Sénégal: Grève du Sytjust - Un mouvement à l'impact mitigé

22 Juillet 2020

Le Syndicat des travailleurs de la justice (Sytjust) a décrété un mouvement de grève depuis le 15 juin dernier. Si les grévistes parlent de succès, d'autres acteurs de la justice soutiennent le contraire et posent la question de l'opportunité d'un tel mouvement dans ce contexte de pandémie de la Covid-19.

Assises sur des bancs installés au bâtiment annexe faisant face au Palais de justice Lat Dior, Khady Fall et Salimata Diaw se désaltèrent avec un sachet d'eau.

Masques rabaissés au menton, les deux jeunes femmes s'abritent du soleil ardent en attendant de recevoir les extraits de casier judiciaire dont elles avaient fait la demande lundi dernier. Mais, elles ont vite été chassées de leur oasis par un homme d'âge mûr.

« Ce n'est pas grave. L'essentiel, c'est que nous allons recevoir nos documents. Avec la grève, nous pensions qu'il n'y avait pas de dépôt, mais c'est le contraire », se console Salima Diaw, avant de s'installer avec son amie sur les marches du bâtiment, toujours loin des rayons du soleil.

À cause de la grève du Syndicat des travailleurs de la justice (Sytjust) enclenchée depuis le 15 juin dernier, les usagers du service public de la justice peinaient à obtenir des casiers judiciaires. Toutefois, depuis quelques semaines, l'Administrateur des greffes (Adg) du Tribunal de grande instance de Dakar a décidé de soulager les populations.

Le service est assuré par l'Adg appuyé par des contractuels et des greffiers membres de l'Union nationale des travailleurs de la justice (Untj), un syndicat né, il y a quelques mois, des flancs du Sytjust et qui n'est pas concerné par la grève.

Cependant, si les demandeurs de casier judiciaire sont soulagés, ce n'est pas encore le cas pour ceux en quête de certificat de nationalité. Le service est interrompu, mais bien avant la grève. « J'en ai assez des va-et-vient », rouspète Abdoul Wahab Dramé après qu'un homme lui a demandé de repasser jeudi prochain du fait de la grève.

Le jeune homme a besoin de passeport et avait déposé une demande de certificat de nationalité depuis le 28 février dernier. « On m'avait dit dans trois semaines, mais entre-temps j'avais voyagé. La pandémie de la Covid-19 est survenue et maintenant la grève.

Ce qui fait que depuis des mois, je fais des va-et-vient », dit notre interlocuteur qui partage son calvaire avec le vieux Bambaly Samoura en quête du même document pour son fils.

Celui-ci doit déposer une carte d'identité nationale car étant en classe d'examen. « J'ignore les raisons de la grève, mais ils doivent penser à nous, surtout que rien ne marche avec cette pandémie », fulmine-t-il.

Un avis que semble partager un avocat au barreau en pleine discussion avec deux autres de ses confrères dans le hall du tribunal. « Le contexte ne s'y prête pas.

Après trois mois de suspension due au coronavirus qui a empêché les usagers de jouir du service public de la justice, on ne peut pas encore faire de blocage », se désole notre interlocuteur qui a préféré s'exprimer sous le couvert de l'anonymat du fait de son appartenance au Conseil de l'ordre des avocats.

Trouvé dans son bureau situé au premier étage en train de grignoter des beignets, avec une tasse de café à la main droite, Me Massamba Alassane Ndiaye est seul dans la grande pièce ce lundi. Son voisin de bureau est absent pour cause de grève, confie-t-il.

Une grève qu'il trouve « inopportune en cette période où il fallait redémarrer la machine après une période de semi-confinement qui a bloqué le pays, y compris la justice ».

En effet, même s'il trouve « légitimes et fondées » les revendications du Sytjust, le membre de la cellule de communication de l'Untj estime que ses collègues devaient penser à la population déjà impactée par la pandémie et qui prépare la fête de la Tabaski.

