Mali: Ibrahima Kane - « Il faut un dialogue au niveau interne soutenu par l'extérieur »

23 Juillet 2020
interview

Le responsable des questions régionales à Open Society Initiative For West Africa (Osiwa), Ibrahima Kane, décrypte la situation qui prévaut au Mali. Pour ce chercheur en Relations internationales, « si rien n'est fait, ce pays risque, dans ce processus, d'en emporter beaucoup d'autres de la région » vu l'instabilité de cette dernière. Il appelle ainsi les États de la zone à s'impliquer pour la résolution de ce conflit.

Quelle lecture faites-vous de la situation qui prévaut actuellement au Mali ?

La situation du Mali est à la fois terrible et désastreuse, mais c'est aussi une situation qui peut aider beaucoup de pays sur la manière d'organiser la gestion des affaires publiques. Voilà un État dont l'histoire est parmi les plus brillantes du continent africain.

Ce pays a créé un empire qui a aidé à bâtir nombre de sociétés africaines, à mettre en place nombre de structures dont nous tous bénéficions aujourd'hui. Vous avez, aujourd'hui, le cousinage à plaisanterie qui est un produit de l'empire du Mali.

Voilà un pays qui est en train de sombrer. Si rien n'est fait, ce pays risque, dans ce processus, d'en emporter beaucoup d'autres de la région.

Le Mali constitue une sorte de tampon, de digue pour la zone. Si cette digue sombre ou rompt, cela risque de poser énormément de problèmes.

Vous pensez donc que la situation au Mali peut avoir des répercussions sur les pays de la sous-région ?

Cette situation peut avoir des répercussions sur l'ensemble de la sous-région surtout dans des États sahéliens comme le Burkina Faso, le Niger, la Côte d'Ivoire, le Sénégal, etc.

Cela est d'autant plus regrettable que nous sommes, dans beaucoup de ces pays, à la veille d'élections importantes qui risquent de déterminer leur avenir. Le contexte n'est pas favorable à la persistance de la crise au Mali.

La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), dans le cadre de sa médiation, a proposé un Gouvernement d'union nationale. Comment appréciez-vous l'intervention de cette organisation sous-régionale ?

La Cedeao est dans son rôle de Communauté régionale qui est d'abord une communauté politique avant d'être une communauté économique.

Elle doit toujours œuvrer à la recherche de solutions entre les États de cette partie ouest du continent africain.

La création de la Cedeao, je dois le rappeler, est liée à la recherche de solutions aux conflits que la région a connus. Dans ce cadre-là, ce que la Cedeao a proposé, c'est juste le minimum.

On est dans une situation d'une crise politique où on parle de mal gouvernance, les résultats d'élection étant contestés et la Cour constitutionnelle est décriée pour le travail qu'elle a eu à mener pendant cette élection. Et ce que la Cedeao a dit, c'est : « Essayons de voir comment trouver une solution ».

Elle aurait dû éviter d'aller dans les détails de ce Gouvernement d'union nationale qu'elle a proposé. Je pense que ce qu'on aurait dû dire, c'est d'avoir un Gouvernement d'union nationale qui s'appuie sur une feuille de route acceptée par tout le monde pour les trois années qui restent.

Avec la crise de la Covid-19, il est impossible d'organiser des élections générales. Il faut trouver une solution raisonnable à une crise qui commence à prendre des proportions assez difficiles.

Est-ce qu'il sera facile d'arriver à des solutions si l'on sait que l'opposition a déjà rejeté les propositions de la Cedeao ?

Ce qui est un peu difficile dans le cadre du Mali, c'est de définir cette opposition.

Vous avez un leader qui se considère comme étant l'autorité morale de cette opposition qui, jusqu'à présent, ne s'est pas prononcé.

Ce sont les partis politiques traditionnels membres du M5 qui se sont déterminés contre la proposition. L'opinion de l'Imam Dicko, qui est l'autorité morale ici, va beaucoup compter dans la balance.

