Afrique de l'Est: Badmé, épicentre du vide entre l'Éthiopie et l'Érythrée

Le contrôle de la localité de Badmé, à la frontière entre l'Éthiopie et l'Érythrée, a été le déclencheur de la désastreuse guerre que se sont livrés les deux pays, entre 1998 et 2000. Pourtant, cette petite bourgade n'a rien d'un site géostratégique.

Badmé, c'est d'abord une route toute droite, au milieu de nulle part. Une localité abrutie de soleil comme une autre, au milieu d'une large plaine, « avec de petits immeubles bas et des rues traversières poussiéreuses », raconte le journaliste américain Dan Connell, qui s'est rendu plusieurs fois dans la localité, d'abord dans les années 1980 et pour la dernière fois en 2017.

« Des boutiques, quelques hôtels pour une nuit ou deux, des enfants et des vieillards assis à la porte de leur maison, un mât de télécommunication d'un côté de la ville, un poste de police de l'autre », se souvient-il encore.

Et au milieu, donc, passe cette artère caillouteuse traversant la plaine, par où brinquebalent de vieux autobus depuis la ville éthiopienne de Shiraro. La route mène, au-delà de la dernière maison, à une ligne de tranchées et à la rivière Mereb, marquant le début du territoire érythréen, à un kilomètre de là.

Badmé, ce n'est pas grand-chose. Et la brousse alentour n'est qu'un no man's land immobile depuis la fin de la terrible guerre de 1998-2000. Mais son nom est associé à une tragédie.

Deux ans de massacre

Car c'est dans ces alentours de cailloux et d'acacias brûlants que, les 6 et 7 mai 1998, des unités de l'armée érythréenne et des patrouilles de la milice tigréenne et de la police éthiopienne ont quelques accrochages sérieux.

Certes, des incidents similaires avaient déjà eu lieu dans cette savane isolée, où la frontière n'avait jamais été officiellement démarquée depuis l'indépendance effective de l'Érythrée en 1993. Mais personne ne pense, en 1998, que ces incidents-là peuvent dégénérer.

Pourtant, ce sont eux qui, contre toute attente, allument la mèche, mettant le feu pendant deux ans à toute la zone frontalière, ce paysage étouffant de western, ce « bout de montagne » où, raconte le journaliste Jean-Paul Mari qui a couvert le conflit pour Le Nouvel Observateur, il est « difficile d'y voir clair, où les nationalités se diluent dans la vie en commun ».

Car ils interviennent dans un contexte où les deux pays, ou plutôt les deux dirigeants - Meles Zenawi à Addis-Abeba et Issayas Afewerki à Asmara - s'exaspèrent l'un l'autre depuis des mois sur nombre de sujets : la monnaie, le commerce, les alliances politiques, l'avenir de la Corne de l'Afrique.

Et cette inimitié personnelle et politique ravive la fracture qui passe par Badmé : celle qui marque, d'un côté, le territoire jamais colonisé des empereurs éthiopiens et, de l'autre, l'ancienne colonie italienne de l'Érythrée, annexée après la Seconde Guerre mondiale par le négus Haïlé Sélassié Ier.

Cette fois, les dirigeants d'Asmara choisissent l'épreuve de force. L'ordre est donc donné aux troupes érythréennes de franchir la frontière.

À l'aube du 12 mai, selon l'enquête de la Commission des réclamations de la Cour permanente d'arbitrage de La Haye, « deux brigades de soldats réguliers de l'armée érythréenne, appuyés par des tanks et l'artillerie », envahissent d'abord Badmé et son plateau.

Puis, ils avancent en direction de plusieurs districts éthiopiens du Tigré et attaquent des localités qui étaient toutes, « soit en territoire éthiopien non disputé, soit sur un territoire administré pacifiquement par l'Éthiopie ».

Les jours suivants, les Mig entrent en action : l'aéroport international d'Asmara est touché d'un côté, une école de Mekele est bombardée de l'autre. La guerre devient totale, rageuse, horrible, sur plusieurs fronts, tout le long des collines désertiques et des canyons de cette frontière désolée.

Deux ans de massacre dans les tranchées s'ensuivent, deux ans de carnages télévisés sous le feu de l'artillerie ou de l'aviation, faisant environ 80 000 morts parmi les soldats et les civils des deux pays voisins.

Au printemps 2000, l'armée érythréenne repoussée au-delà de la rivière Mereb, les soldats éthiopiens semblent avoir la capitale ennemie à leur portée.

Mais l'horreur et la ruine de la guerre finissent par pousser les deux pays à la table de négociations, puis à signer la paix, sous l'égide du FLN algérien, ancien mentor des fronts de libération éthiopien et érythréen dont sont issus les deux belligérants.

Badmé est officiellement érythréenne

Et concrètement, en attendant la résolution juridique de la question, Badmé reste pour l'heure en Éthiopie.

Les Érythréens qui vivaient là avec les Tigréens ayant disparu, la localité est agrandie, modernisée et repeuplée par des soldats et leurs familles, gardant le cimetière des combattants du carnage de 1998-2000.

Des agents de commerce tigréens venus d'Adigrat, de Mekele ou d'Axoum s'y installent. Un administrateur tigréen est nommé pour régner sur ce petit nœud commercial, marquant la pointe ouest de ligne de démarcation sur laquelle s'est déroulé le cauchemar de ce qu'on a appelé « la guerre des cousins ».

Mais bien vite, Badmé est attribuée à l'Érythrée. Tel est du moins l'avis « final et contraignant » que rend la commission créée en décembre 2000 par l'accord de paix d'Alger.

Après avoir examiné tous les textes, les témoignages historiques, les preuves apportées par les parties, les cartes anciennes et les pratiques locales, ses juristes indépendants bornent eux-mêmes la frontière le 13 avril 2002, dans un long document, coordonnées satellites à l'appui.

