Congo-Kinshasa: Le yoyo du franc congolais sur le marché - La BCC aux abois face à la « guerre des changes »

interview

Noël Tshiani : « Le système bancaire congolais ne répond pas au besoin de développement »

La tendance à la baisse du taux de dollar américain prend de l'ampleur. À Kinshasa, certains tableaux de change ont affiché jusqu'à 1500 francs congolais pour un dollar américain alors qu'il y a quelques jours, le taux atteignait, pour un dollar, jusqu'à 2300 Fc. Et même si la Banque centrale a expliqué que la tendance baissière est liée à la loi de l'offre et de la demande, il y a lieu de déplorer la spéculation vertigineuse sur le marché de change. Une situation que la Banque centrale du Congo a visiblement du mal à gérer, mieux à maîtriser. Dans cette cacophonie, des cambistes, comme des pêcheurs en eaux troubles, font la loi avec des taux de change imposés par eux-mêmes. À quand la stabilité ? Rien n'est donc rassurant au point que, c'est une guerre des changes perdue d'avance pour la BCC. Et, c'est sans compter que la spéculation, pour autant qu'elle va durer, fera des déçus qui risquent de perdre de l'argent.

Pour Noël K. Tshiani, spécialiste financier principal à la Banque mondiale, docteur en Economie avec spécialisation en banques et finances... , dans le domaine de la monnaie, on ne peut pas avoir une monnaie nationale crédible, qui conserve sa valeur s'il n'existe pas de vision qui permette à la Banque centrale de devenir une institution qui fonctionne normalement.

Dans une interview accordée au Potentiel, Radio 7 et Télé 7, hier lundi 3 août à Kinshasa, cet expert a donné sa recette : " repenser le système bancaire congolais qui ne répond pas au besoin de développement du pays." Selon lui, la Banque centrale du Congo doit être le catalyseur des réformes dans le secteur financier. Et pour cela, sa restructuration s'impose.

Qu'est-ce qui explique, depuis quelques jours, l'appréciation de la monnaie nationale sur le marché de change ?

Généralement, le taux de change entre le dollar et le franc congolais est déterminé par le jeu de l'offre et de la demande. Pour tourner convenablement, une économie a besoin d'une certaine quantité de volume de devises. Lorsqu'il y a diminution de ce volume de devises par rapport à la monnaie locale, on assiste à une appréciation considérable de la devise par rapport à la monnaie nationale. Et s'il y a une offre beaucoup plus importante de la monnaie nationale que l'économie ne peut plus supporter, elle se déprécie. Je pense que c'est ce qu'on a vécu depuis quatre mois. Il y a eu une augmentation considérable de la quantité de francs congolais en circulation dans notre pays qui n'était pas appuyée par un volume proportionnel de devise étrangère, le dollar américain. Il y a eu rareté de dollar et une offre beaucoup plus importante de franc congolais. C'est ce qui fait que les gens qui avaient les francs congolais étaient disposés à donner plus de francs congolais pour avoir le peu de dollars qui étaient disponibles dans l'économie. Par conséquent, le taux de change est passé de 1600 Fc pour un dollar à pratiquement 2030 Fc pour un dollar. Maintenant, il s'observe un mouvement inverse. Il y a d'autres éléments qui ne sont pas rationnels : la spéculation, mais également l'anticipation des opérateurs économiques en suivant l'instruction du chef de l'État donnée au ministre des Finances et au gouverneur de la Banque centrale sur la dépréciation du franc congolais...

Il est évident qu'avec la pandémie de la Covid-19, le gouvernement ne pourra réaliser ses prévisions arrêtées dans le budget de l'État 2020. Comment, selon vous, l'exécutif national peut-il limiter les dégâts dans un contexte difficile d'assèchement des recettes publiques ?