Une grève atténuée par l'Untj

Téléphone à l'oreille, le clerc dit à son interlocuteur de venir le rejoindre à la salle 7 où se tient l'audience des flagrants délits du Tribunal d'instance de Dakar.

« Il faut vite venir sinon le dossier risque d'être renvoyé, l'audience va bientôt démarrer », dit-il au bout du fil, avant de se lamenter auprès de nous : « Les justiciables sont têtus.

Ils pensent qu'il n'y a pas audience à cause de la grève alors qu'il a été bien informé ». Interpellé sur l'impact de la grève, sa réponse est sans appel : « Je le trouve mitigé. Lorsqu'il n'y avait pas deux syndicats, il y avait une véritable paralysie.

Les juges peinaient à tenir les audiences ou celles-ci se tenaient avec des greffiers ad hoc. Ce qui faisait que mon patron préférait renvoyer ses dossiers pour ne pas ensuite courir derrière des décisions », confie le clerc.

Mes Thiaba Bâ et Jacques Faye pensent également que l'Untj a atténué l'impact de la grève sur la tenue des audiences. « C'est à la Cour d'appel du Tribunal d'instance et avec la délivrance des actes administratifs qu'on sent vraiment le mouvement », soutiennent, tour à tour, les deux robes noires.

Elles sont confortées par Fama Tall qui venait de sortir de la salle 4 où se tenait l'audience des flagrants délits du Tribunal de grande instance.

La journaliste chroniqueuse judiciaire au quotidien «Enquête» s'interroge avec ironie tout en lançant un fou rire : « Est-ce qu'il y a même grève ? » Répondant elle-même à sa question, elle déclare : « Rien n'a changé à mon avis car les audiences se tiennent tous les jours.

Par le passé, lorsqu'il y avait grève des travailleurs de la justice, la fonction de greffier était assurée par un gendarme ou un agent de l'administration pénitentiaire. Cette fois, les membres de l'Untj ont répondu présents. Grève ou pas, le tribunal est désert depuis le début de la pandémie. Il s'y ajoute que les casiers sont délivrés ».

Tout en sirotant sa tasse de café, elle change de discours et soutient que n'eût été le fait qu'elle court derrière un jugement d'hérédité depuis longtemps, elle n'aurait pas remarqué le mouvement d'humeur.

« Question de vie ou de mort »

Un magistrat, trouvé dans son bureau, croit savoir que c'est la crise sanitaire qui donne l'impression que la grève a réussi. « Vous fréquentez le palais depuis des années et vous avez assisté à plusieurs grèves, donc vous êtes très bien placée pour évaluer », argue-t-il.

Invité à s'expliquer, il renseigne qu'auparavant, ses collègues faisaient des pieds et des mains pour trouver un greffier professionnel afin d'éviter le recours à un greffier ad hoc.

D'ailleurs, à l'image des autres personnes interrogées, le magistrat pense que le moment est mal choisi. « Il fallait marquer le coup », soutient le travailleur de la justice Pape Guissé, avant de se diriger vers la porte principale.

Trouvé au siège du Sytjust en train d'égrener un chapelet, Me El Hadj Ayé Boun Malick Diop, qui venait de sortir d'une réunion du Bureau exécutif national, n'y est pas allé par quatre chemins pour dire que « c'est une question de vie ou de mort ».

Justifiant la grève, le Secrétaire général du Sytjust soutient qu'on leur a imposé cette situation puisqu'il y a des gens qui veulent qu'ils ne jouissent pas de leurs acquis concédés par le Chef de l'État. Très satisfait du bilan de leur action, le greffier soutient que le fonctionnement de la justice ne se résume pas à la tenue des audiences.

« Les audiences ne sont qu'un écran. La réalité, c'est ce qui se passe après et le service public avec la délivrance des actes administratifs », martèle-t-il, avant de s'empresser de rejoindre ses camarades qui s'apprêtaient à se rendre au Ministère de la Justice pour des négociations.

Une rencontre que Me Abdoulaye Tall espère fructueuse pour le bien des avocats et des justiciables, les impactés de cette crise.

Plus de: Le Soleil

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