Ile Maurice: Achats de médicaments et d'équipements - Note salée, pilule amère

Les médicaments continuent à défrayer la chronique. Après les contrats alloués à Hyperpharm Ltd, plusieurs autres sociétés se retrouvent sous les feux des projecteurs. L'opposition réclame une commission d'enquête.

Le Covid-19 a-t-il été l'occasion pour certains de faire de bonnes affaires ? En tout cas, c'est la perception publique après que le ministère de la Santé a déposé au Parlement les noms des soumissionnaires des produits pharmaceutiques et des équipements médicaux utilisés pendant le confinement. Parmi ces soumissionnaires, il y a des personnes très proches du Mouvement socialiste militant (MSM). D'ailleurs, si le leader de l'opposition, Arvin Boolell, a réclamé un Select Committee, le 15 juin, pour faire la lumière sur les contrats obtenus par la compagnie Hyperpharm Ltd, désormais, l'opposition insiste pour la tenue d'une commission d'enquête sur tout ce qui a trait à l'achat de médicaments pendant la période du confinement.

D'aucuns se demandent depuis quand Bissoon Mungroo s'est spécialisé dans l'importation de masques médicaux. Cet homme d'affaires, très proche du MSM, est le propriétaire de la compagnie Gitanjali Co. Ltd. Elle a décroché deux contrats du ministère de la Santé pour la fourniture de 200 000 masques chirurgicaux pour la somme de Rs 5 115 000 et 20 000 masques de protection N95 au coût de Rs 5 millions le 19 juin. Les «Business details» de la compagnie, disponible sur le site du Registrar of Compagnies, décrit Gitanjali Co. Ltd comme une société qui est dans l'hôtellerie, la restauration et le transport.

Bissoon Mungroo ne rate pas l'occasion de célébrer l'anniversaire de sir Anerood Jugnauth chaque année dans son hôtel, Manisa, situé à Flac-en-Flac. D'ailleurs, c'est également sa proximité avec les Jugnauth qui lui a valu sa nomination sur le conseil d'administration d'Air Mauritius. L'homme d'affaires nie avoir bénéficié d'avantages du gouvernement.

«C'est moi qui ai fait le gouvernement bénéficier de produits de qualité et à un bon prix», se défend-il. Et d'ajouter qu'il n'a fait que répondre à une demande venant du ministère, tout en arguant que la proposition de Gitanjali Ltd était la meilleure parmi celles des soumissionnaires et qu'il a répondu à cet appel d'offres rien que pour servir le pays et le peuple.

«Je me suis lancé depuis plusieurs années dans l'importation de gants et de casquettes. Je suis le seul à avoir fourni le masque à trois plis au même prix que celui à double plis. Rien que le fret m'a coûté environ Rs 600 par kilo pour l'importation de Chine», insiste Bissoon Mungroo, en ajoutant qu'il a importé quatre millions de masques et que la majorité de ces équipements de protection ont été livrés au privé, mais à un prix plus élevé que le gouvernement ne les a payés.

Firme sans agent local

Toujours au Parlement, le ministre de la Santé, Kailesh Jugutpal, a déposé une liste de fournisseurs de produits médicaux qu'il a achetés à travers la State Trading Corporation (STC) pour un montant de Rs 1 543 137 855.44. L'une des compagnies citées semble mystérieuse. Du moins, c'est ce que croit le whip de l'opposition, Shakeel Mohamed.

Il s'agit de Pack & Blister, qui n'est pas enregistrée auprès du Registrar of Companies alors qu'elle a décroché deux contrats, l'un de Rs 476 329 362,30, le 3 avril, pour fournir cinq millions de masques chirurgicaux, un million de masques N95, 100 000 équipements de protection et 50 respirateurs artificiels. Quelques semaines plus tard, soit le 20 avril, elle a fourni 29 000 équipements de protection au ministère pour la somme de Rs 1 282 500. Shakeel Mohamed a révélé au Parlement mardi que cette compagnie n'est pas enregistrée. Il n'y a effectivement aucune entité sous ce nom auprès du Registrar of Compagnies.

Pack & Blister est une compagnie espagnole, sans aucun agent local. Selon une source au ministère de la Santé, c'est le ministère du Commerce qui a acheté les produits pour le compte de la Santé.

Comment Pack & Blister a-t-elle su que le gouvernement avait besoin de tels équipements ? se demande l'opposition. Nous avons sollicité Shakeel Mohamed pour savoir ce qu'il en pense. «Il semblerait que pour beaucoup de personnes, le Covid-19 a été une occasion de s'enrichir sur la souffrance de la population. Je ne mène pas campagne en prenant en considération l'appartenance politique des bénéficiaires. Si un proche du Parti travailliste avait été concerné, ce serait la même chose. Je ne veux pas que le ministère ou le gouvernement aille contre le principe de la transparence», dit-il. Le député de l'opposition ré- clame une commission d'enquête pour faire la lumière sur les achats des médicaments et autres équipements.

Toujours selon cette liste déposée au Parlement, plusieurs autres compagnies ont bénéficié de contrats via la STC. Parmi elles, Hyperpharm Ltd. Lors de la Private No- tice Question (PNQ) du 15 juin, l'opposition avait trouvé louche la façon dont un contrat, passé par l'Emergency Procurement, avait été alloué à cette compagnie appartenant à Ashvin Bundhun. L'opposition persistait à dire que les médicaments étaient de qualité inférieure.

