Gambie: Quand Jammeh roulait à tombeau ouvert

Yahya Jammeh avait une passion pour les voitures, et les Gambiens se souviennent des convois présidentiels roulant, littéralement, à tombeau ouvert. Au cours de la deuxième semaine de juillet, la Commission vérité, réconciliation et réparations a mené une série d'audiences sur ces convois, qui ont selon elle conduit à plus de quarante accidents graves.

« Peu importe la vitesse du convoi, le président pouvait dire... 'bougez'... cela signifiait que les conducteurs devaient augmenter leur vitesse. La vitesse du convoi était toujours contrôlée par (l'ancien président) Yahya Jammeh », a déclaré le capitaine Lamin Saidykhan, un ancien chauffeur du cortège de l'ancien dirigeant, devant la Commission vérité, réconciliation et réparations de la Gambie (TRRC) le 8 juillet. Et les enquêteurs ont jusqu'à présent enregistré plus de quarante accidents impliquant le convoi de Jammeh, a déclaré l'un des avocats de la Commission, Sagar Jahateh.

Pour la plupart des Gambiens, il n'y a pas d'adjectif plus parfait que flamboyance pour décrire les vingt-deux années de règne de Jammeh. Il possédait des dizaines de véhicules coûteux et personnalisés tels que Hummer, Rolls Royce et autres. Pendant ses 22 ans de règne, Jammeh n'a jamais dirigé un convoi sans éclat. C'était un défilé de voitures tape-à-l'œil, lui se hissant sur le toit ouvrant et battant l'air avec son chapelet de prières caractéristique et ce qui ressemblait à un Coran. Tout cela, alors que les étudiants et les passants l'acclamaient sur le bord de la route. Que le convoi soit lent ou rapide, il lançait des biscuits aux passants. Cette pratique, selon des témoins, a propulsé plusieurs enfants sous les roues de son cortège.

Saidykhan, 52 ans, s'est engagé dans l'armée en 1991. Il a rapidement été muté au Palais présidentiel comme escorte à moto et, plus tard, comme chauffeur. Il travaille toujours au Palais, où il est aujourd'hui à la tête de l'Office de la circulation routière. Jammeh, selon Saidykhan, avait plus d'une centaine de chauffeurs. Un système de communication entre les véhicules permettait à Jammeh de communiquer directement avec eux. « Yahya Jammeh était toujours au courant de tous les accidents qui se produisaient mais je ne l'ai jamais entendu faire une remarque à ce sujet », a déclaré Saïdikhan.

Pas de justice pour les victimes

Malgré le nombre d'accidents causés par le convoi de Jammeh, il n'y a jamais eu de poursuites. L'adjudant Lamin Sillah et le sergent-chef Lamin Jarju ont témoigné de certains des innombrables accidents. Tous deux, chauffeurs militaires du convoi de Jammeh, ont comparu devant la Commission au cours de la deuxième semaine de juillet.

En avril 2002, Abdoulie Barry s'était garé à l'écart de la route pour laisser passer un convoi présidentiel roulant à vive allure. Son véhicule se trouvait à environ trois mètres de la route, mais une voiture du convoi conduite par un civil, Dawda Sanneh, a fait une embardée et l'a percuté. Il a été laissé sur place, avec une jambe cassée et un nez en sang.

Barry a été conduit à l'hôpital par un véhicule privé qui passait par là. Il avait à l'époque trois enfants scolarisés. Barry n'a pas pu travailler pendant environ deux ans après son accident et ses enfants ont dû arrêter l'école en raison de ses difficultés financières, a-t-il déclaré à la Commission. Il était à la charge des membres de sa famille élargie. Il a déclaré que Sanneh, qui a heurté son véhicule, devrait être poursuivi. Cela ne s'est pas produit, et M. Barrow n'a même pas eu la courtoisie de recevoir la visite des autorités.

