Madagascar: Rivo Rakotovao - « Le Sénat n'est pas anti-pouvoir »

interview

Les membres du Sénat n'ont plus que quelques mois de mandat. Sauf session extraordinaire, il ne leur reste plus que la session d'octobre pour s'illustrer. Rivo Rakotovao, président de cette institution, fait le point sur les travaux parlementaires qui viennent d'être clôturés. L'occasion d'aborder son futur politique et celui du parti « Hery vaovao ho an'i Madagasikara » (HVM), dont-il est le coordonnateur national.

L'Express de Madagascar. L'adoption du projet de loi de finances rectificative (LFR), est le point saillant de cette session ordinaire. Au regard du temps pris pour son adoption, le texte est passé comme une lettre à la poste.

Nous aurions voulu avoir plus de temps pour étudier ce projet de loi. Le gouvernement s'est, cependant, dit navré du retard étant donné le contexte. Nous avons déclenché le système de navette parlementaire. Ce qui veut dire que le texte n'a pas été adopté immédiatement. Nous avons choisi comme approche d'émettre des recommandations. De demander des explications sur la transparence et la sincérité du budget. Nous n'avons, toutefois, pas fait d'amendement.

Pourquoi avoir choisi cette approche?

La raison est simple. L'Exécutif prévoit une énorme provision dans le projet de LFR, plus de mille milliards d'ariary. Ce qui veut dire, selon nous, qu'il n'a pas encore une visibilité d'exécution budgétaire. Nous ne pouvions donc, pas proposer, par exemple, d'augmenter le budget du ministère de la Santé. Sur quelle base l'aurions-nous fait?

Il y a eu, pourtant, un amendement. Celui qui concerne la réinscription du crédit alloué au Sénat.

Effectivement, mais nous avons pris du temps pour émettre des recommandations sur les principes de transparence et de bonne gouvernance dans l'exécution de ce budget. Ça a été le cas durant les travaux de commission, durant la commission plénière et les deux séances plénières.

Concrètement, en quoi cela consiste-t-il?

Cette recherche de transparence et de sincérité a, premièrement, porté sur les raisons de cette énorme provision prévue par le projet de loi. Nous faisons des emprunts pour combler le déficit budgétaire, alors que nous avons une provision qui constitue 10% du budget. Nous empruntons donc, sans savoir à quoi va servir l'argent. Trois mois après le début de la crise sanitaire, l'Etat n'a-t-il donc pas encore de plan d'action clair ? Il ne reste plus que six mois pour l'exécution budgétaire, par ailleurs.

L'Exécutif n'a-t-il donc, pas le droit d'inscrire des provisions dans le texte budgétaire?

Certes, il est de pratique de prévoir des provisions, mais le montant intrigue. Nous sommes tentés de penser que l'Exécutif profite du contexte pour financer des projets du Plan Emergence de Madagascar (PEM). Le gouvernement nous a fait part, effectivement, de plusieurs projets à mettre en œuvre. Est-ce là, la priorité au regard de la situation actuelle ? Les doléances sur l'insuffisance des infrastructures et matériels pour faire face à la pandémie sont nombreuses, alors pourquoi le texte prévoit-il autant de provision ?

Le budget du ministère de la Santé a, pourtant, augmenté...

Effectivement, mais lorsque l'explication apportée à l'existence de la provision est fait pour répondre aux risques sanitaires, c'est intrigant. Les besoins ne manquent pas. N'avons-nous donc, pas encore de plan d'action définie. Nous constatons un écart entre les décisions étatiques et les besoins des administrés. C'est dans cette optique, par exemple, que nous avons demandé pourquoi ne pas profiter de la conjoncture pour procéder à la vérité des prix, au bénéfice du consommateur. Cela permettra d'avoir un amortissement social direct, pour atténuer l'inflation étant donné que l'organisation des subventions directes envers les transporteurs, par exemple, est souvent périlleuse.

Justement, les débats sur le projet de LFR n'étaient-ils pas l'occasion de démontrer que le Sénat fait sa part de travail, en apportant les amendements qu'il fallait?

On pouvait apporter des amendements, mais dans la conjoncture actuelle, des recommandations étaient plus appropriées. N'oublions pas que nous sommes dans une période d'urgence sanitaire. Le président de la République pouvait publier ce texte sans passer par le Parlement. Je suis de ceux qui ont demandé que la session se tienne malgré la crise sanitaire pour que le projet de LFR reçoive l'assentiment du Parlement. On pouvait, effectivement, apporter des amendements sans rejeter en bloc. Mais, l'Assemblée nationale a, aussi son avis. Une légifération par ordonnance aurait été incontournable. La conjoncture implique qu'il faille trouver un certain équilibre.

Vous avez donc fait un compromis, ou des concessions, est-ce exact?

Il s'agit d'un compromis délibéré et non imposé. Il s'agissait de jouer correctement notre rôle sans pour autant agir de manière à risquer un blocage qui serait réduit à une simple querelle institutionnelle. Dans le contexte où nous sommes, pareille situation n'aurait pas été soutenable face à l'opinion publique. Le Sénat n'est pas anti-pouvoir, mais un contre-pouvoir. Nous félicitons lorsqu'il y a des résultats positifs et rappelons à l'ordre sur le principe, sur la procédure, sur le fond lorsque cela s'impose.

