Sénégal: Rappel à Dieu de Babacar Touré - L'hommage des confrères !

30 Juillet 2020

HABIB DEMBA FALL : BT a les clefs du royaume des lumières de la presse!

Il y a quelques jours, je relisais son texte «les clefs du royaume». Aujourd'hui, les superlatifs se suivent et, peut-être, n'arrivent pas à définir la dimension complète de l'homme. Une plume et un idéal. Une signature et une raison de vivre la presse.

Je n'ai jamais travaillé à Sud. J'ai cependant pu cerner une petite part de sa riche histoire à travers celle de Wal Fadjri. Mes encadreurs avaient une trajectoire jumelle à celle des pionniers de Sud. Un autre son de cloche ! Professionnellement, je suis à cette période de grosses mutations dans l'espace public, entre conception du code électoral consensuel et renforcement du pluralisme médiatique. Cet enfantement, enthousiasmant dans sa fonction historique, génère une belle expression de générosité de ces frères siamois d'une presse privée debout. Les pionniers de Sud et de Walf bouclaient les deux journaux « concurrents » quasiment ensemble. L'essentiel était dans ce parcours du combattant de la démocratie où chaque bout d'épaule apaise les marcheurs au long cours.

J'ai découvert, au-delà de Babacar Touré, une transmission de valeurs avec la génération d'après, particulièrement Alioune Badara Dièye (installé aux Etats-Unis) avec qui j'ai eu à investir le rôle de critique du mouvement hip hop naissant dans les années 1990. Je le rencontrais également avec Malick Rocky Bâ aujourd'hui à l'AFP, lors des tournées d'imprégnation du Collectif des Journalistes Economiques du Sénégal (COJES). Une pensée pour mon grand-frère de toujours, Alassane Cissé du Ministère de la Culture. En termes de networking, ce pilier des pages Culture de Sud, m'a ouvert, à mes débuts, des portes qui auraient pu rester grippées le temps de l'acclimatation. Ils portaient tous cet idéal de BT, un éditorialiste que j'ai croisé dans un vernissage d'expo d'art. Un penchant pour l'esprit qui ne fléchit pas l'épée du preux chevalier de la liberté d'expression. L'un va avec l'autre dans l'harmonie d'une âme épanouie. A la fin des années 90, Sud venait de connaître deux traversées glorieuses : le passage de la périodicité hebdomadaire à la périodicité quotidienne ; le lancement de la première radio privée du Sénégal avec Sud FM. Ce groupe de professionnels méritait une télé au Sénégal. Hélas, lancée à Paris, LCA, la chaîne de BT, n'a pu être rapatriée avec succès. Un ratage de notre espace audiovisuel. Peu importe cette privation de tube cathodique : Babacar Touré a les clefs du ciel des monuments de la presse. Immense. Qu'Allah lui réserve le Paradis. Très sincères condoléances à mon Prof Mamadou Koumé, son camarade de promotion au CESTI, à mes confrères et amis ABD, Alassane Cissé, Ndiaya Diop, Birima Fall, Moussa Diarra, Malick Diagne, Bacary Domingo Mané, Oumar Khoureïchy.

BARKA BA: Cet après-midi avec BT...

Parti couvrir en 2015 la dernière élection présidentielle guinéenne pour le compte de la TFM, je reçois ce matin-là le coup de fil de Bakary Domingo Mané, lui-même envoyé spécial du journal Sud dans la capitale guinéenne. Le confrère me demande de me rendre d'urgence au palais présidentiel où Alpha Condé, le président sortant, candidat à sa succession, souhaite rencontrer la presse sénégalaise. Bien évidemment... Un journaliste ne laisse pas passer pareille occasion. Aussitôt dit, aussitôt fait, nous sommes dans un taxi, le cadreur Hamza Diallo et moi : direction, « Sekhoutoureya ». Une dizaine de confrères sont déjà présents, dont Domingo, Alassane Samba Diop ainsi que Pape Alé Niang.