Le cadre macroéconomique a complètement déraillé depuis le début de la pandémie. Mais ce n'est pas dire que ce cadre macroéconomique était satisfaisant avant la crise sanitaire. Le gouvernement a présenté à l'Assemblée nationale un budget équilibré en dépenses et en recettes autour de 11 milliards de dollars. Il n'y a que des naïfs qui pouvaient croire qu'on pouvait réaliser ce budget. Il n'y a pas longtemps, le ministère des Finances avait publié un plan de trésorerie qui était une indication qu'il était pratiquement impossible de réaliser les prévisions budgétaires. Ce plan de trésorerie pointait déjà une diminution de 50% des ressources budgétaires. La pandémie n'a fait qu'aggraver la situation ou mis sur la table ce que les gens ne voulaient pas reconnaître avant. Il faut retenir qu'il y a eu, depuis le début de la pandémie, une réduction d'exportations d'environ 40% et une réduction d'importations à hauteur de 30%. Il y a un déficit de la balance commerciale parce que les exportations ont diminué beaucoup plus proportionnellement qu'aux importations. Il faut qu'on trouve des voies et moyens pour financer ce déficit.

Mais quand vous regardez la gestion du compte de l'État, vous trouverez que les dépenses courantes du gouvernement totalisent par mois 480 milliards de francs congolais. Mais les recettes qui entrent dans les caisses de l'État sont plafonnées à 380 milliards de francs congolais. Il y a encore un déficit. Et la combinaison de ces déficits sur la balance commerciale fait que le déficit global a explosé considérablement. La question est de savoir comment financer ce déficit... Il y a eu une diminution considérable des réserves de change à la Banque centrale et avec les aides budgétaires de l'extérieur insuffisantes, le reste du déficit est financé avec l'utilisation de la planche à billets. La conséquence, c'est ce que nous avons vécu. Le marché est inondé sans soutien d'un matelas de devises suffisant, il y a eu dépréciation. La solution, c'est qu'il faut diversifier les exportations, notamment en industrialisant le pays pour produire les matières premières et les produits finis. En faisant cela, nous allons améliorer le solde de la balance commerciale du déficit à l'excédent.

Des opérations courantes du compte de l'État, il y a lieu de réduire les salaires des hauts fonctionnaires. Aussi, réduire les dépenses au niveau des institutions. Il y en a celles qui ne servent à rien. Par exemple, le Sénat. Il est possible qu'un texte adopté au niveau de l'Assemblée nationale soit directement promulgué par le chef de l'État. Le Sénégal l'a fait. On peut regarder les assemblées provinciales qui ne sont bonnes que pour destituer les gouverneurs de provinces et envisager leurs suppressions. Nous avons un gouvernement de 65 membres. Il est possible d'avoir un gouvernement d'une vingtaine de ministres.

S'il y a des solutions comme vous le dites, pourquoi préconisez-vous le changement de tout le système financier congolais ?

Un système financier dans un pays doit servir à quelque chose, c'est-à-dire mobiliser les ressources et les prêter à ceux qui n'en ont pas pour financer leurs activités aux fins de faire tourner l'économie.

Quelle est la structure de notre système financier ? Quatorze (14) banques commerciales et aucune n'est congolaise. Or, celui qui contrôle les banques contrôle l'économie du pays. Est-ce que les Congolais sont conscients que nous avons une économie qui nous échappe et qui se trouve entre les mains des étrangers ? Je voudrai qu'on puisse casser cela, en restructurant le système financier pour y amener des Congolais, des individus, le secteur privé, les entreprises congolaises ou même l'État congolais dans les capitaux des banques. Ainsi, ces banques pourront parler le même langage que l'autorité monétaire. Il y a une divergence énorme entre les banques étrangères et les banques locales par rapport à la politique monétaire que peut conduire l'État. Les banques étrangères adorent la dollarisation alors que les banques locales devront se comporter comme de bons citoyens, des patriotes.

Je veux qu'on repense le système bancaire congolais qui ne répond pas au besoin de développement du pays. Il faut qu'on y amène des Congolais non seulement dans les capitaux, mais aussi dans la gestion des banques.

Il faut qu'on augmente les capitaux des banques, comme au Nigeria, à au moins 250 millions de dollars, et trouver des mécanismes pour réserver un certain pourcentage aux Congolais. De cette façon, on aura une combinaison d'actionnaires : les étrangers et les nationaux. Il faut intégrer dans le système financier congolais d'autres mécanismes qui permettent au pays de fonctionner normalement, notamment la création de la bourse des valeurs immobilières, des institutions de leasing, le mécanisme de financement de développement, ...