Dans un premier temps, le ministre de la Santé avait déclaré ignorer que cette société avait approvisionné le ministère en médicaments, mais le leader de l'opposition avait brandi une lettre pour prouver le contraire. Kailesh Jugutpal a dû revenir sur sa déclaration plus tard. En passant par la STC, Hyperpharm Ltd a fourni des masques et des médicaments au ministère de la Santé pour la somme de Rs 98 117 200.

Parmi les autres compagnies figurant sur cette liste, on retrouve Ducray Lenoir, qui a obtenu Rs 150 712 375. La firme Proximed a fourni divers produits pour une valeur totale de Rs 85 983 927.

Kammal Trading Co. Ltd a, elle, obtenu Rs 12 336 345. Cette quincaillerie - qui a le droit de vendre du ciment et des barres de fer et d'acier ; et s'occupe notamment de l'emballage des pesticides, herbicides et fertilisants - a pour directeurs Chitradev et Karuna Ramnauth.

Autre firme ayant obtenu un contrat pour des masques, des équipements de protection et des caméras thermiques pour la somme de Rs 308 585 400 : Bo Digital Co. Cette société - spécialisée entre autres dans les activités publicitaires, les activités immobilières ainsi que dans l'importation et l'exportation - a pour directeur un ancien footballeur, Deepak Bonomally.

Pour sa part, la compagnie Maestra Ltée, spécialisée dans l'importation et l'exportation et la distribution des marchandises, notamment des fruits de mer, a fourni des masques pour une somme de Rs 6 041 087. Basée à BelAir-Rivière-Sèche, la firme a pour directeurs Chandni et Yuvnesh Tahacul.

La version de la Santé se fait attendre

Nous avons envoyé une série de questions au ministre de la Santé pour obtenir sa version. On nous a fait comprendre que ce n'est qu'aujourd'hui qu'il pourra nous répondre. Voici les questions que nous lui avons fait parvenir, en attendant d'obtenir ses réponses.

Lors de la PNQ du 15 juin, Kailesh Jugutpal avait expliqué dans quelles circonstances le gouvernement avait dû acheter des médicaments et des équipements médicaux et c'était dans l'urgence. Il avait précisé qu'en raison de la pandémie de Covid-19, le ministère n'était pas en mesure de passer sa commande annuelle de médicaments par un exercice d'appel d'offres et que beaucoup des fournisseurs n'étaient pas en mesure de desservir le ministère. Pour éviter une pénurie, avait-il dit, le ministère avait mis en place un comité chargé de trouver une solution d'urgence pour l'achat des médicaments, surtout avec la fermeture des frontières.

Voici les questions qui ont été soumises au ministre :

1. La compagnie Pack & Blister n'est pas enregistrée auprès du Registrar of Companies. Est-ce que le ministère est au courant ?

2. Est-ce normal que le gouvernement accorde un contrat de Rs 476 329 362,30 à une compagnie non enregistrée ?

3. Il ressort aussi que la compagnie Gitanjali Co. Ltd, appartenant à Bissoon Mungroo, a obtenu deux contrats. Sachant que c'est un proche du MSM, est-ce normal ?

4. Plusieurs de ces compagnies ont affiché une grande marge de profit dans les prix des équipements, dont les masques ? Est-ce que le ministère a procédé à une vérification des prix avec les fabricants ?

5. Plusieurs importateurs affirment que les médicaments d'Hyperpharm Ltd en provenance de l'Inde sont plus chers que ceux venant d'Europe. Avez-vous une explication ?

6. Au lieu de privilégier tous ces fournisseurs, n'aurait-il pas été envisageable que la STC s'occupe de l'importation de ces équipements ?

Hyperpharm ltd : «les prix sont fixés par le ministère du commerce»

Plusieurs pharmaciens sont montés au créneau après avoir constaté que des médicaments fabriqués par des multinationales sont moins chers que les médicaments fabriqués sous licence en Inde et importés par Hyperpharm Ltd. Pour eux, la disparité entre les prix est inexplicable. À titre d'exemple, l'Instadol importé par Hyperpharm Ltd est vendu à Rs 99,40 alors que ses équivalents d'origine européenne comme le Doliprane ou l'Efferalgan sont vendus respec- tivement à Rs 66,91 et Rs 59,54. «Nous nous interrogeons sur le Pricing Commitee qui régularise les prix. Nous avons des collègues, qui sont en attente depuis deux ans pour que leur produit d'une marque française ait l'aval du ministère la Santé. Comment Hyperpharm Ltd a-t-elle pu obtenir l'approbation du ministère ? Li pé bat bann pri dé bann gran firm miltinasional, nou pé trouvé ki éna kitsoz pa bon la», disent des pharmaciens. Ils réclament une enquête de la part du Pharmacy Council afin de tirer cette histoire au clair. Ashvin Bundhun, directeur de Hyperpharm Ltd, parle d'acharnement sur sa personne et soutient que cette énième polémique n'a pas sa raison d'être.

Pour lui, ce n'est pas juste de faire une comparaison entre deux médicaments qui ne comportent pas les mêmes ingrédients. «Il n'est pas logique de comparer Instadol au Doliprane. Koumadir pé konpar enn shampooing ek enn lapomad, kot lozik ladan?» martèle-t-il. Pour se défendre, il soutient que tous les prix sont sous strict contrôle des ministères du Commerce et de la Santé. «Certains visent ma compagnie à coups de fausses informations et de mensonges.» D'ailleurs, dans une interview accordée à l'express récemment, le directeur d'Hyperpharm Ltd a même soutenu qu'il avait vendu des médicaments au ministère de la Santé à moins de 94 %, moins de 65 %, moins de 49 % ou encore à moins de 52 % en comparaison aux prix pratiqués par les autres fournisseurs.

Plus de: L'Express

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