Tirs à vue

L'histoire de Barry est une histoire parmi d'autres. Abdoulie Njie s'était également rangé sur le bas-côté pour laisser passer un convoi de Jammeh en 2004. Il était dans sa voiture avec trois autres personnes dont son cousin Kesilla Krubally, qui conduisait le pick-up. C'était le long de l'autoroute Bertil Harding, une artère très fréquentée qui relie le quartier aisé de Fajara à Banjul, la capitale de la Gambie.

Mais peut-être qu'il n'avait pas laissé assez de place pour le véhicule de Jammeh. « J'ai entendu trois coups de feu et j'ai cru qu'ils étaient dirigés vers les pneus du véhicule », a déclaré Njie devant la Commission le 14 juillet. Mais c'est Krubally qui a été touché. Le tir provenait d'un des véhicules de l'escorte sur lequel était montée une mitrailleuse. Njie est un ouvrier du bâtiment et l'une des personnes qui l'accompagnait, Lamin Saidy, était un photographe qu'il emmenait sur l'un de ses chantiers. Saidy a pris des photos de la scène, des blessures par balles de Krubally et des cartouches laissées sur place.

Ils ont ensuite emmené la victime au seul hôpital universitaire du pays, à Banjul, où il a été soigné. Mais il n'a pas fallu longtemps avant que Njie ne reçoive des appels anonymes lui interdisant de parler aux journalistes. Njie a déclaré que le journal local Daily Observer avait écrit un article sur l'incident, affirmant que c'était le convoi du vice-président qui avait tiré sur un véhicule qui passait.

Au lieu de rectifier l'article, Njie s'est rendu au journal pour supplier le rédacteur en chef de l'époque, un ancien président de l'Union de la presse gambienne, Ndey Tapha Sosseh, de ne plus rien publier sur cette histoire. « Ils auraient pensé que l'information venait de nous... et j'ai eu peur pour ma vie », a déclaré Njie. L'incident n'a jamais fait l'objet d'une enquête et pour être bien soigné, Krubally s'est rendu par la suite en Norvège, où il réside toujours.

Mais la présidence a tout fait pour effacer les preuves. « Un jour après l'accident, j'ai été appelé au Palais et à mon arrivée, j'ai rencontré Ousman Badjie, le capitaine Bajinka, Lang Tombong - tous des officiers supérieurs de l'armée. Ils m'ont posé des questions sur les cartouches de balles et les photos qui ont été prises par le photographe Lamin Saidy. Je les leur ai données », a déclaré Njie. Il a ajouté que ces mêmes militaires s'étaient rendus à l'hôpital pour récupérer les balles qui avaient été retirées de son frère.

« Traitement VIP »

Le convoi de Jammeh a également été impliqué dans plusieurs passages à tabac d'usagers de la route. Selon le capitaine Siadykhan, ils appelaient cela entre eux le « traitement de VIP ». Il a déclaré que s'ils trouvaient quelqu'un qui restait assis au passage du convoi, un général fameux de l'administration de Jammeh, Umpa Mendy, demandait que cette personne reçoive un « traitement VIP ». « Cela signifie que la personne doit être torturée », a-t-il déclaré. Si certains ont survécu aux coups, d'autres n'ont pas eu autant de chance.

Baba Kanyi est un officier de marine dans l'armée gambienne. Il a déclaré à la Commission le 14 juillet que son frère Omar Kanyi, âgé de 30 ans, avait été battu à mort en 2013, par des soldats qui faisaient partie du convoi de l'ex-dirigeant Jammeh. "Il a été sévèrement battu et torturé par les soldats avant qu'ils ne le traînent au poste de police d'Abuko où il est mort", a déclaré Kanyi.

L'officier de marine a par la suite été voir le cadavre de son frère à la morgue de Banjul et il a remarqué qu'il avait du sable sur tout le corps et le cou brisé. « De telles blessures ne peuvent être causées que par des coups de crosses », a ajouté Kanyi. Comme pour tous les incidents similaires, il n'y a eu aucune conséquence judiciaire, et ni la police ni l'armée n'ont enquêté sur ce cas.

Cette semaine, la Commission poursuit ses auditions sur le tristement célèbre traitement contre le Sida promu par l'ancien dirigeant, qui a fait de nombreuses victimes en Gambie.

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