de venir en aide même à certains cas d'extrême urgence. Et pour couronner le tout, poursuit-il, « certains propriétaires terriens menacent de

récupérer leurs terres qui constituent des sites de déplacés pour s'adonner à l'activité agricole pendant l'hivernage ».

Mais sur la question M. Ganou rassure qu'un terrain d'entente a été trouvé avec ces propriétaires terriens. Ils ont pour ce faire, réuni les déplacés dans un site au lieu de deux au départ. Quant à la demande de terres pour l'agriculture formulée par des déplacés, le bourgmestre répond : « la mairie ne dispose pas de terre agricole. Il n'y a que les propriétaires terriens qui peuvent consentir de prêter des terres à des gens pour cultiver. La mairie ne peut qu'enregistrer ces concessions dans un registre », a-t-il claironné. Le haut-commissaire de la province des Balé, Yaya Sanou, a, pour sa part, souligné que les réfugiés qui sont arrivés par vagues et de façon successive sont installés à Fara, Sibi et Poura.

« Il y a ceux qui sont arrivés par le biais de leurs parents qui étaient déjà installés ici et il y a ceux qui sont venus d'eux-mêmes. Nous avons fait le point de la situation aux plus hautes autorités et on a reçu un soutien », a précisé le haut-commissaire. Toutefois, il reconnaît qu'il y a des difficultés au niveau de la province pour la gestion de ces réfugiés. Car au vu de leur nombre important, le soutien obtenu ne pouvait pas permettre de les toucher tous.

« Nous l'avons donc réparti à ceux de Fara, Poura et Boromo », a justifié M. Sanou. « Les déplacés de Sécaco sont des orpailleurs qui étaient vers les zones du Nord qui se sont déplacés ici, à cause de l'insécurité pour continuer leurs activités d'orpaillage. En même temps ils font d'une pierre deux coups. Donc c'est difficile de les traiter de la même manière que les autres », a expliqué Yaya Sanou. Néanmoins, un effort a été fait avec le préfet, les Conseils villageois de développement (CVD) et la mairie pour pouvoir les recenser.

Préserver la forêt classée de Soroboly

Selon le haut-commissaire de la province des Balé, Yaya Sanou, il faut, à tout prix, préserver la forêt classée de Soroboly.

En plus, leur site est situé dans une enclave forestière. Pour lui donc, ils y sont de façon illégale et il ne souhaite pas cautionner l'illégalité. Il a prévenu qu'à part la population qui a une petite superficie, personne d'autre ne devrait s'y trouver. «Au moment où la situation sécuritaire se dégradait au niveau de la zone du Nord et du Sahel, nous avons accueilli des gens qui sont venus directement de ces localités pour s'installer ici et ce, en traversant toutes les autres communes», a soutenu Issifou Ganou.

Le maire y voit des calculs visant à obtenir le statut de déplacés et en même temps mener des activités d'orpaillage. En plus d'être attiré par l'activité d'orpaillage, Yaya Sanou soupçonne des velléités de convoitise et d'exploitation de la forêt classée de Soroboly à des fins agricoles. « Comme ils s'y sont installés et que personne ne les empêche, ils se disent qu'ils peuvent faire des champs dans la forêt.

Lors de nos séances d'échanges avec eux, certains ont eu à me signifier crûment que la forêt classée appartient à l'Etat et non à la commune », a expliqué Issifou Ganou, craignant donc la disparition de la forêt, si rien n'est fait dans un avenir très proche. Le haut-commissaire a, quant à lui, souligné la nécessité de la prise de mesures idoines afin de délocaliser ces déplacés vers un autre site d'accueil. Cette mesure vise à préserver cette forêt classée sur le plan mondial comme un site d'une importance capitale.

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