Mais toutes les réparations de guerre n'ayant pas été honorées, les Tigréens, alors au pouvoir à Addis-Abeba, ne bougent pas, et les Érythréens non plus.

Les habitants de Badmé continuent donc de vivre leur vie, à l'ombre des souvenirs de la guerre et du petit cimetière célébrant leurs combattants. Et la situation se fige pour dix-huit ans, fournissant un excellent prétexte aux deux belligérants pour continuer à se détester.

Bouleversements en Éthiopie

Mais voilà qu'en avril 2018, les bouleversements politiques en Éthiopie portent au pouvoir un nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed, ainsi qu'une nouvelle génération de dirigeants.

Ils évincent la vieille garde tigréenne issue du parti révolutionnaire ayant fait tomber le dictateur Mengistu en 1991 et humilié l'Érythrée en 2000, désormais repliée dans sa province.

Aussitôt, Abiy Ahmed cherche à éteindre tous les feux qui pourraient menacer son projet de développement et de libéralisation de l'Éthiopie : il tend la main à l'Érythrée de l'ombrageux et tout-puissant président Issayas Afewerki.

Celui-ci pense être enfin débarrassé de ses ennemis politiques les plus dangereux, les dirigeants du Front de libération du peuple du Tigré, « qu'il considère comme des usurpateurs lui ayant volé la victoire contre Mengistu », selon un ancien diplomate érythréen ayant souhaité garder l'anonymat.

La réconciliation est donc volontiers scellée, à grand renfort de tapis rouge et de fanfare ; les deux hommes s'embrassent, se reçoivent, s'échangent des vœux d'amitié - une grande parade bientôt célébrée par un prix Nobel de la paix qu'Abiy Ahmed dit partager avec son « frère » érythréen.

Mais sur le terrain, rien ne change. Les quelques postes-frontière ouverts le temps de la période de grâce de la réconciliation des frères ennemis - à Humera à l'ouest, à Zalambessa à l'est - sont fermés unilatéralement par les Érythréens, dès décembre 2018. « La situation devenait dangereuse pour Issayas, explique Dan Connell.

Les Érythréens revenaient d'Éthiopie en mesurant la différence avec la misère régnant dans leur propre pays. Le climat commençait à se tendre politiquement, à Asmara. »

Depuis, le statu quo et la méfiance règnent donc de nouveau sur Badmé, son plateau immobile et tous les secteurs toujours occupés et administrés par l'Éthiopie, quoique légalement érythréens.

On ne parle plus de Badmé

Les dirigeants de la province du Tigré, exclus du pouvoir à Addis-Abeba, cernés par l'hostilité des autres grandes nations de l'Éthiopie, les Amharas et des Oromos, se sont reclus dans leur capitale, Mekele.

La menace, pour eux, ne vient plus seulement du côté érythréen, mais aussi de la capitale éthiopienne, où Abiy Ahmed entend les mettre au pas. « Ils attendent, raconte Dan Connell, qui a rencontré l'exécutif tigréen lors de son dernier voyage dans la région.

Je crois qu'ils seraient prêts à évacuer Badmé et les territoires disputés, à déplacer les villages et leurs cimetières un peu plus loin. Mais seulement dans le cadre d'un accord de paix global entre l'Éthiopie et l'Érythrée, ce qui n'est pas à l'ordre du jour aujourd'hui. »

À Asmara, après dix-huit ans de campagne claironnant que l'Érythrée était « occupée par l'Éthiopie dans l'indifférence générale », on ne parle plus guère de Badmé.

Ce n'est « pas une priorité », a expliqué le président érythréen lors d'une interview télévisée en 2019, bien que son proche conseiller et ministre de l'Information, Yemane Ghebremeskel, a rappelé le 10 juillet sur Twitter, et en tigrinya, à l'occasion du deuxième anniversaire de l'accord de réconciliation avec l'Éthiopie, que « des troupes éthiopiennes étaient toujours présentes sur des territoires souverains » de l'Érythrée.

Et regretter que « les liens commerciaux et économiques » n'aient pas atteint « l'étendue et l'échelle souhaitée ».

Mais le président érythréen sait que la clé de résolution de cette question se trouve non pas à Addis-Abeba, mais toujours à Mekele, où siègent ses rivaux et ennemis tigréens. « Issayas Afewerki méprise toujours autant les Tigréens et leur ancienne prétention à diriger l'immense Éthiopie, raconte cet ancien diplomate érythréen.

Donc, maintenant qu'ils sont hors-jeu, il les maintient à distance et attend son heure, puisqu'il est persuadé d'avoir un destin et une légitimité au-delà de la petite Érythrée. »

Selon lui, le président érythréen, dont les attaches familiales se trouvent précisément dans la région du Tigré, ne s'intéresse qu'au « grand jeu » des nations et du fragile équilibre entre les peuples éthiopiens dans lequel Abiy Ahmed est aujourd'hui empêtré.

« Pour lui comme pour ses conseillers, la question des villages disputés a toujours été un accessoire au service d'une plus grande ambition confédérale », s'amuse-t-il tristement.

Mais les combines politiciennes n'ont pas de traduction concrète dans ce coin reculé. Les habitants de Badmé se disent Éthiopiens, sans hésiter.

« Je me souviens bien de la guerre, racontait l'année dernière, à l'envoyée spéciale de RFI Léa-Lisa Westerhoff, une vieille dame installée devant le téléviseur de son petit salon ouvert sur la rue.

On rampait pour éviter les attaques, ça tirait ! Après tout ça, si quelqu'un demande de récupérer cette terre, personne ne va la lui donner. C'est impossible ! »

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