Les sénateurs sont en fin de mandat. Sauf changement, vous n'avez plus que la 2e session ordinaire pour vous illustrer. Les recommandations changent rarement grand-chose. Compte tenu de vos explications, le Sénat n'arrive donc, pas à peser sur les prises de décision de l'Exécutif.

Notre posture est que si l'Exécutif estime que son projet de loi apporte les solutions optimales pour relever le pays de cette crise, malgré nos réserves et nos recommandations, nous l'acceptons. Dans six mois, ce sera l'heure des évaluations. Encore une fois, il ne faut pas faire une fixation sur le fait que le Sénat est une institution d'opposition. Non, le Sénat n'est pas dans l'opposition. Il faut faire la différence entre l'obédience politique de ses membres et le rôle de l'Institution. Il joue son rôle de contre-pouvoir, dans le respect de la séparation des pouvoirs. Certains pourraient croire que nous sommes en fin de parcours. Mais nous jouerons notre rôle jusqu'à la dernière minute de notre mandat.

Sur ce point, l'idée de supprimer la Chambre haute n'a pas abouti. Il y aura donc, des élections sénatoriales. Rivo Rakotovao va-t-il y prendre part?

C'est une question qui relève de la stratégie du parti politique. Effectivement, les échéances électorales en vue sont les sénatoriales et la prochaine présidentielle. Il y a donc, une vue d'ensemble à prendre en compte, avant d'identifier qui seront les candidats. Le HVM a déjà fait part de son intention de participer aux sénatoriales. Pour nous, c'est le parti d'abord et les hommes après. En tout cas, nous comptons faire une proposition de loi concernant la réduction du nombre des sénateurs, lors de la prochaine session. Nous estimons que dix huit n'est pas suffisant pour représenter les Collectivité territoriales décentralisées et la communauté économique et sociale.

À chaque session, les informations sur une tentative de vous destituer reviennent. Quel est le fond du problème entre vous et une partie des sénateurs? Certains ont, pourtant, été au sein du HVM.

Il faut souligner, d'abord, que ces sénateurs qui m'accablent ne sont plus membres du HVM. Ils tentent des soubresauts probablement, puisqu'ils ont perdu certains privilèges. Il y a ceux qui estiment que les présidents des Institutions doivent être de la même obédience politique que le président de la République. J'entends dire que, pour d'autres, il y aurait un courant qui appréhende que le pouvoir vacille. Ces individus ne veulent plus voir Rivo Rakotovao en intérim du chef de l'Etat. Mais à la base, c'est dans l'espoir que certains avantages soient rétablis. Je le dis toujours, il y a une procédure de destitution. S'ils avaient la majorité, ils l'auraient déclenché.

Le fait est que des publications internationales vous désignent, comme l'un des principaux adversaires du président de la République. Justement, cette question d'intérim prévue par la Constitution est peut-être ce qui amène certains à vouloir vous évincer.

Ils ont, probablement, leur propre information pour faire une telle analyse. Il est probable que mon nom émerge parce que je suis président du Sénat. Après, concernant l'intérim, c'est une disposition constitutionnelle pour éviter un pouvoir anticonstitutionnel, justement. Ce qui est inquiétant c'est qu'il y aurait des courants qui pensent déjà que les choses pourraient se compliquer au point de cibler la présidence du Sénat.

N'empêche que depuis quelques mois, vous êtes de plus en plus vu comme une figure de l'opposition. Surtout que l'ancien président Hery Rajaonarimampianina reste en retrait. Assumez-vous ce statut d'un des principaux adversaires politiques du pouvoir?

Je constate juste. C'est un constat qui est probablement dû à ma position de président du Sénat et la position politique du HVM qui, depuis 2018, n'a soutenu aucun des deux finalistes de la présidentielle. Le parti n'est pas neutre. Nous sommes dans l'opposition, avec notre manière de jouer ce rôle. Je ne suis qu'un pion qui se trouve être à la tête d'une Institution et coordonnateur national du HVM. Ce qui pourrait vouloir dire que le parti est perçu comme une alternative compte tenu de son passé. Des anciens dirigeants du parti, il se trouve que je suis le seul encore visible. A l'instant T, c'est un constat normal, puisque je suis l'interlocuteur face au pouvoir.

Qu'en est-il par rapport à l'ancien président Rajaonarimampianina ?

C'est un choix qu'il a fait de rester en retrait estimant qu'il a été sanctionné par les électeurs et pour laisser le président élu travailler. C'est un choix personnel de sa part de laisser la population évaluer les actions des tenants du pouvoir actuel et de faire la comparaison avec son bilan. Ceci en laissant le parti politique jouer son rôle et travailler, continuer d'exister.

Vous l'avez dit, le HVM sera des prochaines élections, notamment, la prochaine présidentielle. Qui sera alors le visage de votre parti en 2023?

Ce sera la stratégie du parti qui en décidera. Souvent certains vont au front pour préparer le terrain à la personne-clé. Après, le président Rajaonarimampianina a sa décision. Il reste, néanmoins, le numéro un du HVM. Et on n'envoie pas le numéro un au front. Quoi qu'il soit, notre stratégie devrait être connue à l'horizon 2022. Nous verrons quelle personne optimisera la chance du parti, par rapport à ses ambitions électorales.

Plus de: L'Express de Madagascar

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