Cameroun: Interrogations sur la gestion de la COVID-19

13 Juillet 2020

Chaque semaine qui passe est nimbée de rumeurs et de faits d'opacité, de surfacturations, de collusions et de conflits d'intérêts qui ont cours au ministère de la Santé publique relativement à la gestion de la pandémie de covid-19 dans son ensemble.

Mes interrogations sont d'autant plus légitimes que les députés n'ont pas aperçu l'ombre du ministre de la Santé à l'hémicycle au cours de la session parlementaire de juin qui vient de s'achever. Avait t-il peur d'avoir à s'expliquer sur sa gestion catastrophique de pandémie covid -19 devant la représentation nationale ?

De mon point de vue, la gestion de la covid-19 dans notre pays relève de la sorcellerie. Le très faible maillage territorial dans la riposte, les décisions parfois inconséquentes, la discrimination dans les mesures de soutien, l'opacité érigée en règle ainsi que de forts soupçons de détournement sont les principaux maux qui obscurcissent le pilotage de cette pandémie par la tutelle de la santé publique au Cameroun. D'après les derniers chiffres officiels datant du 29 juin 2020, le Cameroun enregistre 12.592 cas positifs et 413 décès. Depuis cette date, un silence assourdissant en termes de chiffres covid-19. Les premières questions évidentes que l'on est en droit de se poser sont celles de savoir :

Sur quels échantillons de la population a-t-on réalisé ou continue t-on de réaliser ces tests?

Sur quel échantillon de malades (symptomatiques ou asymptomatiques) ?

Combien de tests a-t-on déjà pu réaliser sur l'ensemble du territoire national ?

En tant que député de la Nation, je marque mon mon étonnement sur le fait que, relativement à la gestion de la pandémie de covid-19, le ministre de la Santé publique ait choisi d'organiser une conférence de presse au cours de laquelle il s'est livré à une propagande du reste mal placée. Loin de moi l'idée d'écarter la nécessité d'organiser une conférence de presse qui est un rituel républicain requis chaque fois qu'une situation préoccupante se présente à la nation. Là où le bât blesse, c'est qu'il n'a pas daigné se présenter devant la Représentation nationale. Quand pour s'exprimer sur une crise sanitaire, un ministre de la santé publique choisit d'esquiver les parlementaires durant toute une session et préfère opter exclusivement pour une conférence de presse au cours de laquelle il se livre à une propagande mal venue, c'est hallucinant. C'est comme s'il avait quelque chose à cacher aux représentants du peuple. Tout porte à croire que le Dr Manaouda Malachie est dans un trou noir.

Pour preuve, toute une séance plénière spéciale consacrée à l'information et à l'échange sur la valorisation et la contribution de la médecine traditionnelle à l'offre de santé a été organisée à l'Assemblée nationale. Il a préféré se faire représenter. C'est également dire le peu de considération qu'il accorde à cette médecine complémentaire et alternative qui est de toute évidence importante en ce moment de grande angoisse médicale. J'invoque ce détour en raison de ce que les médecins traditionnels vont malheureusement devoir subir, comme les médecins et personnels soignants des hôpitaux publics et cliniques privées, la triste réalité des graves manquements de leur tutelle publique relativement à cette pandémie. Ces naturopathes et autres tradi-praticiens seront confrontés aux mêmes problèmes que nos spécialistes de la médecine moderne, en ce qui concerne la covid-19.

Pour revenir au fond du sujet, il y a lieu de constater que plus de quatre mois après la survenue de la covid-19 au Cameroun, le nombre de cas positifs et le nombre de morts ne font qu'augmenter. En même temps les autorités sanitaires nous apprennent fréquemment que les centres agréés covid-19 tardent à être occupés. Il est évident que quand le nombre de cas positifs covid-19 grimpe sans cesse , c'est que le plan de riposte n'est pas efficace.

