Burkina Faso: Proposition de report des législatives - Solution de sagesse ou fuite en avant ?

La question n'est pas nouvelle. Elle suscite seulement aujourd'hui plus de polémique et de passion. Contexte politique oblige. A quelque quatre mois des prochaines échéances électorales, il ne pouvait en être autrement.

La présidentielle et les législatives du 22 novembre 2020 pourront-elles se tenir à bonne date au regard de la dramatique situation sécuritaire dans notre pays ?

Depuis que l'hydre terroriste est entrée dans la maison Burkina par portes et fenêtres, les Burkinabè ne cessent de se demander, avec légitimité, de quoi demain sera fait.

Quel sera l'avenir de nos enfants dans les zones d'insécurité où plus de 2 300 écoles sont fermées, compromettant ainsi la scolarisation de centaines de milliers d'élèves ?

Quand prendra fin le calvaire de ces centaines de milliers de personnes déplacées internes entassées dans des camps de fortune ? Quand pourront-ils regagner leurs patelins d'origine où les terroristes sèment depuis la mort et la désolation ?

Quand les marchés locaux, véritables pommons économiques de régions entières, retrouveront-ils leur dynamisme d'antan, c'est-à-dire d'avant la terreur des groupes armés ?

Ce sont là autant d'oppressantes questions, et nous en oublions bien d'autres, qui taraudent l'esprit de bien de Burkinabè depuis 2016, date des premières attaques terroristes sur notre sol !

Comme on le constate donc, l'insécurité a profondément bouleversé la vie socio-économique de notre nation.

Qu'en sera-t-il de la donne politique, en l'occurrence du calendrier électoral ?

Face à la détérioration continue des conditions sécuritaires, les avis divergent sur la conduite à tenir au sujet des prochaines échéances électorales.

Dans ce contexte, faut-il, par fétichisme de date, s'accrocher au « sacro-saint couplage » du 22 novembre 2020 ou plutôt procéder à quelques réaménagements dictés par la réalité du terrain ?

C'est cette dernière éventualité qui fait actuellement couler beaucoup d'encre et de salive depuis que l'Assemblée nationale en a fait cas.

Et cela lui vaut, de la part d'une frange de la classe politique, toutes sortes de procès. Pire, on l'accuse même d'être porteuse « d'une vision diabolique» qu'il faut exorciser.

Rappelons qu'au terme de longues semaines de rencontres entre les élus nationaux, locaux, les Forces de défense et de sécurité (FDS), les autorités administratives et les forces vives dans les régions fortement impactées par l'insécurité, la représentation nationale a remis le mercredi 8 juillet 2020 son rapport général circonstancié au chef de l'Etat, Roch Marc Christian Kaboré.

Du document il ressort que les législateurs, après avoir pris le pouls de la situation sécuritaire des localités concernées et entendu les préoccupations des populations qui y vivent, ont formulé une vingtaine de recommandations dont la plus importante est sans conteste le report d'une année des législatives.

Une proposition qui tire sa source de l'article 81 de la loi fondamentale qui stipule que : « Le mandat des députés, qui est de cinq ans, peut être prorogé en cas de force majeure ».

Contrairement à l'échéance présidentielle qui, elle, est figée, car insusceptible de glissement au regard des normes constitutionnelles en vigueur.

Réunis en plénière, les 105 députés présents, à commencer par ceux de la majorité présidentielle, ont adopté à l'unanimité le rapport à l'ordre du jour de la séance du lundi 6 juillet dernier.

Hasard tragique du calendrier, ce jour-là, l'élu local de Pensa, commune située dans la province du Sanmatenga, a été enlevé et froidement assassiné par des terroristes, et la patrouille de FDS envoyée en mission de ratissage est tombée dans une embuscade dans laquelle six soldats et trois Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ont perdu la vie.

En activant donc l'article 81 de la Constitution que d'aucuns qualifient déjà de Lenga (1) parlementaire, les élus nationaux donnent de prime abord le sentiment de penser à leurs sièges et aux avantages qui vont avec.

En effet, une année supplémentaire, c'est quelque chose de gagné surtout quand on n'est pas sûr, et ils sont nombreux dans cette situation, de siéger à l'Hémicycle à la prochaine législature.

Pour autant, on aurait tort de verser dans le réductionnisme systématique en ramenant cette question de la plus haute importance à de simples considérations bassement vénales.

Car, il faut le reconnaître, la recommandation parlementaire n'est pas une initiative ex nihilo mais une démarche fondée sur des faits aussi graves que concrets qui troublent l'existence de millions de nos compatriotes.

