Cameroun: Des civils sont forcés d'assurer des gardes de nuit

communiqué de presse

Nairobi — Les abus perpétrés par le 42ème bataillon à Mozogo devraient faire l'objet d'une enquête

À Mozogo, dans la région de l'Extrême-Nord du Cameroun, des soldats ont contraint des civils à assurer des gardes de nuit pour prévenir les attaques du groupe islamiste armé Boko Haram, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.

Durant la période initiale de ce travail forcé, de la mi-mars à la fin avril 2020, des soldats ont roué de coups ou menacé ceux qui refusaient de s'acquitter de cette tâche. Human Rights Watch a été informé que les violences auraient cessé pour l'instant. Cependant, les habitants continuent de vivre dans la crainte que les passages à tabac ne reprennent, tandis que le travail forcé et les menaces se poursuivent.

« Les autorités camerounaises devraient immédiatement cesser de forcer les civils à exercer des fonctions de surveillance la nuit, et au contraire protéger les civils par des moyens légaux », a déclaré Lewis Mudge, directeur pour l'Afrique centrale à Human Rights Watch. « Elles devraient enquêter sur les allégations de passages à tabac, de menaces et de travail forcé, et les membres des forces de sécurité responsables devraient être traduits en justice. »

Boko Haram mène depuis 2014 une campagne de violences dirigée contre les civils de la région de l'Extrême-Nord. L'armée camerounaise a commencé à enrôler de force des civils après une attaque commise par Boko Haram le 4 février, au cours de laquelle ses combattants ont brûlé environ 40 foyers à Mozogo et tué deux civils, dont un aveugle, avant que son corps ne soit brûlé dans l'incendie de sa propre maison.

En avril et mai, Human Rights Watch s'est entretenu par téléphone avec 15 personnes contraintes sous la menace d'effectuer des gardes de nuit. Six ont été passées à tabac pour avoir refusé dans un premier temps. Human Rights Watch s'est également entretenu avec 12 témoins résidant à Mozogo qui n'ont pas été soumis à ces travaux forcés, quatre victimes et témoins d'autres violations présumées par des militaires, et quatre représentants d'organisations locales de défense des droits humains.

Le 9 juin, Human Rights Watch a partagé les conclusions de ses recherches avec Ferdinand Ngoh Ngoh et Samuel Mvondo Ayolo, respectivement Secrétaire général et Directeur du Cabinet civil de la présidence de la République du Cameroun, en leur demandant de bien vouloir répondre à des questions spécifiques. Human Rights Watch a également contacté un haut fonctionnaire de la présidence le 18 juin. Les responsables camerounais n'ont toutefois pas encore répondu.

Les civils contraints d'assurer des tours de garde, à la suite de menaces, n'ont reçu aucune compensation et ont été mis en danger. Ni entraînés, ni armés, ils étaient tenus de retourner en ville en courant et alerter les militaires s'ils apercevaient des combattants de Boko Haram.

Human Rights Watch surveille de près les médias locaux, notamment Sembe TV et L'Œil du Sahel, et les rapports d'organisations non gouvernementales, pour obtenir des informations relatives aux attaques commises par le groupe islamiste armé. Ce suivi a permis d'établir que depuis janvier, Boko Haram a lancé plus de 200 attaques et incursions dans la région de l'Extrême-Nord, faisant au moins 126 morts.

Selon les habitants de Mozogo, l'unité militaire basée à Mozogo - le 42ème bataillon d'infanterie motorisée (BIM) - a établi avec les autorités locales des listes d'environ 90 hommes et au moins un garçon qui devaient assurer les gardes de nuit. Elles ont été affichées dans des lieux publics. Les soldats ont identifié au moins 12 sites à Mozogo et à proximité comme postes de garde nocturnes, affectant neuf civils par site. Les récalcitrants ont été traqués dans leurs quartiers et menacés de mort et de violences. Certains ont été roués de coups publiquement.

