Afrique de l'Ouest: Assurer une gouvernance inclusive et la stabilité au Mali

Former president Olusegun Obasanjo.
opinion

Les récents évènements au Mali ont ramené l'attention du monde sur l'instabilité et la méfiance persistantes dans le pays depuis la signature de l'Accord de paix d'Alger, en 2015. Les 5 et 19 juin, des milliers de personnes ont manifesté dans les rues, exigeant, entre autres, la démission du président Ibrahim Boubacar Keita (IBK). Ces protestations ont été déclenchées par le mécontentement suscité par les allégations persistantes de corruption et d'incompétence de l'Administration IBK, la lenteur des progrès réalisés dans la lutte contre l'insécurité dans le nord et le centre du Mali, la pauvreté et le chômage, ainsi que la récente controverse autour des résultats des élections législatives d'avril.

Ce ne sont pas les premières manifestations de cette nature au Mali, mais cette fois-ci, elles sont différentes pour deux raisons. D’abord, outre l'imam Dicko qui n'est pas un nouveau venu sur la scène malienne, les manifestations bénéficient du soutien d'un large éventail d'acteurs, notamment des syndicats, des acteurs politiques (y compris le principal parti d'opposition dont le leader Soumaila Cissé, enlevé en mars 2020, est toujours porté disparu), des organisations de la société civile et certains membres du secteur de la sécurité, dont la Police, qui ont publiquement critiqué la gestion faite par le gouvernement des ressources allouée au secteur de la sécurité. Ensuite, et surtout, les manifestations bénéficient du soutien et de la participation d'une grande majorité de la population, en particulier des jeunes, plus de 70 % d'entre eux exprimant leur mécontentement à l'égard du mandat d'IBK, comme l'indique un récent sondage d'Inferentielle Opinion Research. Cela suggère une insatisfaction généralisée de la direction que prend le pays qui devrait inquiéter les dirigeants politiques du Mali et la communauté internationale (qui ont approuvé et soutenu la mise en œuvre de l'accord de paix).

Les troubles politiques actuels au Mali sont très préoccupants compte tenu de l'impact multidimensionnel qu’une escalade, dans l'impasse politique, pourrait avoir sur environ 19 millions de citoyens et de ce que la déstabilisation du Mali pourrait signifier pour l'Afrique de l'Ouest. En effet, les conséquences se répercuteront sur toute la région de l'Afrique de l'Ouest, à commencer par le Sénégal, le Burkina Faso et le Niger dont la sécurité serait directement menacée. Si ces pays trébuchent, les États côtiers tels que la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et la Guinée ne seront pas à l’abri des effets de l’escalade au Mali. Ces effets pourront même atteindre le Nigeria. Le Mali est la digue qui, si elle saute, causera  une vague d'insécurité dans toute la région occidentale de l'Afrique.

Trois questions doivent être réglées en urgence. D’abord, négocier un compromis qui mette fin aux protestations et apporte un soulagement immédiat au pays, sans compromettre la démocratie, la sécurité et les Droits de l'homme. Je me sens encouragé par le fait que IBK et sa coalition politique, d'une part, et l'imam Mahmoud Dicko et le M5-RFP, d'autre part, ont fait preuve d'ouverture au dialogue et continuent d'interagir avec les diplomates et les médiateurs, notamment les Nations Unies et la Communauté Economique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Ensuite, assurer la mise en œuvre de l'accord de paix en collaboration avec d'autres parties prenantes cruciales à la paix et, le cas échéant, y apporter les ajustements nécessaires pour répondre aux nouvelles réalités grâce à des consultations inclusives avec toutes les parties prenantes. Cela favorisera l'inclusion dans la gouvernance et la prise de décision en matière de résolution des conflits, ce qui a été au cœur des tensions au Mali. Enfin, les acteurs et le processus doivent tenir compte de l'influence de la géopolitique et de la politique internationale au Mali et s’assurer de la coopération et de l'engagement des principaux acteurs extérieurs pour garantir la paix, la stabilité et la croissance du peuple malien.

Alors que le monde a son attention focalisée sur la pandémie du Covid19, l'Afrique doit prendre les devants de ce processus par l'intermédiaire de nos institutions et de nos dirigeants, tant au niveau régional que continental,  notamment la CEDEAO, l'Union Africaine et le Bureau des Nations Unies pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel (UNOWAS) par l'intermédiaire du Dr Ibn Chambas, et le monde devrait soutenir ces efforts. En fin de compte, il faudra la bonne volonté et le patriotisme du peuple malien pour sortir de cette impasse et c'est pourquoi les dirigeants politiques et l'élite doivent être prêts à faire des compromis afin de trouver des solutions viables et durables.

La paix et la bonne gouvernance au Mali favoriseront l'édification d'un Etat laïc, démocratique et économiquement stable. Si la promotion de la sécurité est essentielle, elle ne doit pas se faire au détriment de la démocratie et des Droits de l'homme. Je crois que la séparation entre l'État et la religion doit être protégée à tout moment pour assurer une participation de tous à la reconstruction du Mali. Le Mali doit s'attaquer à la corruption non pas juste pour l'ordre public, mais aussi en tant qu'aspiration collective fondamentale de la population à la reddition des comptes, à la sensibilité des dirigeants aux préoccupations des citoyens et au développement inclusif. Mettre fin à la souffrance humaine et aux difficultés économiques nécessite une réponse régionale urgente et holistique à la situation qui prévaut dans le pays. 2020 est l'année que l'UA a déclarée être la période pour "Faire taire les armes en Afrique", et les attentes sont grandes. Faisons en sorte que cela commence au Mali, avec des solutions qui placent le bien-être des citoyens maliens au-dessus de toute autre considération politique ou non.

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