Congo-Kinshasa: À la suite des massacres du village de Kipupu - Kcreascence Paulusi : « Ces massacres sont inadmissibles et leurs auteurs doivent rendre des comptes »

interview

Le village de Kipupu, chef-lieu du secteur d'Itombwe dans le territoire de Mwenga au Sud-Kivu, a été attaqué par la coalition des milices Ngumino, Twigaheno et Red Tabara, le 16 juillet dernier. Au moins 200 personnes ont été tuées. Le docteur Denis Mukwege, qui a dénoncé avec force et vigueur ces massacres, fait l'objet de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux par certaines personnes mal intentionnées et qui prétendent être de l'Est. Réagissant aux calomnies dont est victime le Prix Nobel de la paix, Kcreascence Paulusi, coordonnateur en France du comité de soutien officiel du docteur Denis Mukwege, revient sur cet événement funeste qui a suscité un émoi considérable dans l'opinion publique.

Le village de Kipupu, dans le Sud-Kivu, a été attaqué par « les mêmes qui continuent à tuer en RDC », a écrit sur tweeter le docteur Denis Mukwege. Quel est votre commentaire ?

C'est vrai, il a raison. Et j'ai l'intime conviction que la majorité des Congolais sont de cet avis. Après Kipupu, il y a eu Sange où un militaire a ouvert le feu sur des civils faisant 12 morts et 9 blessés graves. Trop, c'est trop ! Ces massacres sont inadmissibles et leurs auteurs doivent rendre des comptes. Les lois existent mais leur application fait défaut, car il n'y a pas de volonté politique de trouver des solutions. La RDC est en guerre. L'Est du pays est déstabilisé par de nombreux groupes armés qui se font et se défont au gré des conflits, sur fond de pillages, viols et meurtre. Avec, bien évidemment, la complicité de certains dirigeants politiques congolais ! Les causes sont connues et les assaillants identifiés, mais rien n'y fait. Cette situation dure depuis deux décennies.

« Les comptes macabres de Kipupu sont dans la droite ligne des massacres qui frappent la RDC depuis 1996 », ajoute-t-il. Comment expliquez-vous les interminables atrocités qui sévissent dans l'Est du pays, devenu la zone la plus meurtrière au monde ?

Cela s'explique, d'une part, par l'impunité, l'indifférence générale ainsi que le silence de l'opinion publique et des instances dirigeantes du pays. L'ormeta (ou la loi du silence) devient la norme. Voire, les médias n'en parlent pas. Et le banditisme continue de sévir. Il est regrettable que l'on sacrifie l'intérêt national et la sécurité des Congolais au détriment des intérêts mesquins de quelques individualités. D'autre part, l'émergence d'un État fort en Afrique centrale, en l'occurrence la RDC, dérange certaines puissances étrangères qui sont sur le sol congolais, via les multinationales, pour exploiter les ressources naturelles de ce pays. Cela est bien mentionné dans la section 2, chapitre 3 du rapport Mapping des Nations unies. Et pour continuer à mener à bien leur sale besogne contre le peuple congolais, ils veulent à tout prix balkaniser la RDC à l'image du Soudan ou de l'ex-Yougoslavie.

Le docteur Denis Mukwege, qui a dénoncé ces massacres ayant causé plus de 200 morts, est violemment critiqué sur les réseaux sociaux par des gens qui prétendent être de l'Est. Ils sont : « Tutsi Congolais », « Banyamulenge ». Existent-ils ces groupes ethniques en RDC ?