La gestion de la pandémie du covid-19 au Cameroun est à n'en point douter, une curiosité planétaire.. La quasi-totalité des centres publics agréés covid-19 ne sont en réalité pas du tout prêts à accueillir un grand nombre de patients. On n'a pas besoin d'être un agent secret de Scotland Yard pour le savoir. Les camerounais souffrant d'autres maladies ne se rendent pratiquement plus dans les hôpitaux publics par peur de contamination à la covid-19. C'est connu de tous. Pourtant les médecins, les soignants, les naturopathes (médecine traditionnelle, Mgr Samuel Kleda, etc.) ne ménagent aucun effort pour apporter des solutions aux patients. Je m'incline devant leur bravoure et leur esprit de sacrifice. Contrairement au ministre de la santé qui n'a pas daigné apporter le moindre réconfort à ceux d'entre eux qui ont fait l'objet de violences inacceptables de la part de certaines familles à l'instar de ce qui s'est passé à l'hôpital de Cebec Bonaberi pour ne citer que ce cas. Un ministre conscient des souffrances du personnel médical aurait fait une adresse de réconfort au personnel médical victime, à défaut de faire une descente sur les lieux dès le lendemain de la rixe. Il est vrai que leurs revendications multi décennales en rapport avec leur carrière ont été prises en compte sur le tard par le président de la République. Ce qui du reste n'est pas rien. Au demeurant, les médecins, personnels soignants, du public et du privé ainsi que les naturopathes et tradi-praticiens ont grandement besoin des moyens conséquents pour lutter de manière efficace et efficiente contre cette pandémie. Ils sont au bout du fait de leur quasi abandon par les pouvoirs publics. Sinon, qu'est-ce qui justifie :

1- Le nombre très insuffisant des tests ainsi que leur non gratuité dans la quasitotalité des centres agréés.

2- Le manque criard de respirateurs artificiels dans les hôpitaux publics et les centres de santé intégrés

3- Le manque de médicaments (chloroquine, azithromycine) dans les formations hospitalières publiques

4- L'insuffisance d'équipements de protection individuelle (EPI), mettant ainsi en danger la santé de l'ensemble du personnel soignant.

5- La fourniture à des coûts défiant tout entendement de certains équipements nécessaires pour la prise en charge efficace du covid-19:

Sur ce point, le stade Mbappe Leppe, centre agréé covid-19, n'a pas de lit. Pas de toilette. Et pour cause, un contrat de location des toilettes dont le coût de 100 millions par mois semble poser problème. Peut-être faudrait-il vous rappeler que le 08 mai dernier, le Secrétaire d'État chargé des grandes endémies et des pandémies a fait la déclaration selon laquelle ce centre devait ouvrir dans trois semaines. Rendu a ce jour, ce centre n'est toujours pas opérationnel.

6- La discrimination dans la fourniture des équipements nécessaires dans les hôpitaux publics:

Pas de matériels et d'équipements à l'hôpital régional de Bertoua pour pour la prise en charge des patients covid-19 tandis que le centre agréé de l'hôpital de Yassa dispose depuis environ un mois de 350 lits pour un (01) seul malade, si l'on s'en tient à un tweet du ministre de la santé ily a environ un mois.

7- La non publication de la liste des cliniques privées agréées dans la prise en charge des patients covid-19 malgré les instructions du Premier ministre. Sur ce point, il y a lieu de relever pour le dénoncer la sinistre arrogance du ministre de la santé qui n'a pas daigné présenter la moindre excuse publique après la fermeture injuste et injustifiée puis la réouverture de la polyclinique Marie Ô. Fermeture qui a eu pour conséquence dramatique le décès d'un patient qui y était pourtant interné et qui a été débranché puis transféré manu militari à l'hôpital Laquintinie où il est décédé à cause du manque d'oxygène lié à une insuffisance criarde de respirateurs artificiels. Même pas un message de compassion ou de condoléances adressé à la famille du défunt Mambingo.

8- La politique de deux poids deux mesures dans l'accompagnement des cliniques privées en ce qui concerne la prise en charge des patients covid-19: Bien avant la fermeture injustifiée de la clinique Marie Ô, le ministre de la Santé avait promis, dans une correspondance adressée au promoteur d'une clinique basée à Yaoundé, un accompagnement financier. Les cliniques privées retenues doivent être traitées comme les hôpitaux publics à partir du moment où elle participent à la riposte contre la covid-19. Jusqu'ici, aucune mesure financière ou infrastructurelle n'a été prise dans le sens d'accompagner ces formations hospitalière à capitaux privés.