Les États de la région, à mon avis, doivent en faire un jeu pour rappeler aux uns et aux autres leurs responsabilités et surtout œuvrer pour que cet accord a minima qui vient d'être obtenu par la Cedeao puisse, au moins, aider le Mali à se refaire.

Autrement, si on persiste dans la crise avec tout ce que l'on sait dans la région en termes de difficultés, on risque de s'enfoncer davantage.

Soumaïla Cissé, principal opposant, est pris en otage depuis ; ce qui fait qu'il n'y a plus de grand leader de cette opposition malienne. Le mouvement de contestation est même dirigé par l'imam Dicko. Comment appréciez-vous cette situation ?

L'absence de Soumaïla Cissé se fait vraiment sentir parce que c'est quelqu'un qui connaît bien le milieu politique malien.

C'est quelqu'un qui aurait pu aider à arrondir les angles. C'est quelqu'un qui aurait pu, de mon point de vue, faire en sorte qu'une solution soit trouvée le plus rapidement possible. Maintenant il est quelque part au Mali et on ne sait pas où jusqu'à présent.

Le Gouvernement dit qu'il est en train de tout mettre en œuvre pour qu'il soit libéré, mais son absence fait l'affaire de beaucoup de personnes à l'heure actuelle.

Le fait qu'il ne soit pas libéré commence à peser lourdement sur la vie politique malienne. Cela n'est pas une bonne chose pour un pays comme le Mali qui, rappelons-le, est le premier en Afrique de l'Ouest où l'opposition a un statut constitutionnel.

L'imam Dicko est actuellement la figure de proue de la contestation malienne. Que pensez-vous de ce personnage politico-religieux ?

Le personnage, je n'ai rien contre. Mais, c'est ce qu'il est en train de promouvoir qui m'inquiète. L'imam Dicko est celui qui a été contre le vote du Code de la famille au Mali.

L'imam Dicko, c'est celui qui est contre tout ce qui concerne l'évolution des droits des femmes au Mali, en tout cas, sous la forme que nous connaissons. L'imam Dicko, c'est celui qui veut que le Mali soit un pays islamique qui respecte un certain nombre de principes religieux.

Or le Mali est un pays qui a quand même des musulmans, des catholiques et beaucoup d'animistes. Il est un peu difficile de penser que ce pays-là puisse être considéré comme un pays islamique.

Je pense que l'un des enjeux qui est en train de se jouer au Mali, sur les moyen et long termes, c'est de savoir si on peut conserver l'État du Mali comme un État laïc ou pas. Les deux plus grands leaders de la vie politique malienne, aujourd'hui, sont des chefs religieux musulmans : l'imam Dicko et le chérif de Nioro.

Cela peut poser un sérieux problème parce qu'on est dans une région où l'islamisme politique commence à prendre pied et il est important que tous les pays travaillent pour que le Mali reste ce qu'il est, c'est-à-dire un État laïc respectant tous les droits des individus.

Justement, le Mali est touché par le terrorisme, avec beaucoup de problèmes au Nord. Cette crise ne risque-t-elle pas de le fragiliser davantage ?

C'est vrai que le Mali est un État fragile, mais si on règle certains problèmes, on pourrait arriver facilement à juguler cette difficulté.

Ce qui constitue, aujourd'hui, le grand problème du Mali, c'est l'incapacité du Gouvernement actuel à pouvoir gérer la chose publique, à faire respecter un certain nombre de règles qui permettent à l'État de fonctionner.

Outre les questions d'ordre sécuritaire, le Mali, à l'image de certains pays, doit faire face aux problèmes liés à la pauvreté, l'emploi des jeunes, etc. Il faut un dialogue au niveau interne soutenu par l'extérieur.

Les États voisins, les pays francophones membres de l'Union économique et monétaire ouest-africain (Uemoa) doivent jouer leur rôle pour amener les différents acteurs à la paix, mais pour aussi servir de garantie, afin que tout ce qui a été décidé dans le cadre de la Cedeao puisse être respecté.

Plus de: Le Soleil

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