Le docteur Mukwege ne réclame rien d'autre que l'examen et l'application des recommandations du rapport Mapping des Nations unies. Mais aussi que justice soit rendue aux victimes des crimes à l'Est, toutes ethnies confondues, et que des dédommagements leur soit versés. En parlant des groupes ethniques en RDC : vous en savez autant que moi, il existe sur le sol congolais des populations aux origines étrangères et qui ne posent aucun problème de revendication identitaire et qui n'expriment pas leurs desiderata par la violence. Pourquoi toujours les mêmes, « Tutsi Congolais », « Banyamulenge » ? Pour quel intérêt s'attaquent-ils au docteur Mukwege qui dénonce des crimes commis en RDC, son pays, et appelle à la fin de l'impunité ? Pourquoi s'offusquer d'une telle initiative ? Je m'interroge sur le comportement de ces gens, et je pense avoir la réponse : ils veulent étouffer la vérité. Si ces gens, qui prétendent être des Congolais, veulent réellement la paix, ils doivent rejoindre le combat de ceux qui se battent pour la paix et l'impunité, à l'exemple du docteur Mukwege.

Selon vous, pourquoi les recommandations du rapport Mapping des Nations unies sont-elles ignorées, dix ans après ?

Le rapport Mapping dérange. Lors de sa publication, en octobre 2010, il y'a eu des pressions exercées par certains acteurs, politiques et civils, en RDC et dans le monde, pour que les résolutions de ce rapport ne soient pas suivis d'effets. Force est de souligner que le rapport Mapping soulève de forts soupçons de complicité des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis à l'Est de la RDC et indexe certains acteurs congolais et régionaux, voire internationaux. Voilà qui explique le mutisme et l'inertie du conseil de sécurité de l'ONU en la matière.

Comment expliquez-vous l'inaction des autorités congolaises en matière de violations des droits de l'homme commises en RDC, le silence et l'indifférence de la Mission d'Observation des Nations unies au Congo (Monusco), et l'immobilisme des Forces armées de la RDC (FARDC) ?

Parmi les recommandations préconisées par le rapport Mapping, il y'a l'assainissement des institutions. Ce qui n'a jamais été fait. Et en RDC, le nombre de violations des droits de l'homme reste encore très élevé. Cela s'explique par le désintérêt des autorités congolaises de se pencher sérieusement sur la question. Quant à la Monusco, nous devons savoir qu'elle agit sous le mandat de l'ONU, et qu'elle ne se substitue pas à la mission des FARDC. Après 20 ans de présence de la plus grande mission de maintien de la paix des Nations unies sur le sol congolais, si la stabilité n'est toujours pas assurée, si les initiatives de paix sont bloquées, si les massacres continuent dans l'impunité, c'est tout simplement parce que les criminels sont protégés au plus haut niveau de l'État et de la hiérarchie des forces de sécurité et de défense de la RDC. De plus, toutes les tentatives de la communauté internationale visant à reformer le secteur de la sécurité, l'armée et la police, ont échoué. L'insécurité persistante dans l'Est résulte d'un manque de volonté politique. Elle est voulue et entretenue. À quoi a servi l'Accord Cadre d'Addis Abeba pour la paix, la sécurité et la coopération dans la région des Grands Lacs ? À rien du tout. Les populations autochtones du Nord et Sud-Kivu continuent d'enterrer leurs morts tout en vivant dans la peur d'être victimes de nouveaux actes de violence. Pour terminer, les FARDC sont infiltrées par des troupes rebelles étrangères. La reforme dite de « brassage » et de « mixage » des troupes était une mauvaise opération pour les forces armées congolaises. Ceci explique aisément son immobilisme. Pourtant, il y'a des militaires valeureux en son sein.

Si vous avez un mot à adresser aux autorités congolaises, ce serait lequel ?

J'exhorte le président de la République, chef des armées, donc garant de l'indépendance nationale et de l'intégrité du territoire, d'engager urgemment une réforme plus approfondie du secteur de la sécurité, pré-requis à tout effort visant à apporter la paix et la stabilité au pays. Ce changement doit concerner l'armée, la justice, les services de renseignement et la police. C'est très important. Qu'il initie un débat parlementaire sur le rapport Mapping et qu'il soutienne, sans réserve, la mise en application de toutes les recommandations de ce rapport.

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