9- L'absence d'avis d'appels d'offres publics dans la fourniture des matériels et autres équipements de lutte contre la covid-19: Sur ce point précis, il y a de forts soupçons de collusion et de délits d'initiés dans les contrats de livraison de tests et autres matériels. Je ne voudrais pas croire à cette vidéo devenue virale où il est question d'une villa au quartier Bastos acquise à plus de six cents (600) millions FCFA au profit du ministre de la santé à la suite d'un deal avec un homme d'affaires. Pour tuer la Cename (Centre national d'approvisionnement en médicaments), il a été attribué sans avis d'appel d'offres a la société Mediline Medical l'exclusivité de la livraison des tests et matériels de lutte contre la covid-19. Il m'a par ailleurs été rapporté que Mediline Medical est en réalité une société écran dans laquelle le fameux homme d'affaires cité plus haut dispose des intérêts. Le siège de Mediline Medical est logé à l'immeuble de ce compatriote situé au quartier Golf à Yaoundé. Une chose est certaine c'est que cette structure en l'occurrence Mediline Medical, inaugurée en grandes pompes le 04 juin dernier par le minsanté est désormais la centrale d'achat spécialisé dans la gestion des installations sanitaires, l'importation et la distribution des produits pharmaceutiques ayant un rapport avec le covid-19. En plus de la logistique de Yaoundé, une succursale a été créée à Douala pour assurer la chaîne de distribution.

10- La mercuriale de l'État en rapport avec les matériels liés à la pandémie : Le compte d'affectation de lutte contre la covid-19 est doté de 180 milliards FCFA. Ma profonde inquiétude réside dans ce que ce fonds sera très probablement détourné en masse et en bandes organisées. Les prix contenus dans le segment de la mercuriale dédié à la covid-19 donnent la chair de poule, comparés aux prix homologués par le ministère de la santé dans les pharmacies. La mercuriale des matériels covid-19 est stratosphérique.. Rien ne justifie en période de pandémie et de résilience de nos compatriotes que les prix soient trente fois plus supérieurs à ceux homologués dans nos pharmacies. À titre d'illustration : - Gants en latex (boîte de 100). Référence mercuriale (Ref) :

A0021. Prix mercuriale (PM): 10.000 FCFA contre 3.500 FCFA en pharmacie. Soi trois fois plus cher et une différence en valeur absolue de 6.500 FCFA l'unité.

Thermomètre infrarouge. Réf: D0132. PM: 150.000 FCFA contre 25.000 FCFA en pharmacie. Soit six fois plus cher et une différence en valeur absolue de 125.000 FCFA l'unité.

Masque chirurgical. Réf : A0025. Prix mercuriale : 1000 FCFA contre 400 FCFA en pharmacie. Soit 2,5 fois plus cher et une différence en valeur absolue de 600 FCFA l'unité.

Combinaison de protection. Réf : A0065. Prix mercuriale: 80.000 FCFA contre 15.000 FCFA en pharmacie. Soit six fois plus cher et une différence en valeur absolue de 65.000 FCFA l'unité.

Lunettes de protection. Réf : A0064. Prix mercuriale: 14.500 FCFA contre 500 FCFA en pharmacie. soit 29 fois plus cher et une différence en valeur absolue de 14.000 FCFA l'unité.

Il convient de préciser que ces prix pharmacie sont des prix de détail. Ce qui suppose que les prix de gros sont plus bas. Compte tenu du nombre élevé d'équipements et d'outils qui vont faire l'objet de bons de commande, ce sont a coup sûr des dizaines de milliards de FCFA qui iront indûment dans les poches de certaines galaxies mafieuses.

C'est SCANDALEUX. C'est CRIMINEL.

Pour que les Camerounais mesurent les effets profondément dévastateurs de cette mercuriale sur les caisses du Trésor public, je vais m'appuyer sur le bon de commande administratif N°0126 signé le 09 avril 2020 et délivré à l'entreprise RED MEDICAL par le Secrétaire d'État chargé des endémies et des pandémies. Ce bon de commande porte sur la livraison de:

1000 gants en latex (boîte de 100) pour un montant 10.000.000 FCFA contre 3.500.000 FCFA si la livraison avait été faite par une pharmacie.