Messieurs les stratèges des états-majors, tout occupés que vous êtes actuellement à fourbir vos armes et à échafauder vos plans pour la conservation ou la conquête du pouvoir, quittez vos bureaux douillets aux portes capitonnées, voire blindées, allez à Intangom, Tongomayel, Baraboulé, Silgadji, Sollé, Gayéri, Comin-Yanga, Pama, Tanwalbougou, Kaïn, Banh, Toéni, Barsalogho, Dablo, Bourzanga, et nous en oublions, et vous constaterez, comme les députés l'ont fait, le sentiment d'abandon qui ronge vos compatriotes, lesquels ne savent plus à quelle sécurité se vouer.

Tant dans ces endroits, il n'y a plus aucun signe de la présence de l'Etat : pas de police, pas de gendarmerie, pas de militaires, pas d'écoles et pas de dispensaire. Rien.

La faillite sécuritaire est si grande que, selon le rapport général de l'Assemblée nationale, l'enrôlement des électeurs n'a pas été ou a partiellement été réalisé dans près de 4 000 villages des cinq régions les plus touchées par le terrorisme.

Une situation qui rend problématique la tenue d'un scrutin dans ces zones qui représentent une bonne cinquantaine de sièges à pourvoir.

Passe encore pour la présidentielle dont l'ensemble du territoire national constitue la circonscription unique. Mais concernant les législatives, de quelle légitimité pourront se prévaloir ceux qui auraient été « élus » dans ces déserts électoraux abandonnés par les habitants pour sauver leurs nez et occupés par la mauvaise herbe djihadiste ?

Comment dans ces zones mises sous leur coupe par les terroristes une campagne pourrait-elle être menée par les candidats et leurs équipes électorales ?

On nous rétorquera que le Mali voisin a organisé des élections dans des conditions similaires, voire pires. Mais l'essentiel n'est pas de tenir des votes coûte que coûte.

Encore faut-il en sortir sans en payer un tribut autrement plus lourd que celui d'un report. Et sur ce point, la situation actuelle au pays de Modibo Kéïta est riche d'enseignements.

Du jour du scrutin à venir, parlons-en. Dans ces patelins où les forces du Mal, comme on les appelle, se comportent parfois comme en terrain conquis, quelle garantie de sécurité peut-on assurer aux électeurs et aux agents des bureaux de vote, sachant qu'ils constituent des cibles potentiels des groupes armés ?

L'un des arguments brandis par les opposants au report de douze mois des législatives, c'est que ça ressemble à une fuite en avant, car rien ne nous dit qu'en 2021 la situation sera meilleure. Rien n'est moins sûr, convenons-en avec eux.

Mais rien ne nous interdit de parier sur le meilleur plutôt que sur le pire, en espérant que le président qui sera élu ou réélu au soir du 22 novembre se donnera les moyens de réunir les conditions d'un rétablissement, sinon définitif, du moins notable de la sécurité et de la quiétude dans les zones d'insécurité.

Il est vrai que différer les législatives, c'est comme concéder une petite victoire à ceux qui ont juré sur la perte de notre pays.

Entre le renvoi aux calendes burkinabè de la présidentielle et des législatives du 22 novembre que préconise une partie de l'opinion publique et de la classe politique et le décalage des législatives que propose la représentation nationale, reconnaissons que celle-ci a le mérite de proposer une solution à la fois intermédiaire et réaliste.

En attendant la souveraine décision du chef de l'Etat, à qui revient sans doute le dernier mot après consultation des différentes chapelles politique, les Burkinabè assistent à une polémique qui semble tourner à un véritable jeu de massacre politique et de règlements de comptes personnels contre une institution et son président, Alassane Bala Sakandé, dont les seuls torts sont d'avoir émis un avis sur un sujet d'une très grande importance.

Mais convenons avec le chef de file de l'opposition, Zéphirin Diabré, partisan du maintien des élections à bonne date, que « l'Assemblée nationale est une instance qui a toute la liberté de formuler des recommandations lui paraissant opportunes sur les questions de la vie la nation ».

Il faut donc espérer que les hommes politiques sauront se départir de leurs calculs d'arrière-boutique pour ne considérer comme seule boussole que l'intérêt suprême de la nation en péril. Et nous épargner du même coup la crise institutionnelle qui se profile à l'horizon, comme le redoutent les observateurs avisés de la scène politique.

Hélas, on ne semble pas en prendre le chemin, au vu de la guerre des tranchées et des querelles de positionnement qui se cachent parfois derrière certaines prises de position.

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Plus de: L'Observateur Paalga

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