Quel sera le rôle de la BCC dans de telles réformes ?

La BCC doit être le catalyseur des réformes dans le secteur financier. Elle doit prendre le devant comme en Afrique de l'Ouest. Et pour que la BCC fasse ce travail, il faut qu'elle soit elle-même éclairée.

La BCC a des missions à lui assignées par le législateur et qui sont consignées dans la Constitution. Au regard de ces missions, il y a lieu de se demander : est-ce que l'institut d'émission fait son travail correctement ? Ma réponse est non. Les missions de la banque sont les suivantes : concevoir et mettre en œuvre la politique monétaire qui a pour objectif d'assurer la stabilité des prix dans les moyen et long termes. Est-ce que la banque fait correctement ce travail ? La réponse est non. D'ailleurs, elle fait très mal son travail qu'aujourd'hui, le franc congolais qui est supposé être la seule monnaie utilisable sur l'étendue du territoire national, a disparu. On utilise essentiellement le dollar. La dollarisation du pays représente 95% de la masse monétaire du pays. Rien que baser sur ça, il faut envisager la restructuration de la Banque centrale, la monnaie nationale et l'économie.

Le deuxième élément, c'est que la banque joue le rôle de superviseur du système financier. Et, ce n'est pas le cas pour le moment au point où des transferts de la banque, à l'instar de l'affaire Jamal lors du procès de 100 jours, sont interceptés au niveau d'une autre banque intermédiaire. Le procès 100 jours a étalé tous les dérapages en ce sens. 57 millions de dollars sont transférés de la Banque centrale pour importer des maisons préfabriquées, mais l'argent n'est pas arrivé à destination. À peine 7 millions sont transférés à l'extérieur et le reste s'est évaporé dans la nature. La BCC qui est supposée s'assurer que c'est le franc congolais qui circule au pays, paie des gens en millions de dollars cash. Donc, elle sabote sa propre mission, sa raison d'être de gérer le franc congolais. Bref, la BCC fait mal son travail. C'est pourquoi j'appelle à la restructuration de la Banque centrale, sa recapitalisation, mais également à la mise en place d'organes de gestion qui soient crédibles. Aujourd'hui, nous avons une banque centrale qui a un Conseil d'administration dont les mandats ont expiré depuis pratiquement 2003. Comment est-ce qu'on peut avoir une institution d'émission dont le Conseil d'administration ne fonctionne pas ?

Comme expert, quelle politique monétaire pouvez-vous proposer qui soit adaptée à la crise et surtout dans le contexte d'une monnaie nationale qui a perdu sa valeur comme d'autres monnaies ailleurs ?

Le franc congolais n'est pas la seule monnaie à avoir perdu sa valeur dans le contexte de pandémie. Et je veux vous citer un exemple qui m'inspire beaucoup. C'est la monnaie allemande. Le deutsche mark. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, il y avait une hyper inflation en Allemagne. Pour stabiliser leur monnaie, les Allemands ont décidé de mettre en place des mécanismes du système financier tel que celui qui gère la monnaie ne devrait recevoir le diktat de qui que ce soit. On a mis en place en 1957 la Bundesbank allemand qui avait tout le pouvoir possible de la gestion de la monnaie et d'en assurer la stabilité. Conséquence : la deutsche mark était devenue la monnaie la plus forte du monde. Donc, il y a des pays qui sortent d'une situation catastrophique telle que la nôtre et qui apprennent de leurs leçons, en adoptant des principes pour bien assurer la gestion monétaire. Je voudrai que la RDC suive cet exemple. C'est très possible de le faire avec une économie pleine de matières premières. Si nous donnons à la Banque centrale l'autonomie qu'il faut et sans influences des politiciens, il sera possible de donner au peuple congolais une monnaie nationale crédible. J'ai consacré un ouvrage à ce sujet. Il est intitulé « La bataille pour une monnaie nationale crédible ». C'est une bataille à mener collectivement pour avoir une monnaie qui va assurer le pouvoir d'achat de tout le monde.

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