Selon des victimes, des témoins et des résidents, au moins 40 personnes ont été menacées de mort et de coups ou passées à tabac pour leur refus de participer à ces gardes nocturnes.

Un homme âgé de 38 ans a déclaré qu'un soldat, début avril, l'avait roué de coups après qu'il avait refusé dans un premier temps de d'assurer la garde de nuit : « Un soldat est venu chez moi vers 22 heures. Il m'a demandé pourquoi j'avais failli à mon devoir. J'ai dit que ce n'était pas mon travail. Alors, il m'a forcé à faire des pompes et frappé plusieurs fois avec le plat de la lame d'une machette. Puis il m'a conduit de force à la rivière pour que j'assure la garde. »

Une fois les civils contraints d'assurer la garde, il semble que les soldats restaient jusqu'à minuit, avant de leur déléguer la surveillance des zones concernées sans aucun moyen de protection et de communication. Les civils ont déclaré être généralement sur place à partir de 19 heures, jusqu'à environ 3 ou 4 heures du matin.

Âgé de 28 ans, un homme contraint de servir de sentinelle pendant au moins deux mois a décrit le travail forcé : « Ils ont dit que tous ceux dont le nom figure sur les listes doivent y aller, mais ils ne nous paient pas, et ne nous donnent aucun équipement de protection. Si Boko Haram attaque Mozogo, nous serons les premières cibles. »

Au moins 40 hommes ont fui Mozogo après que des soldats les ont menacés. Un étudiant universitaire âgé de 23 ans a déclaré s'être enfui à Maroua, à 100 kilomètres de là, après avoir été battu et contraint d'assurer la garde. « Si je voulais être soldat, j'aurais rejoint l'armée », a-t-il expliqué. « Mais j'ai choisi d'étudier. Je ne veux pas passer mes nuits dans des endroits dangereux et me retrouver face aux combattants de Boko Haram. »

Le système de gardes nocturnes de Mozogo n'a pas de base juridique et ceux qui sont obligés de s'y plier sont non seulement inexpérimentés, mais manquent également de la formation et de la supervision nécessaires pour assumer les fonctions sécuritaires dangereuses qui sont exigées d'eux.

Boko Haram continue de faire des ravages dans la région de l'Extrême-Nord, en multipliant les attaques souvent aveugles, s'en prenant parfois directement aux civils : attentats-suicides dans des zones civiles surpeuplées ; enlèvements, notamment d'enfants ; et pillages et destructions à grande échelle de biens civils. Face à ces violences, plus de 297 000 personnes ont fui leurs foyers et sont déplacées à l'intérieur de la région de l'Extrême-Nord. Le Cameroun accueille également environ 113 000 réfugiés qui ont fui les attaques de Boko Haram au Nigéria.

Devant de telles atrocités, le gouvernement du Cameroun a le devoir légitime de protéger sa population, mais doit le faire dans le respect de ses obligations en matière de droits humains, en vertu du droit national et international, a déclaré Human Rights Watch. Le Cameroun a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et la Convention (n ° 29) de 1930 de l'Organisation internationale du Travail (OIT) sur le travail forcé, qui interdisent le recours au travail forcé ou obligatoire.

Des organisations de défense des droits humains ont attribué aux forces de sécurité camerounaises des violations généralisées des droits humains et des crimes qui constituent des atteintes au droit international humanitaire, notamment des exécutions extrajudiciaires, des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des détentions au secret, des tortures systématiques et des décès en détention. Des témoins, des victimes et des résidents ont signalé que les forces de sécurité présentes à Mozogo et aux alentours continuent de se livrer à d'autres abus, notamment des extorsions, des tortures et des violences sexuelles.