Et là, ô surprise, je me retrouve nez à nez avec ... Babacar Touré. Le professeur Albert Bourgi et lui sont les chefs d'orchestre de cette rencontre. Le monstre sacré de la presse sénégalaise m'accueille avec chaleur et courtoisie. Alors que le protocole refuse de laisser entrer le cadreur au motif que c'est un entretien destiné à rester privé, Babacar, avec autorité, passe outre et introduit Hamza dans le salon où les confrères sont déjà en place. Pour couronner le tout, il m'installe juste à côté du président guinéen. Mieux, ou pire, c'est selon, BT me demande de répondre, au nom de la délégation sénégalaise, au discours de bienvenue du chef de l'Etat guinéen. Je suis dans mes petits souliers et décline poliment l'offre, sous prétexte que des confrères plus capés méritent plus que moi cet honneur qui est en réalité un redoutable exercice. Pour toute réaction, BT se contentera de se moquer gentiment de ma timidité.

Cet épisode surréaliste de l'élection guinéenne renforcera mon respect et ma considération pour ce personnage mythique de la presse sénégalaise que j'épie de loin depuis toujours.

En fait, disserter sur les déflagrations éditoriales de Babacar Touré dans Sud est notre immuable rituel depuis le lycée. Aliou Goloko, Bounama Guissé et moi, gardons encore la ferveur des talibés de dâra qui s'extasient des lumières du maître coranique : « Boy t'as vu ? BT a encore écrit ! ». Et nous ne nous lassons toujours pas de disséquer ses moindres tournures, saisir les nuances, lire entre les lignes... Les écrits de Babacar Touré étant à chaque sortie des chefs d'œuvre d'érudition qui respirent la virtuosité, paragraphe après paragraphe.

Et puis, il y a quelque mois de cela, Babacar Touré récidive. Cette fois-là, il m'invite tout un après-midi avec lui dans sa résidence de Ngaparou. L'essentiel de notre discussion gravite autour de l'incroyable saga de Sud. Il m'explique dans les moindres détails comment avec Abdoulaye Ndiaga Sylla, Ibrahima Fall « Petit Chef », Sidy Gaye, rejoints plus tard par d'autres signatures devenues prestigieuses, ils démarrent l'aventure de Sud.

Sa finesse d'esprit et sa capacité hors pair sont manifestes, d'emblée. Il sait s'adapter aux situations les plus improbables pour faire avancer sa barque en évitant les nombreux écueils. Avec simplicité, il me narre aussi les circonstances qui lui servent des scoops telluriques, comme l'entretien avec le président Senghor, après son départ du pouvoir.

Sud, sous la houlette de Babacar Touré, est pour moi, avec Wal Fadjri, l'une des écoles de journalisme que je n'ai jamais eu la chance de fréquenter.

L'occasion étant trop belle, fasciné depuis toujours par l'abondante offre éditoriale de ses commentateurs attitrés, je le titille alors sur son parcours politique et celui de ses autres compagnons. Et c'est là, dans un grand éclat de rires, qu'il me révèle ce qui est pour lui une évidence mais que le jeunot que je suis à l'époque ne peut pas saisir dans les années 90 : à de rares exceptions, beaucoup des pointures et signatures de Sud, à commencer par lui-même, sont encartés dans une vie antérieure à And-Jëf, à la Ld ou au Pit. C'est avec un tel background que Sud devient une puissante machine de guerre intellectuelle, prolongeant intelligemment les luttes démocratiques. Au point de servir de matrice incontestable à l'alternance du 19 Mars 2000.

Après cette visite à Ngaparou, j'ai encore la surprise de recevoir par mail de BT, un dossier consacré aux détenus de la prison d'Oualata en Mauritanie, victimes d'une impitoyable répression de la part du régime raciste du colonel Taya. A mon grand étonnement, parmi les prisonniers dont les portraits ornent ce reportage exceptionnel, figure le lieutenant Mamadou Kane. Commandant des blindés à l'époque, désigné comme putschiste, il perdra trois de ses compagnons d'armes dans cette cabale. Rencontré à Nouakchott et rescapé de l'enfer d'Oualata, Kane me révèle lors du tournage du documentaire, qu'un certain ... Babacar Touré, en compagnie d'une délégation d'Amnesty Internationale, est venu jusqu'à Oualata pour témoigner de leurs conditions de détention.

Et dans un de ses derniers papiers envoyé par WhatsApp, jouant son rôle d' »avertisseur d'incendie » pour citer Walter Benjamin, Babacar Touré évoquera certains épisodes très douloureux de la tragédie qui se joue en 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie. Il y exprime son inquiétude à propos du cercle de feu sous-régional qui menace en permanence nos frêles États.