1000 thermomètres infrarouges pour un total de 150 millions FCFA contre 25 millions FCFA en pharmacie.

100.000 masques chirurgicaux pour un montant de 100 millions FCFA contre 40 millions FCFA en pharmacie.

10.000 masques de protection FFP2 à 25 millions FCFA contre 21 millions FCFA en pharmacie.

700 combinaisons de protection à 56.000.000 FCFA contre 10.500.000 FCFA en pharmacie.

700 lunettes de protection à 10.150.000 FCFA contre 350.000 FCFA en pharmacie.

Soit un montant TTC de 330.836.750 FCFA qui seront débloqués par l'État contre 94.830.750 FCFA si ces matériels avaient été achetés en pharmacie. Ce qui fait un différentiel, rien que pour ce bon de commande, de 237.006.000 FCFA entre le prix de la mercuriale et les prix détails en pharmacie. Les frais de transport et de logistique ainsi que la marge bénéficiaire seuls ne sauraient aucunement justifié un tel écart.

Il y aura manifestement des centaines de bons de commande qui seront délivrés sur l'ensemble du territoire national relativement à ce compte d'affectation spéciale covid-19. En multipliant le montant TTC inscrit dans ce ce bon de commande N°0126 par cent (100,) cela ferait un montant TTC de 33.083.675.000 FCFA si l'on s'en tient à la mercuriale pratiquée au niveau de l'État contre 9.483.075.000 FCFA (prix homologué pharmacie). Soit un différentiel de vingt-trois milliards sept cent millions six cent mille (23.700.600.000) FCFA.

C'est dire qu'il est évident qu'à grande échelle, il s'agit d'un braquage en règle et bien programmé contre le Trésor public. Des réseaux mafieux tapis dans l'ombre ne doivent pas profiter de cette pandémie pour s'engraisser sur le dos du peuple déjà meurtri par le poids des souffrances endurées au quotidien. C'est INACCEPTABLE. 11- La décision du ministre de la Santé d'accorder une marge de 48 h entre le décès constaté et l'enterrement d'un corps covid.19: Cette décision, quoique louable à première vue si l'on s'en tient à nos us et coutumes, suscite tout de même des interrogations majeures. Durant ces 48 h, où seront déposés les corps covid puisque les morgues ne les réceptionnent pas. À la maison ? N'est-ce pas là une occasion de donner la possibilité aux familles d'aller avec le corps dans leur village avec tout ce que cela comporte comme risque de propagation de l'infection ?

Peut-on imaginer le nombre de familles qui ont pu agir de la sorte depuis la publication de cette mesure? Je m'en voudrais de terminer mes observations sans faire cas de la reddition des comptes liés à la covid-19. Relativement au fonds de solidarité nationale créé dès le début de la pandémie de Covid-19, seule la liste des contributeurs privés a été publiée.. Les dépenses y relatives, le ministre de la santé a refusé de venir les présenter devant la Représentation nationale qui vient pourtant de voter l'allocation d'une enveloppe de 180 milliards dans le compte d'affectation spéciale covid-19 nouvellement créé. Il existe par ailleurs au ministère de la santé publique un fonds de solidarité dans lequel les directeurs d'hôpitaux, les médecins chefs de centre de santé intégré et autres versent de l'argent tous les mois. À combien se chiffre ce fonds de solidarité ?

Que fait-on de cette manne financière pour que ces hôpitaux et centres de santé intégrés sur le territoire national ne disposent pas d'un minimum acceptable pour les malades? De forts soupçons d'opacité pèsent également sur ce compte. De ce qui précède, il est constant que l'opacité, les détournements des fonds, les surfacturations, les conflits d'intérêts et les collusions diverses dans la gestion de la pandémie de la covid-19 sont devenus la règle au ministère de la santé publique.. Il n'est pas exagéré de dire que tout ce qu'il y a de répugnant dans la gestion des ressources de la collectivité nationale y a fait allègrement son lit. À défaut d'une Commission d'enquête parlementaire, la gestion de tous les fonds covid-19 devrait tout au moins faire l'objet d'une enquête diligentée par les services compétents de la République. Y compris les fonds (135 milliards de FCFA) débloqués par le FMI dans le cadre de la Facilité de crédit rapide pour la covid-19.

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