« Les forces de sécurité du Cameroun devrait répondre aux menaces posées par Boko Haram d'une manière qui respecte les droits individuels et permette de regagner la confiance de la population », a conclu Lewis Mudge. « Une confiance brisée par un climat d'impunité quasi totale pour les violations commises par les militaires. »

Des soldats du 42ème bataillon d'infanterie motorisé basés à Mozogo depuis au moins début 2020 obligent des civils à assurer des gardes de nuit sur place depuis la mi-mars. Lorsque certains ont refusé, ils ont été passés à tabac ou menacés par des soldats. En avril, la Commission nationale des droits de l'homme s'est rendue à Mozogo, faisant part de ses préoccupations aux autorités locales au sujet de cette pratique. Les organisations locales de défense des droits humains ont fait écho à cet appel en rappelant qu'elle était illégale et mettait des vies en danger. Si les violences semblent avoir cessé, des habitants continuent de faire état de menaces et se plient au devoir d'assurer des gardes nocturnes, de crainte d'endurer de mauvais traitements.

Abus relatifs à des gardes de nuit effectuées sous la contrainte

Violences

Un homme âgé de 33 ans a déclaré avoir été battu par un soldat en avril pour avoir pris avec retard sa garde de nuit.

J'ai eu une urgence familiale et me suis rendu à l'hôpital pour porter assistance à un parent. Je suis arrivé tard à ma garde de nuit et un soldat de deuxième classe m'a roué de coups. Il m'a giflé à plusieurs reprises. J'ai souffert pendant deux jours ; mes oreilles me faisaient tellement mal. Il m'a dit de ne dire à personne ce qui s'était passé.

Un agriculteur âgé de 25 ans a déclaré avoir été frappé par des soldats à la mi-mars et contraint d'assurer une garde nocturne :

Plusieurs soldats sont venus dans mon quartier tard dans la soirée. Ils cherchaient des hommes dont les noms figuraient sur les listes. Mon nom y était. Les soldats se sont approchés de moi et m'ont dit : « Vous allez passer la nuit au bord de la rivière et assurer un tour de garde. Sinon, vous en paierez les conséquences. » J'ai répondu que je ne voulais pas y aller, alors ils m'ont giflé à plusieurs reprises et forcé à partir. Depuis lors, je n'ai plus d'autre choix. Je ne veux plus être passé à tabac.

Menaces

Un homme âgé de 43 ans a déclaré avoir été menacé par des soldats à la mi-mars lorsqu'il a refusé de se joindre la garde de nuit pour raisons de santé :

Un officier du BIM est venu dans mon quartier et m'a demandé pourquoi je n'étais pas allé faire mon tour de garde nocturne. Je lui ai expliqué que j'avais été malade et que le médecin m'avait recommandé de me reposer. [L'officier] m'a répondu : « Si tu n'y vas pas, je vais te tuer, je vais t'égorger. » Deux jours plus tard, un autre soldat est venu chez moi, a brisé la porte et m'a menacé de me rouer de coups si je n'assurais pas la garde de nuit. Ce n'est que grâce à un voisin, qui a intercédé en ma faveur, que je n'ai pas été brutalisé.

Un adolescent âgé de 17 ans a déclaré à Human Rights Watch qu'il vivait caché pour éviter les gardes de nuit.

Quand j'ai appris que mon nom était sur la liste, j'ai pris peur. Je ne voulais pas aller passer la nuit au bord de la rivière car c'est dangereux. Entre mars et avril, les militaires sont venus trois fois chez moi pour me trouver. Depuis, je me cache. J'ai peur que s'ils me trouvent, ils me forcent à partir et que si je refuse, ils me rouent de coups.

Un étudiant âgé de 24 ans a déclaré avoir été contraint à des gardes nocturnes à la suite des menaces répétées de la part d'un soldat à la mi-mars.

J'étais sur ma moto devant ma maison à 21h30, lorsqu'un soldat est arrivé. Il m'a ordonné d'effectuer la garde de nuit près de la rivière. J'ai refusé et lui ai dit que j'étais étudiant et non soldat. Il a répondu : « Tu iras, ou nous te forcerons à partir. Je lui ai demandé si je pouvais parler avec son supérieur qui est venu et m'a laissé partir. Entretemps, j'ai fui Mozogo et je vis maintenant à Maroua. »

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