À l'annonce de son décès, passée la sidération, je suis envahi par le sentiment de perdre une occasion unique d'aller encore m'abreuver à une source intarissable et dont chaque anecdote est une leçon de journalisme voire d'humanisme, de vie, tout court.

Avec BT, le Sénégal perd l'un de ses plus lumineux sujets et de ses plus puissants cerveaux.

Qu'Allah le Tout-puissant, Maître de nos destins, lui rétribue sa générosité incommensurable et lui accorde la félicité de ceux qui ont bien mérité de leur patrie.

HENRIETTE NIANG KANDE : «BABACAR A DIEU»

«Brillant » est le mot qui vient tout de suite à l'esprit de ceux qui l'ont connu. Que dire, quoi dire de lui ? Sa rigueur professionnelle ? Son esprit d'équipe ? Sa grande courtoisie et son respect absolu des personnes ? Ses réalisations ? Sa générosité ? Son «même-pas-peur-du risque» ? Son exquise élégance ? Ses coups de gueule ou ses froncements de sourcils ? La clairvoyante détermination de ses engagements ?

Babacar était un Sénégalais atypique engagé, toujours à disséquer les actes et les choses, sous un angle original, en partager des aspects ignorés ou négligés et proposer des voies inattendues. En cela, il n'était pas un modèle (toujours reproductible), mais une référence.

Atypique, parce que dans ce pays où l'on a vite fait de mettre les gens dans des catégories, Babacar, était à la fois, mouride, urbain, rural, «rurbain» et «assimilé» comme il se définissait lui-même, non sans ajouter dans un éclat de rire : «qu'est-ce que tu crois ? Il n'y a pas que vous qui êtes civilisés». Sa capacité d'adaptation est son intelligence. Babacar est un personnage de roman.

Il s'est battu, avec d'autres, pour que ce «qu'ils savent faire le mieux, c'est-à-dire le journalisme», soit l'assise du vécu démocratique dans sa liberté d'expression. Ce ne fut pas facile. Mais la méfiance et la frilosité de nombre d'acteurs locaux, l'européocentrisme de certains et l'afro pessimisme des uns n'ont jamais émoussé ses ardeurs dans cette démarche d'appropriation par les hommes et femmes du métier, des instruments et moyens de lutte pour leurs droits et leur protection.

En homme de combats, jusqu'au soir de sa vie qui est tombé trop tôt, il n'a pas hésité, un seul instant, de signer ou de prendre la tête de revendications qu'il jugeait justes, démocratiques, en y apportant le prestige de son nom.

Un jour que nous étions au bureau, en pleine réunion, son téléphone sonne. A le regarder écouter la personne qui lui parlait, c'était une mauvaise nouvelle. En effet on lui annonçait, le décès d'un de ses compagnons de lutte. Il quitta la salle de réunion, alla se réfugier dans son bureau et y resta des heures entières. Au moment de rentrer chez lui, il dit : «quand on reçoit une telle information, c'est à sa propre vie - donc à sa propre mort - que l'on raccorde celle d'un proche, d'un être cher».

Le lendemain, il écrit en hommage de cet être cher qu'il venait de perdre : «Un être supérieur dont la résonance feutrée s'insinue dans les éclats évanescents d'une humilité vécue sans ascétisme aseptisée ou démonstrative. Une humilité vraie, vécue comme une appréhension submersible et dissolvante. «Tu es poussière et tu retourneras poussière».

Il aura eu le temps et les moyens physiques, intellectuels et spirituels de survoler les espaces, de saupoudrer avec cette fine touche, qui marque de façon indélébile, des esprits et des êtres de toutes origines, de tous horizons.

Envoyé auprès des siens, officiant au nom de tous, il avait choisi d'être, parmi les siens, c'est-à-dire préoccupé par l'humain, le spirituel, le divin, au sens non divinatoire du terme. Il en avait le charisme. Il en avait le savoir et le savoir-être. Il en avait l'esprit. Un homme dont l'humilité est finalement devenue lumière». De qui parlait-il ? De son ami, de lui-même, ou des deux à la fois, au singulier ? N'ayant pas les mots pour parler aussi bien de lui, je lui emprunte les siens.

À Babacar, à cet homme rare qui m'a accordé sa confiance morale et son estime intellectuelle, qui avait compris l'importance de pratiquer le Bien dans une absolue discrétion, je dis mon immortelle gratitude.

Plus de: Le Soleil

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